Un Requiem allemand, La Seine Musicale, jeudi 15 janvier 2026
Depuis plusieurs années, dans cette belle salle de la Seine Musicale, Laurence Equilbey a fait le pari de proposer des spectacles qui interrogent les partitions en les mettant en scène à la façon d’un Gesamtkunstwerk baroque.
Après un problématique Requiem de Mozart, un étonnant Beethoven Wars, puis un onirique Paradis et la Péri de Schumann, c’est au tour de Brahms et d’une œuvre qui – a priori – ne prête guère à l’illustration tant elle fouille notre rapport profond et angoissé à la mort. Mettre en scène et en image une telle partition relève d’une gageure improbable tant la charge dramatique de ce Requiem si particulier est forte, tant cette musique nous emporte, intimement, vers des abysses intérieurs insondables mais avec une promesse de consolation qui passe par la foi chrétienne.
Le choix de David Bobée est spectaculaire en exposant d’emblée la catastrophe : une carcasse d’avion fracassé accueille le public. Nous sommes après la chute. Les membres du chœur, blessés, sortent de la carlingue dans la douleur. Et les premières notes ne sont que bruits amplifiés de celle-ci, avant un chaos sonore qui cède progressivement la place à un silence bientôt traversé par un frêle accordéon semblant venir de nulle part et introduisant à un choral de Bach chanté à voix seule par le baryton. Ainsi, avant plusieurs des sept parties du Requiem, ces sonorités du si subtil accordéon de Franck Krawczyk s’insèrent avec une évidence désolée en soutien aux autres chorals comme aux berceuses de Brahms enchâssés. À chaque fois, le tuilage qui enchaîne avec l’œuvre elle-même relève du grand art.
Et le spectacle se veut total, avec des lumières très étudiées, la présence d’un chansigneur (Jules Turlet, personnage à la gestuelle poétique et cabalistique), d’une danseuse (Yingyu Lyu, qui envoute dans la première partie du « Denn alles Fleich… »), d’un acrobate (Salvatore Cappello, qui s’envole dans les airs dans une posture christique, captant l’attention au détriment du solo de soprano de « Traurigkeit »), le tout sur fond de multiples vidéos conçues par Wojtek Doroszuk de désolation projetées sur l’immense fond de scène.
Tout cela n’est pas léger, car après un début visuel qui nous promène en noir et blanc au cœur de représentations des enfers par Jérôme Bosch, nous sommes assaillis de photos d’arbres morts et de villes détruites, de films de bombardements d’immeubles et de quartiers, de destructions et de promenades dans les quartiers en ruines, de fuite d’innombrables réfugiés…
Si en illustration de deux des sept parties l’horreur et la désolation cèdent la place à des projections abstraites moins prenantes, c’est au total un spectacle étouffant qui nous met en une très inconfortable position de voyeurs. Car comment ne pas penser aux horreurs actuelles et aux réfugiés du monde entier, de l’Éthiopie à Gaza, aux près de 70 millions de tonnes de ruines ayant fait de cette enclave palestinienne une terre dévastée, aux milliers d’iraniens tués dans la répression et les combats de ces derniers jours – comme à toutes les horreurs des guerres actuelles et passées. On n’échappe pas à ces images si insistantes.
Et ce spectacle profane d’après la-les catastrophe-s nous met face à de multiples contradictions, à commencer par le fait qu’il oriente la portée de la musique religieuse de Brahms. Mais aussi parce qu’il incarne une désespérance humaine, trop humaine, ce Requiem devient universel et questionne.
Face à notre monde d’individualisme, ici, le personnage principal est la communauté, incarnée par le chœur accentus, très sollicité, envahissant la scène, acteur collectif de la tragédie qui se joue devant le spectateur. Incroyable de couleurs, de force, de malléabilité, chantant par cœur, couché ou dispersé sur tout le plateau, accentus démontre une fois de plus son excellence.
