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Monte-Carlo – Die Walküre avec voix, effets scénographiques mais sans le « son » Wagner

par Hervé Casini 28 janvier 2026
par Hervé Casini 28 janvier 2026

© OMC – Marco Borrelli

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La Walkyrie, Monte Carlo, dimanche 25 janvier 2026

Si l’on demeure de nouveau excité par le sens du spectacle et les moyens scénographiques de Davide Livermore, cette première journée du Ring déçoit par l’absence de souffle orchestral.

Jeux d’enfants, poursuite de crash aérien et visions somptueuses…

À la fin de L’Or du Rhin, donné la saison dernière, nous avions laissé l’enfant, dont Davide Livermore met les jeux au centre de sa mise en scène, conclure sur un sibyllin : « Alors, à quoi jouons-nous maintenant ? »

Lors de cette première journée, c’est à un enfant borgne – qui joue sans doute à Wotan – qu’il revient, tout d’abord, de nous interroger d’un inquiétant : « Qui a peur du grand méchant loup ? », avant que, comme nous y a habitué la mise en scène du Prologue, il ne lance son avion de papier… immédiatement transformé par la vidéo de D-Wok – à nouveau aux manettes – en ce Douglas DC-3 bimoteur, dont le rôle mythique dans l’aventure aéronautique[1] n’est toujours pas clairement exposé à la fin de cet opus.

Assez judicieusement, la course fatale du bimoteur se transforme en celle d’un loup dont, comme le spectateur averti de la geste des enfants Wälsung le sait fort bien, tout le premier acte de La Walkyrie est placé sous le signe !

Au cours des deux derniers actes, c’est une enfant jouant à Brünnhilde qui pose, cette fois, la question de l’abandon biblique du père (« Père, pourquoi m’as-tu abandonnée ? ») avant que le garçonnet ne nous propose, plus prosaïquement, de nous envoler… avec les walkyries !

On comprend bien que la carlingue de ce bimoteur – qui se retrouve au milieu du plateau lors des scènes capitales de l’ouvrage : à l’acte I où l’épée Notung est plantée dans l’une de ses ailes, à la fin de l’acte suivant où Wotan y réintroduit l’un de ses tronçons brisés et, à l’acte III, au terme d’une chevauchée des walkyries, particulièrement réussie, où l’on suit sa trajectoire enflammée – constitue un dénominateur commun dans la communication, le plus souvent impossible ou condamnée d’avance, entre les mondes présentés par Wagner dans le Ring. Au-delà de la symbolique – qui n’engage que nous ! – on n’en demeure pas moins circonspect, au terme de cette première journée, sur le sens personnel que veut donner Livermore à la fable wagnérienne.

Pourtant, comme nous l’avions déjà écrit dans notre compte-rendu de L’Or du Rhin, cette production, qui repose sur des visions scénographiques de toute beauté, signées Eleonora Peronetti, Paolo Gep Cucco et Davide Livermore, et les somptueuses lumières d’Antonio Castro, nous réserve à nouveau de forts beaux moments : ainsi, la clairière du premier acte, avec ses arbres aux racines et aux branches monstrueuses, est toute droite sortie de l’imagerie des contes de Grimm revus par Arthur Rackham – la petite fille apparaîtra d’ailleurs, un moment, vêtue de la cape du Petit Chaperon Rouge ! – et la vision lointaine du Walhalla, au début de l’acte II, fait irrésistiblement songer aux planches de Josef Hoffmann (1831-1904) et des frères Brückner[2], lors des premières éditions du Ring à Bayreuth… .

Dans cette première journée, Livermore et son équipe se sont, en outre, vraisemblablement souvenus de certains des plans cinématographiques de George Lucas pour Star Wars nous gratifiant, pour notre plus grand plaisir, d’une projection du Soleil et de la Lune, au moment où s’élève la musique du Winterstürme de Siegmund (acte I) et, lors de la scène finale, d’une vision de l’étendue galactique en direction de laquelle regarde, dos au public, la petite fille. De toute beauté. De même, le récit déjà crépusculaire de Wotan à sa fille, à l’acte II, renvoie à des projections de planètes envahies par des champs de cendres…

On avait déjà particulièrement goûté les magnifiques costumes de Gianluca Falaschi pour L’Or du Rhin : là encore, l’esthétique mêlant à la fois tenues de soirées chic des années trente – pour Fricka en particulier – et imagerie traditionnelle wagnérienne, façon Hans Makart, avec casques ailés et armures scintillantes, n’est pas pour nous déplaire et ne fait, surtout, jamais cheap.

