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La Voix humaine/Point d’orgue : REQUIEM POUR UNE SCIE À PAIN – Tornade sur l’Opéra de Bordeaux !

par Pierre Brévignon 5 octobre 2021
par Pierre Brévignon 5 octobre 2021
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Crédit photos : © Vincent Pontet (photos de la production du TCE, mars 2020.

Après leur création parisienne au printemps dans un Théâtre des Champs-Élysées vide pour cause de pandémie, La Voix humaine de Francis Poulenc et Point d’orgue de Thierry Escaich avaient hier rendez-vous avec le public bordelais. Hésitation face à un opéra contemporain inconnu ? Début de semaine peu propice à une sortie lyrique ? Toujours est-il que la salle, en ce lundi soir, peinait à se remplir. Gageons qu’après la tornade d’1h40 qui s’est abattue sur l’Opéra, le bouche-à-oreille fonctionnera à plein pour garnir plus généreusement les augustes sièges du Grand-Théâtre.

Depuis sa création en 1959, le bref monodrame de Poulenc/Cocteau a suscité des « doubles affiches » plus ou moins attendues ou convaincantes : Pagliacci (Leoncavallo), Le Château de Barbe-Bleue (Bartok), Trouble in Tahiti (Bernstein), Erwartung (Schoenberg), Il Segreto di Susanna (Wolf-Ferrari), L’Heure espagnole (Ravel), les compléments les plus logiques étant Les Mamelles de Tirésias du même Poulenc ou The Telephone de son ami Menotti. Le coup de génie de cette nouvelle production est de compléter la pièce de Poulenc, poignant portrait d’une femme abandonnée par son amant lors d’une conversation téléphonique réduite à un monologue, par le portrait complémentaire : celui de l’amant en question. Mieux : le livret d’Olivier Py, tout en levant le voile sur ce qu’il imagine être la personnalité de l’amant (Lui), reprend également le fil de l’histoire de la femme (Elle). Chez Poulenc, le rideau tombe sur une amoureuse éconduite au bord d’un suicide que semble présager l’Ophélie de Millais ornant le mur de sa chambre ; chez Escaich, elle finit par réapparaître, aimante toujours mais cette fois conquérante, prête à reprendre sa vie en main, avec ou sans Lui. Le rapport de force entre l’abandonneur et l’abandonnée semble s’être inversé. Il est vrai que, loin du portrait d’un homme froid et manipulateur (un mélomane woke parlerait sans doute de « pervers narcissique ») esquissé en creux par le monologue de l’héroïne de la Voix humaine, Lui apparaît comme un être brisé, autodestructeur, englouti au plus sombre d’une profonde dépression. Cause ou conséquence de la rupture ? Py a l’intelligence de laisser la question en suspens. En connaisseur intime des ressorts du théâtre – c’est le second coup de génie de cette soirée -, il fait le choix de conférer à cette dépression une incarnation, et quelle ! L’Autre est une sorte de double méphistophélique qui tourmente, cajole, humilie et enserre Lui dans ses rêts. Ce duo pervers, entre Genet, Koltès et Blier (échos du Bruits des glaçons où Albert Dupontel incarne le cancer de Jean Dujardin), trouve en Jean-Sébastien Bou et Cyrille Dubois des interprètes plus qu’inspirés, possédés par leur rôle. D’emblée s’impose au public l’incroyable abattage de Dubois. Ceux qui apprécient l’exquis diseur de mélodies françaises, défenseur de l’opéra romantique et comique du XIXe siècle, tressailleront sans doute en l’entendant déclamer dès la première scène « Tu es mon tendre amour, une merde sans nom », mais on sent chez lui un plaisir manifeste à être là où on ne l’attendait pas. Bouffon grimaçant, bourreau séduisant même lorsqu’il entreprend d’amputer la main de sa victime avec une « scie à pain » (sic), il occupe l’espace scénique avec une voracité réjouissante, débitant dans un chant grinçant, voire strident, les alexandrins du livret (staccato un peu mécanisé, hélas, par la sage césure à l’hémistiche). Face à lui, Bou réussit l’exploit d’exister sans chercher à forcer ni la note ni le jeu. Il est une masse de chair meurtrie, tuméfiée, souillée, jouissant de sa propre déchéance et incapable de saisir l’ultime chance offerte par cette femme qu’il avait rejetée (mais de cela même on finit par douter, effet Rashomon oblige). L’irruption d’Elle dans la chambre d’hôtel-cloaque où se sont reclus Lui et sa dépression constitue le climax de l’opéra d’Escaich, le moment « point d’orgue » qui donne tout son sens à cette double affiche. Anne-Catherine Gillet, bouleversante de fragilité chez Poulenc, y renaît, la musique d’Escaich nimbe ses répliques d’un halo tendre là où Poulenc laisse souvent sa voix résonner dans le silence, ponctué d’accents orchestraux railleurs.

