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Béatrice et Bénédict à Lyon : beaucoup de bruit… pour pas grand-chose !

par Stéphane Lelièvre 16 mai 2024
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© Blandine Soulage

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Décidément, il y a des soirs où « ça ne prend pas »… Damiano Michieletto est un metteur en scène intelligent, plein d’idées, dont les spectacles nous ont parfois conquis (Der Rosenkavalier), souvent intéressés (Les Contes d’Hoffmann), quelquefois déçus (Giulio Cesare)… Alors qu’il met actuellement en scène le Don Quichotte de Massenet à l’Opéra Bastille (voyez ici le compte rendu d’Ivar Kjellberg), l’Opéra de Lyon reprend sa production de Béatrice et Bénédict, déjà proposée en décembre 2020 mais en streaming seulement (Covid oblige…), et vue depuis à l’Opéra de Gênes en novembre 2022. En dépit de quelques images fortes (le couple éponyme enfermé dans des cages de verre au tableau final, le décor représentant une forêt vierge qui, brutalement, s’effondre au second acte), le spectacle génère surtout incompréhension… et ennui.  Sans la note d’intention insérée dans le programme, les volontés du metteur en scène sont très rarement intelligibles : qui, parmi les spectateurs n’en ayant pas pris connaissance, aura compris que les personnages participent à une sorte de grand Truman Show orchestré par Somarone ? Et lorsqu’on comprend les volontés de Michieletto, on ne peut s’empêcher de penser que Shakespeare, et plus encore Berlioz (dont le livret réduit la très riche pièce initiale à une aimable comédie) n’ont que faire de ces réflexions, aussi pertinentes soient-elles, sur les états de nature et de culture, le carcan que représente le mariage lorsqu’il est imposé par les conventions sociales, … Si l’on ajoute à cela le fait que certaines métaphores sont trop attendues et trop appuyées pour être convaincantes, ou encore le « redécoupage » de l’œuvre qui fait que l’acte I ne s’achève pas, comme l’avait prévu Berlioz sur le merveilleux nocturne chanté par Héro et Ursule[1], on comprendra que ce spectacle n’est pas, selon nous, à compter au nombre des réussites du metteur en scène vénitien…

Musicalement, les choses s’améliorent un peu, sans pour autant rendre pleinement justice à l’œuvre. Si l’orchestre et le chœur maison font montre de leurs habituelles qualités, l’ensemble reste un peu trop sage : Johannes Debus, très à son aise dans les pages tendre ou élégiaques, ne parvient pas toujours à communiquer aux forces qu’il dirige le grain de folie qui doit ici ou là enflammer la partition de Berlioz.

À l’exception de Cecilia Molinari (Béatrice jeune et convaincante, surmontant avec talent les difficultés de son air du II – malgré un timbre qui pourrait gagner en rondeur et des aigus un peu courts) et d’Ivan Thirion (un Somarone bien chantant – et très sérieux, conformément à une conception du personnage très en vogue actuellement, en particulier dans le milieu universitaire), le choix a été fait de confier les différents rôles aux solistes du Lyon Opéra Studio. Un choix qui permet de mettre en valeur les qualités des jeunes artistes, tous bien préparés vocalement et stylistiquement : Paweł Trojak est un Claudio parfaitement convaincant qu’on espère réentendre bientôt dans un rôle plus conséquent afin de mieux apprécier ses qualités. Thandiswa Mpongwana possède un beau timbre chaud et pulpeux – mais cette voix, par nature expressive, dramatique, ne correspond peut-être pas exactement au rôle d’Ursule, qui appelle une couleur plus « instrumentale » pour pouvoir se fondre avec les voix d’Héro et Béatrice dans les célèbres duo et trio féminins ; Robert Lewis est un vaillant Bénédict, malgré certaines tensions dans les phrases les plus aiguës de son rôle, un peu systématiquement passées « en force ». Giulia Scopelliti, enfin, est une Héro fraîche et séduisante, réussissant parfaitement son air d’entrée, dont elle égrène les vocalises finales avec un charme dénué de toute ostentation.

Indépendamment des qualités de ces jeunes artistes talentueux et méritants – et du choix parfaitement justifié de donner leur chance aux artistes du Lyon Opéra Studio – , on se prend malgré tout à regretter qu’aucun Français n’apparaisse dans la distribution… Le paradoxe étant que, pour les représentations italiennes de ce spectacle, l’Opéra de Gênes a choisi de faire appel à… des artistes français ou franco-suisses, tels Julien Behr ou Eve-Maud Hubeaux !

—————————————

[1] Dans sa lecture de Giulio Cesare déjà, Michieletto avait choisi de ne pas respecter les « césures naturelles de l’œuvre » : voyez ici le compte rendu de Mario Armellini.

Les artistes

Béatrice : Cecilia Molinari
Bénédict : Robert Lewis *
Héro, fille de Leonato : Giulia Scopelliti *
Ursule : Thandiswa Mpongwana *
Claudio : Paweł Trojak *
Don Pedro : Pete Thanapat *
Somarone : Ivan Thirion
Leonato : Gérald Robert-Tissot

Orchestre et Chœurs de l’Opéra de Lyon, dir. Johannes Debus
Chef des Chœurs : Benedict Kearns
Mise en scène : Damiano Michieletto
Assistante à la mise en scène : Elisabetta Acella
Décors : Paolo Fantin
Costumes : Agostino Cavalca
Lumières : Alessandro Carletti
Chorégraphie /mouvements : Chiara Vecchi

* Solistes du Lyon Opéra Studio

Le programme

Béatrice et Bénédict

Opéra-comique en deux actes d’Hector Berlioz, librement du compositeur d’après Shakespeare, créé au Theater der Stadt de Baden-Baden le 9 août 1862.
Opéra de Lyon, représentation du mercredi 15 mai 2024.

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Giulia ScopellitiJohannes DebusDamiano MichielettoCecilia MolinariRobert Lewis
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Stéphane Lelièvre

Stéphane Lelièvre est maître de conférences en littérature comparée, responsable de l’équipe « Littérature et Musique » du Centre de Recherche en Littérature Comparée de la Faculté des Lettres de Sorbonne-Université. Il a publié plusieurs ouvrages et articles dans des revues comparatistes ou musicologiques et collabore fréquemment avec divers opéras pour la rédaction de programmes de salle (Opéra national de Paris, Opéra-Comique, Opéra national du Rhin,...) Il est co-fondateur et rédacteur en chef de Première Loge.

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