Révéler Ermione de Rossini à l’Opéra de Marseille

Ermione, Opéra de Marseille, dimanche 22 février 2026

En version concertante, la rarissime Ermione de Rossini tient le public de l’Opéra de Marseille en émoi. Sous la direction du chef Michele Spotti, l’azione tragica tirée de la tragédie de Racine bénéficie d’une distribution belcantissima autour de Karine Deshayes, Teresa Iervolino, Enea Scala et Levy Sekgapane.

Revisiter la tragédie de Racine au San Carlo de Naples en 1819

Ermione est indéniablement une pépite de Rossini, vingt-septième opéra sur trente-neuf ! Après les succès de ses précédents titres à la Fenice (Venise) et alla Scala (Milan), Ermione est fraichement reçu lors de sa création napolitaine, notamment pour sa violence dramatique rompant avec l’hédonisme belcantiste. Sous le règne conservateur de Ferdinand de Bourbon, l’opéra n’est donc pas repris à Naples, ni même en Italie ni en Europe. Grâce à la « renaissance rossinienne », Ermione réapparaît notamment à trois reprises au festival de Pesaro (1987, 2008, 2024), et entre temps, au TCE dans la version concertante conduite par le regretté Alberto Zedda (2016).

Le livret d’Andrea Leone Tottola, poeta del teatro du San Carlo de Naples, s’inspire de la tragédie Andromaque de Racine (1667) en la resserrant en deux actes denses. Après la chute de Troie, Pyrrhus (Pirro, ténor), roi d’Épire et fils d’Achille, retient la veuve d’Hector, Andromaca (mezzo-soprano) en captivité ainsi que son fils Astyanax. Bien que fiancé à Ermione (soprano), fille du roi Ménélas, Pirro demeure épris de la captive troyenne, elle, fidèle à son amoureux défunt. L’ambassadeur des Grecs, Oreste (ténor), vient exiger la mort d’Astyanax tout en souhaitant secrètement reconquérir la belle Ermione. La volte-face de Pyrrhus, qui négocie son mariage avec Andromaca (sur le serment de ne pas livrer son fils aux Grecs), est le catalyseur du drame. In fine, l’assassinat de Pirro par les Grecs est fomenté par la vengeance d’Ermione trahie. Cet évènement entraîne la ruine d’Ermione et d’Oreste ne pouvant supporter leur culpabilité. Pour plus de détail, se référer au dossier établi par notre rédacteur.

En exacerbant l’enchevêtrement de passions contrariées du quatuor (Oreste aime Ermonia qui aime Pirro qui chérit Andromaque, laquelle est fidèle à Hector mort), la partition de Rossini souffle sur les braises du désir comme de la haine. Ce faisant, elle n’hésite pas à heurter les codes de l’opera seria de l’Ottocento avec la complicité du librettiste. Pour se limiter à quelques singularités, l’audacieuse ouverture immerge déjà l’auditeur dans le drame en intégrant la plainte des prisonniers Troyens (chœur masculin) avant l’élargissement cinétique du vaste crescendo. Sous les turbulences qui dévastent les deux actes – l’amour maternel inconditionnel d’Andromaca, la jalousie d’Ermione humiliée, la fierté identitaire de Pirro face aux Grecs – la césure entre récitatif accompagné et aria est balayée. Et le dramaturge ne craint pas de construire un gran concertato en final (1er acte), hissé jusqu’à l’octuor avec chœur mixte, magnifiée par l’orchestration (trombones et percussions). Celui-ci préfigure les fresques architecturées du grand opéra rossinien sur la place parisienne : Moïse et Pharaon (d’ailleurs créé à Naples, avant son remaniement français) et Guillaume Tell.

