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Les Mille et Une Nuits à Lyon : première mondiale de Shirine

par Renato Verga 3 mai 2022
par Renato Verga 3 mai 2022

Shirine - Opéra de Lyon ®Jean-Louis Fernandez

Shirine - Opéra de Lyon ®Jean-Louis Fernandez

Shirine - Opéra de Lyon ®Jean-Louis Fernandez

Shirine - Opéra de Lyon ®Jean-Louis Fernandez

Shirine - Opéra de Lyon ®Jean-Louis Fernandez

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Shirine - Opéra de Lyon ®Jean-Louis Fernandez

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Shirine - Opéra de Lyon ®Jean-Louis Fernandez

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Il y a neuf ans, l’Opéra de Lyon présentait le premier opéra de Thierry Escaich, Claude. Voici maintenant une nouvelle création lyrique de l’organiste et compositeur français. Prévue pour 2020, la première a été repoussée de deux ans en raison de la pandémie. Entre-temps, en mars 2021, le Théâtre des Champs-Élysées, alors fermé au public, a présenté Point d’Orgue du même compositeur, suite et pendant de La voix humaine de Poulenc, avec lequel l’oeuvre a été associée, sur un livret et une mise en scène d’Olivier Py.

Après l’enfer carcéral du récit d’Hugo et la claustrophobie de la chambre d’Elle, l’histoire de Shirine s’ouvre sur les paysages des légendes orientales, et les notes d’Escaich se parent des couleurs de la musique traditionnelle iranienne. Sur un texte de l’écrivain franco-afghan Atiq Rahimi, l’œuvre raconte en douze tableaux les amours impossibles de la princesse chrétienne d’Arménie Shirine et du roi de Perse Khosrow, une histoire tirée d’un conte persan du XIIIe siècle de Nizami Ganjavi, contemporain de la légende de Tristan et Iseult, autre couple d’amants malheureux. Les autres personnages sont les narrateurs Nakissâ et Bârbad ; le peintre Chapour ; le sculpteur Farhâd ; Chamira, la reine d’Arménie et la tante de Shirine ; Chiroya, le fils de Khosrow et Maryam.

Escaich a souvent privilégié la production instrumentale dans ses compositions ; pourtant, dans ses dernières œuvres pour le théâtre, il a largement développé une écriture vocale qui atteint des sommets d’hédonisme dans Shirine. Dès le prélude, le traitement des voix se distingue par son originalité : les conteurs Bârbad (baryton-basse) et Nakissâ (contre-ténor) agrémentent leurs interventions de mélismes qui prolongent les vibrations de l’orchestre. La couleur change d’un tableau à l’autre et la voix de Shirine est encore plus sinueuse, enveloppée des notes des instruments traditionnels que sont la flûte naï, le duduk et le qânûn, qui s’ajoutent à celles d’un orchestre composé d’instruments à vent (2 flûtes, 2 hautbois, 2 clarinettes, 2 bassons, 4 cors, 2 trompettes, 3 trombones), de percussions, d’une harpe, d’un piano et, bien sûr, de cordes. Les mots sont impuissants à décrire une telle beauté, et le chant du prince Khosrow (ténor) laisse place à une forme de vocalisme pur à la vue de la belle Shirine (soprano) se baignant dans le lac. Chapour, le personnage manipulateur, est un baryton engagé dans un chant mouvant, plein d’insinuations, de séductions, de flatteries, de menaces, de mélanges de discours, de déclamation et de Sprechgesang. Le chœur joue un rôle prédominant et, comme dans la tragédie antique, observe et commente l’action –  avec les deux narrateurs qui apparaissent au début pour ouvrir le livre et à la fin pour le fermer. Les voix sont toujours au premier plan et l’orchestre reste transparent même dans les moments les plus dramatiques, ponctués d’ostinato et de rythmes mécaniques. Les instruments orientaux tissent leurs délicates volutes avec les instruments à cordes, souvent traités en solo ou divisés. Trémolos, utilisation de sourdines, figures légères, vibrations impalpables des timbales, la partition de Shirine déploie une palette de sonorités colorées et vibrantes. L’ensemble est fort bien rendu par le chef d’orchestre Franck Ollu, spécialiste de la musique française et contemporaine dont il a assuré de nombreuses premières mondiales. À la tête de l’orchestre de l’Opéra de Lyon, il fait se dérouler les sonorités irisées de la musique d’Escaich, mettant en valeur les voix d’un plateau exceptionnel d’où se distingue Jeanne Gérard dans le rôle-titre, une chanteuse au timbre particulier et très expressif. Dans un jeu de reflets, d’apparitions et de disparitions, la femme à la « beauté de féérie » sort et entre dans les rêves des hommes avec l’élégance d’une miniature persane que l’on retrouve dans la belle présence scénique de la soprano française. Les transports érotiques du « prince des plaisirs » sont confiés au phrasé impeccable de Julien Behr. Son Khosrow est ardent, impétueux, susceptible, des aspects que le chanteur souligne avec une élégance et une sensibilité combinées à la beauté d’une émission vocale de ténor typique de l’école de chant française. Jean-Sébastien Bou, qui avait déjà joué Claude, donne sa solide présence au personnage le plus complexe de l’histoire, le peintre Chapour, dessiné avec le professionnalisme que nous avons toujours admiré chez le baryton français. Les nombreux autres interprètes sont excellents : les deux conteurs, le magnifique Théophile Alexandre (Nakissâ) et l’imposant Laurent Alvaro (Bârbad, qui fut le musicien le plus important de la cour de Khosrow), Majdouline Zerari (Chamira, reine sans mari, Grande Dame de l’époque), Florent Karrer (Farhâd) et Stephen Mills (Chiroya, le fils orphelin enfermé dans sa rage intacte). Le roi Hormoz et sa fille Maryam sont des personnages muets.

