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Philippe Herreweghe dirige LE CHANT DE LA TERRE au Théâtre des Champs-Élysées

par Pierre Brévignon 17 mai 2022
par Pierre Brévignon 17 mai 2022
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ANNIVERSAIRE EN DEMI-TEINTE POUR L’OCE

Un Chant de la Terre qui met du temps à tutoyer les cieux

En ce soir du 15 mai 2022, l’Orchestre des Champs-Élysées retrouvait son bercail de l’avenue Montaigne après une mini tournée européenne à l’occasion de son trentième anniversaire. Pour célébrer ces trois décennies d’exploration du répertoire classique, puis romantique, puis postromantique, Mahler s’imposait comme un choix naturel, offrant de plus le prétexte d’une première sur instruments d’époque. Le duo de solistes vocaux – Andrew Staples et Magdalena Kožená – achevait de rendre la promesse alléchante, d’autant que le chef belge et sa phalange parisienne ont déjà amplement prouvé leur intimité avec le répertoire mahlérien (au disque, le sublime Knabes Wunderhorn gravé chez Harmonia Mundi et la Symphonie n°4 chez Phi ; au concert, des Lieder eines fahrendes Gesellen d’anthologie à Saintes en 2017).

L’annonce de la défection de la mezzo-soprano tchèque, aux cordes vocales malmenées par la climatisation de l’avion du retour, suscite des cris de désolation dans le public. Il revient à la canadienne Michèle Losier, récemment applaudie en Charlotte de Werther à Bordeaux et en Oktavian dans le Rosenkavalier de la Staatsoper Unter den Linden, de reprendre le flambeau, pimentant cette soirée festive d’une once de danger…

Le danger, finalement, n’est pas venu de ce remplacement au pied levé. Bien plutôt de la lutte à laquelle se sont livrés l’orchestre et Andrew Staples, celui-ci mettant deux lieder (sur  les trois qui lui sont dévolus) à trouver sa voix et à faire entendre des couleurs moins criardes, celui-là flirtant parfois avec les limites de la justesse (les trompettes…) et opposant au ténor un rideau sonore difficile à franchir – phénomène d’autant plus étonnant qu’en dépit des impressionnantes forces en présence, l’orchestration choisie par Mahler prend le plus souvent des teintes chambristes.

Ces réserves mises à part, on saluera la capacité d’incarnation de Staples, qui vit ses textes avec des intentions presque opératiques et conclut son troisième lied, tendre conversation claudicante avec la flûte, le hautbois et la clarinette, sur un appel vibrant à l’ivresse…

L’injustice – et le piège – du Chant de la Terre, c’est évidemment la disproportion entre les deux solistes vocaux, la mezzo étant sollicitée trois fois plus longtemps que le ténor, avec un ultime lied aussi long que les cinq précédents. Autant dire que Michèle Losier, au moment où sa longue silhouette ceinte d’une robe noire se déploie et s’avance vers le pupitre, sait qu’une bonne partie de la réussite de la soirée repose sur ses épaules.

© Michael Slobodian

D’emblée, le timbre séduit. Les aigus sont lumineux, le médium habité, les graves gardent une certaine légèreté qui ne déparent pas les moments les plus intenses du lied final (même s’ils peuvent décevoir les habitués d’une voix d’alto). Et sa facilité d’émission donne par moments l’impression d’une improvisation suprêmement maîtrisée, comme dans ce célèbre passage central du quatrième lied, Von der Schönheit, où le tempo rapide pris par Herreweghe ne désarçonne ni l’articulation parfaite de Losier, ni son aplomb théâtral.

 

Car du théâtre, il y en eut dans cette soirée, jusqu’au climax dramatique du lied final, Der Abschied, véritable mélodrame en soi, quelque part entre la Nuit transfigurée de Schoenberg et le dernier lied de Richard Strauss, Im Abendrot. Dans l’écrin orchestral soudain plus velouté, bois et cordes se mêlent à la voix de Losier pour conter avec une tendresse et une humanité rares le récit de cet adieu entre deux amis. La mezzo canadienne y distille un art savant de la narration, comme dans ce « Er sprach, seine Stimme war umflort » (il parla, sa voix était voilée) qui tient littéralement le public en haleine. Les « Ewig » (éternellement) conclusifs, nimbés des sonorités arachnéennes du célesta, hissent in extremis ce concert anniversaire vers des cimes émotionnelles qu’on aurait simplement aimé atteindre plus tôt.

Les artistes

Michèle Losier, mezzo-soprano (en remplacement de Magdalena Kožená)

Andrew Staples, ténor

Orchestre des Champs-Élysées, direction Philippe Herreweghe

Le programme

Das Lied von der Erde  (Le Chant de la Terre, 1908)

Symphonie de Gustav Mahler (1860-1911) pour ténor, alto et grand orchestre sur des poèmes chinois du recueil La Flûte chinoise adaptés par Hans Bethge

Concert du 15 mai 2022, Théâtre des Champs-Élysées (Paris)

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Michèle LosierPhilippe HerrewegheAndrew Staples
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Pierre Brévignon

Pierre Brévignon jongle avec les mots et les notes, tour à tour dans les programmes de l'Opéra de Paris, de la Cité de la Musique, du Théâtre du Châtelet, dans les livrets de CD, dans les salles de conférence de la Philharmonie, au sein de l'Association Capricorn (www.samuelbarber.fr) ou dans les livres qu'il consacre à sa passion : la première biographie française de Samuel Barber ("Samuel Barber, un nostalgique entre deux mondes", éditions Hermann, 2012), le "Dictionnaire superflu de la musique classique" (avec Olivier Philipponnat, Castor Astral, 2015) et "Le Groupe des Six, une histoire des années folles" (Actes Sud, 2020).

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