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Opéra de Paris : Promenade en terres germaniques avec les artistes de l’Académie

par Stéphane Lelièvre 2 juillet 2022
par Stéphane Lelièvre 2 juillet 2022
© Vincent Lappartient-Studio J'adore ce que vous faites - OnP
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C’est à une promenade en terres germaniques que nous ont conviés jeudi soir les artistes de l’Académie de l’Opéra de Paris, puisque le concert proposé était, à quelques exceptions près, composé de lieder et mélodies de Schubert, Strauss, Mendelssohn, Brahms, Loewe et Beethoven. Le concert ou plutôt le spectacle, puisqu’une mise en scène a permis de relier entre elles les différentes pages musicales tout en en proposant une illustration visuelle.

La mise en scène, signée Victoria Sitjà, a été pensée comme un hommage à Pina Bausch. De fait, le plateau de l’amphithéâtre Messiaen recouvert de terre rappelle celui sur lequel évoluaient les danseurs du Sacre du printemps ; la démarche lente et hésitante de Marine Chagnon, qui ouvre le spectacle en interprétant la mort de Didon de Purcell est une quasi citation de Cafe Müller, et les gestes chorégraphiés[1] des chanteurs (notamment les longues et belles arabesques dessinées par les bras…) paraissent comme autant de souvenirs de l’art de la chorégraphe allemande. Mais au-delà de l’hommage, c’est la capacité à relier entre elles des pièces disparates et à les faire se succéder de façon fluide que l’on apprécie : toute narration est évitée (du reste, une narration était-elle possible à partir de supports littéraires et musicaux aussi disparates ?), et c’est plus à un succession d’ambiances que le spectateur est confronté, des ambiances tour à tour oniriques, érotiques, humoristiques, désespérées… On est pleinement séduit lorsque l’aspect visuel du spectacle laisse respirer et vivre la musique et prolonge l’émotion que celle-ci suscitée (le Morgen de Strauss) ; on l’est parfois moins lorsque qu’il empêche de se concentrer sur elle, voire crée volontairement un hiatus avec elle (comme dans les déplacements en tous sens qui se surimpriment sur la cinquième des Bachianas brasileiras de Villa-Lobos ou le Beim Schlafengehen de Strauss…).

Certaines pages retenues par les jeunes artistes (les Quatre derniers lieder de Strauss, la Winterreise de Schubert) comptent parmi les plus célèbres du répertoire ; les plus riches, également, en ramifications sémantiques ou symboliques. Il n’est guère étonnant, dès lors, que leurs interprètes les plus renommés soient bien souvent des chanteurs ou des chanteuses ayant atteint une certaine maturité artistique, l’expérience de la vie permettant sans doute de conférer à ces pages leur part d’ombre, de mystère et de mélancolie. Il serait malvenu de reprocher aux jeunes artistes de l’Académie une certaine fraîcheur qui les empêche en partie d’atteindre ce but : louons plutôt le courage dont ils font preuve en abordant ces chefs-d’œuvre et la probité de leur interprétation. Kseniia Proshina, très concentrée dans son interprétation de September, fait valoir un timbre chaud et une émission vocale bien contrôlée. Les mêmes qualités réapparaitront avec peut-être encore plus d’évidence en fin de soirée, lorsque la soprano russe interprétera Im Abendrot. À Martina Russomanno reviennent les lieder Frühling, Im Abendrot et Beim Schlafengehen. La jeune soprano italienne surprend par la facilité de sa projection, notamment aux deux extrêmes de la tessiture, et par la douceur de certains son filés. Reste peut-être à polir les transitions entre le forte et le piano… Toujours de Strauss, Morgen est interprété par une Ilanah Lobel-Torres à la technique déjà bien assurée, même si la part de mystère qui doit nimber cette page magique reste encore un peu trop ténue.  De la Winterreise ont été retenus « Gute Nacht », « Erstarrung » et « Wasserflut ». Le premier lied échoit à Alexander York, qui en propose une interprétation probe techniquement mais qui peine un peu à différencier les quatre strophes du poème et à conférer à chacune d’entre elles sa couleur propre. Le second lied est interprété par la basse Alejandro Baliñas Vieites dont le timbre aux couleurs chaudes et profondes contraste nettement avec la voix beaucoup plus claire du baryton Yiorgo Ioannou : ce dernier, dans « Wasserflut », fait montre de grandes qualités d’articulation – mais la prononciation de l’allemand reste perfectible. (Une petit confusion dans le texte, par ailleurs, vient perturber le début de la dernière strophe…mais elle est heureusement vite rattrapée !). Alexander Ivanov est le troisième baryton de la distribution. Nous avons eu à plusieurs reprises l’occasion de louer les qualités de cet interprète. Ce soir cependant, le legato et les aigus se font rebelles : de toute évidence, le chanteur n’est pas au mieux de sa forme. Attendons de le réentendre lorsqu’il sera de nouveau en pleine possession de ses moyens ! La voix très saine de Kiup Lee permet en revanche au ténor coréen de délivrer une jolie interprétation de la Sérénade de Schubert, soigneusement phrasée, à laquelle ne manque qu’un clair-obscur plus affirmé pour séduire entièrement. Si Lise Nougier ne chante pas la première phrase musicale de la Cantilena de Villa-Lobos sur une seule tenue de souffle, le legato n’est pas brisé grâce à des respirations discrètes et bien placées. Le timbre frais et fruité de la soprano française convient par ailleurs fort bien à cette page célébrissime. Dommage que la gageure d’une reprise entièrement à bouche fermée ne soit pas tenue, mais cela n’ôte rien à la qualité d’une interprétation délicate et poétique. Dans la Didon de Purcell, la mezzo Marine Chagnon fait quant à elle entendre un timbre richement coloré et une ligne de chant soignée.