Dans la mise en scène de Richard Brunel, le nouveau directeur de l’Opéra de Lyon, on ne trouve guère d’éléments de contes de fées orientaux : la terre et la garrigue du désert entourent le décor d’Étienne Pluss, dominé par une plateforme tournante qui rend efficacement compte des différents environnements dans lesquels se déroule l’histoire, une action qui procède par regards plutôt que par dialogues : le prince épie la nudité de la femme, elle est envoûtée par son portrait, le garçon épie les deux amants. Ainsi, les murs blancs deviennent des écrans sur lesquels sont projetées de belles images de miniatures persanes, le charmant portrait du prince, les détails de la dernière rencontre et de la mort des amants. Au début est apparue l’image d’une femme aux lèvres cousues. L’entrée nimbée de brouillard (et dans l’éclairage conçu par Henning Streck) du sculpteur Farhâd sur la crête d’une montagne dans laquelle est sculpté un cheval, est particulièrement frappante. Les costumes de Wojciech Dziedzic et la sobre chorégraphie d’Hervé Chaussard sont parfaitement appropriés.

Le spectacle a été chaleureusement applaudi par une salle comble, composée d’un public très jeune, et pas seulement des habituels étudiants encouragés par leurs professeurs ! Un tiers des personnes présentes à l’Opéra de Lyon avaient, m’a-t-on dit, moins de trente ans…

Pour lire la version originale (en italien) de cet article, cliquez sur le drapeau !

Les artistes

Khosrow : Julien Behr
Chapour : Jean-Sébastien Bou
Chamira : Majdouline Zerari
Shirine : Jeanne Gérard
Nakissâ : Théophile Alexandre
Bârbad : Laurent Alvaro
Farhâd : Florent Karrer
Chiroya : Stephen Mills

Orchestre et Chœurs de l’Opéra de Lyon, dir. Franck Ollu
Chef des Choeurs : Denis Comtet
Mise en scène : Richard Brunel
Décors : Étienne Pluss
Lumières : Henning Streck
Vidéo : Yann Philippe
Costumes : Wojciech Dziedzic
Chorégraphie : Hervé Chaussard
Dramaturgie : Catherine Ailloud-Nicolas

Le programme

Shirine

Opéra en douze tableaux de Thierry Escaich, livret de Atiq Rahimi.
Création mondiale, commande de l’Opéra de Lyon.
Opéra National de Lyon, Représentation du lundi 02 mai 2022.

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Franck OlluJean-Sébastien BouJulien BehrLaurent AlvaroRichard BrunelMajdouline ZerariThéophile AlexandreFlorent KarrerStephen Mills
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Renato Verga

Diplômé en Physique de l'Université de Turin, Renato Verga a toujours eu une passion immodérée pour la musique et le théâtre. En 2014, il lance un blog (operaincasa.com) pour recueillir ses critiques de DVD d'opéra, de spectacles vus partout dans le monde, de concerts, de livres sur la musique. Renato partage l'idée que la mise en scène est une partie constitutive de l'opéra lui-même et doit donc comporter de nécessaires transformations pour s'adapter à notre contemporanéité.

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