Marseille privilégie la version concertante d’Ermione

Gardant un souvenir ému de Montserrat Caballe dans Ermione au Festival de Pesaro (1987), le directeur de l’Opéra de Marseille (Maurice Xiberras) poursuit une courageuse programmation concertante du volet seria de Rossini (Moïse et Pharaon en 2014, Armida en 2021) et de Verdi (I Masnadieri ). De surcroit, la relation construite entre la scène phocéenne et Karine Deshayes accompagne les défis artistiques de l’interprète : ceux d’exhumer les rôles dramatiques de falcon (Sapho de Gounod) et de prima donna en affrontant ce rôle créé par Isabella Colbran, l’égérie de Rossini. Après sa Didon berliozienne (concert, Opéra de Toulon), K. Deshayes s’empare d’Ermione, l’amoureuse, la tigresse vengeresse sombrant dans la folie. Sa voix longue cisèle la ligne belcantiste avec élégance et nuances (« Di, che vedesti piangere ») ou bien couronne les ensembles de flèches impérieuses (le registre médium demeure un peu en retrait). Le mezzo consistant de Teresa Iervolino (Andromaca) enrobe sa belle aria d’amour maternel, puis de fidélité à Hector (« Ombra del caro sposo ») en calibrant les colorature et l’ambitus (plus de 2 octaves) d’un timbre sombre. Néanmoins, ce sont les duos avec leurs amants qui subjuguent par les assauts de vocalité expressive. Lors de la cabalette, et même lors du troisième tempo (duo Ermione et Pirro), la surenchère devient excitante !

Le combat de ténors héroïques – Pirro et Oreste – trouve deux interprètes d’exception et un troisième (Pilade) valeureux. A l’instar du créateur de Pirro (le fameux baryténor Andrea Nozzari), Enea Scala poursuit son parcours européen. Déjà vainqueur de ce rôle crucifiant (Pesaro, 2024), ses aigus percutants, ses graves belliqueux et son mental de guerrier font frémir le long finale du 1er acte. En effet, ses agissements en zig-zag construisent une trajectoire emplie de suspense (« Alfin l’Eroe da forte ») qu’il surplombe. Avec peut-être moins d’insolence vocale que Michael Spyres (TCE, 2016), mais son engagement suscite l’ovation du public. La surprise ne proviendrait-elle pas de la splendeur du ténor rossinien Levy Sekgapane (Oreste)  ? Le timbre chaleureux, la quinte aiguë solaire et la netteté des acrobaties séduisent non seulement la belle Ermione, mais le public acclamant sa première aria. Entre temps, ses échanges amicaux bénéficient du savoir-faire de Matteo Macchioni (Pilade), aussi convaincant dans le recitativo que dans leur duo zébré d’éclairs.

Dans l’âge d’or belcantiste, les rôles secondaires sont-ils moins performants ? La confidente Cleone brille dans l’aria dansante que détaille la mutine soprano Marina Fita Monfort (pouvant progresser en recitativo), alors que les conseils avisés de
Cefisa bénéficient de l’assurance de la mezzo Mathilde Ortscheidt. Quant aux acolytes du royaume d’Epire, la jeune basse Louis Morvan  (Fenicio) est très prometteuse dans ses soli comme dans le soubassement des ensembles, tandis que Carl Ghazarossian (Attalo) ponctue ses interventions avec sûreté.

Les émotions raciniennes paroxystiques ne seraient rien sans le roulement de feu de l’Orchestre de l’Opéra de Marseille, anobli par la direction de son directeur musical Michele Spotti, véritable Moïse commandant aux flots instrumentaux et choraux. Dans le déroulé d’une partition aux crescendi aussi étagés que ceux de Semiramide, sa baguette tamise l’intimité de passages belcantistes aux vents soli (mention spéciale aux cor et clarinette soli) afin de mieux relancer la violence intrinsèque des Atrides. La préparation du chœur de l’Opéra (Florent Mayet) s’accorde à la somptuosité de cette version concertante.

Bien sûr, nous rêvons d’une mise en scène d’Ermione épinglant la volonté politique destructrice et la radicalisation des partenaires … des violences furieusement actuelles. Cependant, ce spectacle rossinien confirme l’aura belcantiste de l’Opéra de Marseille, tout en confirmant que les résurrections lyriques en format concertant demeurent les plus exaltantes.

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Retrouvez sur Première Loge les interviews de Michele Spotti, Karine Deshayes et Enea Scala.

Les artistes

Ermione : Karine Deshayes 
Andromaca: Teresa Iervolino
Cleone: Marina Fita Monfort
Cefisa : Mathilde Ortscheidt
Pirro : Enea Scala 
Oreste : Levy Sekgapane 
Pilade : Matteo Macchioni 
Fenicio : Louis Morvan 
Attalo : Carl Ghazarossian

Orchestre de l’Opéra de Marseille, dir. Michele Spotti
Chœur de l’Opéra de Marseille, dir. Florent Mayet

Le programme

Ermione, azione tragica de Gioacchino Rossini, livret d’A. L. Tottola (d’après Andromaque de Racine), créé au Teatro San Carlo (Naples), le 27 mars 1819.

Opéra de Marseille, concert du dimanche 22 février 2026.