Un mot sur l’impressionnant travail scénographique : comme de plus en plus souvent à l’opéra, la scène est, dans Point d’orgue, divisée en cubes juxtaposés (un couloir d’hôtel, une chambre au centre, une salle de bains, un escalier, la rue), conférant à l’action une sorte de découpage cinématographique – renforcé par le basculement régulier de la chambre qui pivote sur elle-même, projetant chanteurs et éléments du décors dans un maelström chaplinesque qui défie la gravité. Dans la Voix humaine, cependant, seule la chambre est figurée, surélevée du plateau au risque d’être en partie escamotée à la vue des spectateurs du parterre. Léger faux pas de conception, auquel s’ajoute la spatialisation pas forcément justifiée de l’orchestre d’Escaich (instrumentistes aux balcons, en coulisses…)

Mais ce ne sont là que réserves de surface, dans une soirée riche d’émotions intenses offrant deux aspects troublants d’un même théâtre de la cruauté. Les Bordelais (et les autres) ont jusqu’au 10 octobre pour s’offrir ces frissons rares !

Les artistes

Elle : Anne-Catherine Gillet (soprano)
Lui : Jean-Sébastien Bou (baryton)
L’Autre : Cyrille Dubois (ténor)

Orchestre National Bordeaux Aquitaine, dir. Pierre Dumoussaud

Mise en scène : Olivier Py
Décors et costumes : Pierre-André Weitz
Lumières : Bertrand Killy

Le programme

La Voix humaine

Tragédie lyrique en un acte de Francis Poulenc (1899-1963) créée le 6 février 1959 salle Favart à Paris d’après un monologue théâtral de Jean Cocteau

Point d’orgue 
Création mondiale publique 
Opéra en un acte de Thierry Escaich 
(1965) sur un livret d’Olivier Py créé le 6 mars 2021 au Théâtre des Champs-Élysées .

(Commande du Théâtre des Champs-Elysées, et des Opéra de Dijon, Opéra National de Bordeaux, Opéra de Saint-Étienne, Opéra de Tours)

Représentation du 4 octobre 2021, Opéra national de Bordeaux. 

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Cyrille DuboisFrancis PoulencAnne-Catherine Gillet
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Pierre Brévignon

Pierre Brévignon jongle avec les mots et les notes, tour à tour dans les programmes de l'Opéra de Paris, de la Cité de la Musique, du Théâtre du Châtelet, dans les livrets de CD, dans les salles de conférence de la Philharmonie, au sein de l'Association Capricorn (www.samuelbarber.fr) ou dans les livres qu'il consacre à sa passion : la première biographie française de Samuel Barber ("Samuel Barber, un nostalgique entre deux mondes", éditions Hermann, 2012), le "Dictionnaire superflu de la musique classique" (avec Olivier Philipponnat, Castor Astral, 2015) et "Le Groupe des Six, une histoire des années folles" (Actes Sud, 2020).

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