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La Senna festeggiante : la Seine coule à Versailles !

par Stéphane Lelièvre 17 février 2021
par Stéphane Lelièvre 17 février 2021
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Crédit photos : © CVS / Pascal le Mée

Superbe exécution de La Senna festeggiante à l'Opéra Royal de Versailles à l'occasion d'une captation bientôt mise en ligne : à ne pas rater !

Même si l’œuvre n’est pas la plus célèbre de Vivaldi, La Senna festeggiante connaît depuis quelque temps un regain de faveur (l’Arsenal de Metz et l’Opéra de Clermont-Ferrand l’ont proposée en 2017, et 5 versions discographiques ont paru de 2003 à 2012, la dernière en date, dirigée par Fabio Bonizzoni, ayant été éditée chez Glossa). Ce n’est que justice : le livret, certes, n’est qu’un texte de circonstance dépourvu de tout dramatisme (il s’agit de célébrer, avec la fin de la Régence de Philippe d’Orléans et l’avènement du règne de Louis XV – lequel prend officiellement la direction du royaume le 15 février 1723 – le retour de valeurs qu’incarnent dans le livret les allégories de la Vertu et de l’Âge d’or) ; mais la musique s’en saisit pour déployer et faire alterner avec une inventivité constante des pages tour à tour virtuoses, sereines ou solennelles…

On retrouve dans la direction de Diego Fasolis les qualités qui ont assuré sa renommée et en ont fait l’un des chefs les plus appréciés actuellement dans le répertoire baroque : une précision qui n’est jamais mécanique, une attention constante aux couleurs et aux dynamiques, qui évite cependant tout excès et tout « tape-à-l’oreille » et laisse la musique respirer avec un naturel dont on peine à croire qu’il soit en fait le fruit d’un travail d’orfèvre acharné, tel que nous avons pu le constater lors des séances de répétitions et d’enregistrement du CD. Sous sa baguette, le tout jeune Orchestre de l’Opéra Royal, créé pour les représentations des Fantômes de Versailles en décembre 2019 (et constitué de musiciens travaillant régulièrement dans le répertoire baroque comme dans le répertoire romantique), fait montre d’une précision et d’un panel de couleurs et de nuances très appréciable.

La Seine (Luigi De Donato) et ses deux affluents (Gwendoline Blondeel et Lucile Richardot)

Vocalement, c’est la fête ! Un trio de grande qualité a été réuni, auquel s’est joint le talentueux ténor anglais Nicholas Scott pour la page finale : « Il destino, la sorte e il fato ». Gwendoline Blondeel, récemment très remarquée dans Il Parlazzon incantato à Dijon et surtout L’Aurore et Triton à l’Opéra Comique – et dont la carrière prend actuellement un très bel essor – fait entendre, dans l’Âge d’Or, un timbre fort agréable, à la fois léger et fruité, particulièrement apprécié dans son premier air « Se qui pace », où la voix se déroule en douces volutes évoquant le chant du rossignol. Peut-être aurait-il fallu, dans certaines pages à la tonalité majestueuse et solennelle (par exemple dans son dernier air « Non fu mai piu vista »), un peu plus d’autorité dans l’accent et de mordant dans la prononciation (notamment en accentuant certaines consonnes). Mais le timbre se marie très bien à celui de l’alto en termes de couleurs et de puissance, ce qui nous vaut de ravissants duos.

On apprécie chez Lucile Richardot un timbre extrêmement personnel, immédiatement reconnaissable, et dont la couleur un peu mate n’est pas sans rappeler, parfois, celui de la jeune Marilyn Horne. L’attention accordée aux mots est également remarquable (avec notamment certains récitatifs déclamés de façon impérieuse, par exemple lorsqu’il s’agit d’évoquer « l’âpre violence de l’Âge de fer »), et la musicalité constante. Le dernier air de la Vertu, dans lequel la voix déploie ses mélismes sur le délicat tapis tissé par les cordes, fut ainsi un superbe moment, tout empreint de raffinement et de poésie.

Enfin, Luigi De Donato (qui incarne l’allégorie de la Seine)  semble aujourd’hui parvenu au sommet de son art. En dépit de l’extrême difficulté de la partition, son chant semble couler de source (si l’on nous permet ce jeu de mots facile…), avec une force tranquille qui n’exclut nullement (au contraire !) la poésie ou le raffinement, à l’instar de la statue représentant la Seine réalisée par Étienne Le Hongre en 1687-1689 pour le parterre 

d’eau du Château de Versailles. Sa virtuosité, impeccable sans être ostentatoire, lui permet d’égrener les vocalises les plus folles sur deux octaves, passant avec une facilité déconcertante des graves les plus abyssaux aux aigus les plus tendres et les plus lumineux (notamment dans son dernier air, superbe : « Pietà, dolcezza… ») ! La maîtrise du souffle est exemplaire (« L’alta lor gloria immortale » !), le legato jamais pris en défaut… Autant de qualités que la basse italienne met souvent au service de Händel ou Vivaldi, mais qui pourraient également idéalement servir le Rossini serio : Luigi De Donato serait sans doute d’excellents Assur ou Maometto !

Ce concert a fait l’objet d’une captation vidéo, qui sera prochainement diffusée sur le site de l’Opéra de Versailles. Un CD a par ailleurs également été réalisé, à paraître en 2022 (dans la collection Château de Versailles) dans le cadre du Cycle Venise, Vivaldi, Versailles.

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diego fasolisOpéra Royal de VersaillesLucile Richardotvivaldi
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Stéphane Lelièvre

Stéphane Lelièvre est maître de conférences en littérature comparée, responsable de l’équipe « Littérature et Musique » du Centre de Recherche en Littérature Comparée de la Faculté des Lettres de Sorbonne-Université. Il a publié plusieurs ouvrages et articles dans des revues comparatistes ou musicologiques et collabore fréquemment avec divers opéras pour la rédaction de programmes de salle (Opéra national de Paris, Opéra-Comique, Opéra national du Rhin,...) Il est co-fondateur et rédacteur en chef de Première Loge.

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