Une distribution qui convainc dans son ensemble

De L’Or du Rhin de la saison dernière, on ne retrouve que deux des protagonistes :  Ekaterina Semenchuk, Fricka cette fois-ci, et Wilhelm Schwinghammer, Fafner l’an dernier, Hunding désormais.

Avec cette allure fière qui la caractérise, la mezzo-soprano biélorusse ne fait qu’une bouchée d’un rôle qui semble avoir été taillé pour ses moyens vocaux somptueux. En une scène unique – mais quelle scène ! – Ekaterina Semenchuk nous montre ce que chanter Wagner veut dire, sans effets exagérés mais avec une probité artistique, y compris dans une vision racée du personnage, du plus grand impact. Une magnifique incarnation.

Beaucoup plus investi qu’en Fafner, Wilhelm Schwinghammer campe un méchant Hunding, comme il se doit, brutalisant – voire violentant – son épouse Sieglinde. En outre, la voix, beaucoup mieux projetée que dans L’Or du Rhin, fait son effet et impressionne l’auditoire.

En jumeaux Wälsung, la soprano américaine de vingt-cinq ans Libby Sokolowski possède l’abattage et le volume vocal adéquat – du moins salle Garnier et face à un orchestre à la puissance sonore modeste – pour emporter l’adhésion. Si l’on n’est pas immédiatement séduit par le timbre et une voix qui, au premier acte, semble manquer d’assise, la suite nous réserve de très beaux moments et une prise de risques maximale et réussie, au début de l’acte III, la soprano nous gratifiant d’un thème de la rédemption par l’Amour de belle facture. Sans nul doute une interprète à suivre.

Son Siegmund est fait d’un matériau vocal de toute beauté : Joachim Bäckström constituait pour nous une autre découverte qui frappe d’emblée l’attention par une voix pleine et vaillante sur tout l’ambitus. Sachant, en particulier, varier la palette de couleurs de son instrument, le ténor suédois nous gratifie d’une série de « Wälse ! » – l’un des moments toujours attendu par le public wagnérien – de grande école, et d’une scène d’affrontement face à Brünnhilde particulièrement émouvante.

Noblesse d’allure et voix percutante caractérisent, de même, la fille préférée de Wotan qu’incarne, à Monaco, la soprano berlinoise Nancy Weissbach, déjà familière d’autres productions du Ring. Là encore, les moyens sont bien présents et les fameux « Hojotoho ! » qui ouvrent sa performance, à l’acte II, sont fièrement lancés. Malgré une sensation de fatigue au début de l’acte III, cette émouvante interprète constitue un apport solide dans la réussite vocale de cette journée.

Mention spéciale pour l’ensemble des huit sœurs de cette belle Brünnhilde qui, particulièrement bien mises en valeur dans cette production, emportent la célébrissime chevauchée d’ouverture de l’acte III vers d’étourdissantes cimes vocales.

On reste plus sur la réserve en ce qui concerne le Wotan de Daniel Scofield. Remplaçant Matthias Goerne, le baryton américain bénéficie d’une voix parfaitement projetée mais dont les moyens, bien timides lors de son long récit de l’acte II, ne semblent pas correspondre, lors de la représentation à laquelle nous avons assisté, aux attendus du roi des Dieux. L’émotion est là cependant, en particulier lors des Adieux de Wotan, mais la scène de l’Incantation du feu, dont les tempi de l’orchestre semblent presser d’en finir, nous laissent une impression d’inabouti. Dommage.

Une absence de « son wagnérien » qui handicape la pleine réussite de la soirée

Un simple compte-rendu ne permet pas d’approfondir, dans le détail, ce qui nous aura le plus manqué dans cette première journée du Ring, pourtant excitante sur bien des aspects.

Nous avions déjà largement insisté dans notre critique de L’Or du Rhin sur la problématique posée par « la grande aventure qu’est le retour aux instruments d’époque et à leurs sonorités historiquement informées », sur laquelle le programme de salle insistait alors.