Dès les premières notes, Insula Orchestra offre immédiatement des qualités instrumentales permettant d’apprécier les couleurs des pupitres graves mais aussi les dissonances souhaitées par Brahms et rarement entendues ainsi. Ce sera d’ailleurs, à plusieurs reprises, la marque de l’interprétation de Laurence Equilbey, faisant sonner certains passages orchestraux de façon à nous faire entendre des détails, des inflexions, des couleurs in-entendues. Ainsi dans le « Denn es wird die Posaune shallen » de la sixième partie, alors que résonnent des cuivres stridents, les violoncelles apportent un contrepoint col legno d’un effet saisissant.
Pourtant, rien dans cette interprétation ne vient nous happer, nous couper le souffle. C’est notamment lié au choix de tempi extrêmement rapides, beaucoup plus que ceux que la cheffe pratiquait lorsqu’elle dirigeait la version avec piano qu’elle a souvent donné avec accentus.
Là où le très romantique et terrifiant enregistrement que Daniel Barenboïm a gravé à Chicago il y a cinquante ans dépasse l’heure vingt, Laurence Equilbey interprète le Requiem allemand en à peine plus d’une heure, soit encore plus rapidement que les deux enregistrements de Gardiner sur instruments anciens. Tant de précipitation ne laisse guère la place à la terreur du romantisme exacerbé qu’exhale cette partition sublime.
Plus encore, la disposition scénique ayant placé l’orchestre dans la fosse, le déséquilibre au profit du chœur empêche de profiter de toute la palette orchestrale déployée. Ajoutons que les solistes ne sont pas totalement idoines. La voix d’Eleanor Lyons est certes d’un beau lyrisme, presque trop charnel pour son « Traurigkeit », mais elle peine à nous emporter dans les sphères éthérées de ce moment suspendu où ses aigus tendus n’arrangent rien. Quant au baryton John Brancy, il incarne cette désespérance humaine, trop humaine déjà évoquée. Il chante avec musicalité son « Herr lehre doch mich » au feu d’un brasero de fortune, sans pathos mais sans tragique. Pour qui a entendu Christian Gerhaher en concert il y a quelques mois à la Philharmonie de Paris, le contraste est fort. Lui, dès son « Herr » initial, par la force du verbe et de la projection, nous faisait dresser les cheveux sur la tête. Brancy est dans une tout autre approche. Mais la terreur de ce moment peut-elle être ainsi occultée ?
En somme, la principale contradiction se trouvait entre ce spectacle visuel affolant mais plombant et le choix d’une interprétation musicale manquant de respiration, de profondeur, ne laissant guère de place aux abîmes qu’ouvre une partition hantée par cette angoisse à laquelle chaque femme et chaque homme se trouve confrontée.
Dans ce maelström de destructions et de deuils projetés, où serait la consolation que proposent les derniers mots du texte : « Heureux sont les morts qui meurent dans le Seigneur », auxquels fait écho l’extrait des Marienlieder de Brahms, ajouté en toute fin et chantant la Résurrection ? Ces paroles ne cessent d’en appeler à la foi, à la transcendance, aux lendemains qui chantent la vie céleste. Mais où est donc ce Dieu si absent dans ce paysage ouvrant les portes de la Géhenne ?
Et le dernier mot musical revient à l’accordéon, nous plongeant aux confins du silence retrouvé et de notre in-conscient, refermant ce temps dans une ineffable mélancolie.
Eleanor Lyons, soprano
John Brancy, baryton
Insula Orchestra, dir. Laurence Equilbey
Chœur accentus
Mise en scène : David Bobée
Vidéos : Wojtek Doroszuk
Ein deutsches Requiem, nach Worten der heiligen Schrift für Soli, Chor und Orchester (Orgel ad lib.), op. 45
Un Requiem allemand, sur des textes de l’Écriture sainte, pour solistes, chœur et orchestre (avec orgue ad libitum)
Œuvre sacrée en sept parties de Johannes Brahms, créée le 18 février 1869 au Gewandhaus de Leipzig.
Boulogne-Billancourt, La Seine Musicale, représentation du jeudi 15 janvier 2026.