Bravo enfin à Benjamin Laurent pour ses arrangements musicaux raffinés et aux huit instrumentistes (deux violonistes, un altiste, un violoncelliste, quatre pianistes dont vous découvrirez les noms ci-dessous dans la rubrique « Les artistes ») pour leur précieux concours qui participe pleinement de la réussite de cette soirée.

—————————–

[1] La chorégraphie est signée Julien Ferranti.

Les artistes

Académie de l’Opéra national de Paris :
Kseniia Proshina, soprano
Martina Russomanno, soprano
Ilanah Lobel-Torres, soprano
Alexander York, baryton
Alejandro Baliñas Vieites, basse
Yiorgo Ioannou, baryton
Alexander Ivanov, baryton
Kiup Lee, ténor
Lise Nougier, soprano
Marine Chagnon, mezzo-soprano

Marin Lamacque, Jeroen Suys, violons
Marie Ducroux, alto
Johann Causse, violoncelle
Hugo Mathieu, Carlos Sanchis Aguirre, Ramon Theobald, Federico Tibone, piano

Mise en scène, conception musicale : Victoria Sitjà
Chorégraphie : Julien Ferranti
Arrangements musicaux : Benjamin Laurent

Le programme

Après la fatigue du jour

Mélodies, airs et lieder de Purcell, Strauss, Schubert, Villa-Lobos, Mendelssohn, Mozart, Brahms, Loewe, Beethoven
Opéra national de Paris Bastille, Amphithéâtre Olivier Messiaen, représentation du jeudi 30 juin 2022.

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Alexander YorkMartina RussomannoAlejandro Baliñas VieitesYiorgo IoannouMarine ChagnonLise NougierKseniia ProshinaKiup LeeAlexander Ivanov
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Stéphane Lelièvre

Stéphane Lelièvre est maître de conférences en littérature comparée, responsable de l’équipe « Littérature et Musique » du Centre de Recherche en Littérature Comparée de la Faculté des Lettres de Sorbonne-Université. Il a publié plusieurs ouvrages et articles dans des revues comparatistes ou musicologiques et collabore fréquemment avec divers opéras pour la rédaction de programmes de salle (Opéra national de Paris, Opéra-Comique, Opéra national du Rhin,...) Il est co-fondateur et rédacteur en chef de Première Loge.

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