Comme pour le Prologue, l’effectif de l’orchestre gravite autour de quatre-vingt exécutants, ce qui est bien évidemment assez éloigné des quelques cent quinze musiciens que l’on peut avoir l’habitude d’entendre en fosse pour Die Walküre, ici ou là. À titre personnel, j’ai cependant souvenir d’une exceptionnelle soirée à l’Opéra de Marseille, juste après la crise sanitaire où, pour les raisons que l’on imagine aisément, l’orchestre n’était composé que de… cinquante musiciens (version arrangée par le musicologue Eberhard Kloke) mais qui remplissaient totalement le vaisseau.

Bien plus handicapant pour le succès complet de ce Ring demeure, selon nous, à l’issue de cette première journée, le son que produit l’orchestre Les musiciens du Prince-Monaco : au-delà de quelques accrocs successifs aux trompettes, lors de l’exposition du leitmotiv de l’épée, au premier acte, c’est l’absence d’architecture musicale d’ensemble qui frappe dans cette lecture pourtant sensible de la part du chef attitré, Gianluca Capuano. À aucun moment, ou presque, l’élan vital wagnérien, consubstantiel à cette musique miraculeuse, toute de fureur et de retenue exaltante, ne souffle sur la salle Garnier. C’est d’autant plus regrettable que, selon nous, certains des solistes, pourtant tous vaillants, auraient pu être en être davantage portés dans leurs performances.

Comme le conclut, de nouveau, l’enfant, de façon sibylline : « Alors, à quoi jouons-nous maintenant ? 

—————————————————————-

[1] En particulier dans le transport de troupes pendant la Seconde Guerre Mondiale mais, surtout, pendant la Guerre Froide, dans le ravitaillement de la population berlinoise, encerclée par l’Armée Rouge.

[2] Josef Hoffmann (1831-1904) : peintre paysagiste, illustrateur, scénographe. On lui doit une partie des toiles peintes du Ring de la création intégrale à Bayreuth. Max Brückner (1836-1919) : Richard Wagner lui demande (ainsi qu’à son frère Gotthold) de réaliser, pour la création du Ring à Bayreuth, une partie des toiles de décors d’après les peintures de Josef Hoffmann.

Les artistes

Siegmund : Joachim Bäckström
Wotan : Daniel Scofield
Hunding : Wilhelm Schwinghammer
Fricka : Ekaterina Semenchuk
Brünnhilde : Nancy Weissbach
Sieglinde : Libby Sokolowski
Gerhilde : Natalia Tanasii
Helmwige : Sofia Fomina
Ortlinde : Kaarin Cecilia Phelps
Waltraute : Maire Therese Carmack
Rossweisse : Niamh O’Sullivan
Siegrune : Heike Wessels
Grimgerde : Anna Lapkovskaja
Schwertleite : Freya Apffelstaedt

Orchestre Les musiciens du Prince-Monaco, dir. Gianluca Capuano
Mise en scène : Davide Livermore
Décors : Eleonora Peronetti, Paolo Gep Cucco et Davide Livermore
Costumes : Gianluca Falaschi
Lumières : Antonio Castro
Vidéos : D-Wok

Le programme

Die Walküre (La Walkyrie)

Opéra en trois actes (1ère journée de L’Anneau du Nibelung) de Richard Wagner, créé à Munich, Théâtre royal, le 26 juin 1870.
Monaco, Salle Garnier, représentation du dimanche 25 janvier 2026.

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Gianluca CapuanoEkaterina SemenchukWilhelm SchwinghammerJoachim BäckströmDaniel ScofieldNancy WeissbachLibby SokolowskiDavide Livermore
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Hervé Casini

Hervé Casini est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence, docteur en littérature française à Aix-Marseille Université et Secrétaire Général du Museon Arlaten (Musée d’ethnographie provençale). Collaborateur de diverses revues (Revue Marseille, Opérette-Théâtre Musical, Résonances Lyriques…), il anime un séminaire consacré au « Voyage lyrique à travers l’Europe (XIXe-XXe siècle) à l’Université d’Aix-Marseille et est régulièrement amené à collaborer avec des théâtres et associations lyriques dans le cadre de conférences et colloques.

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