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Journal d’un disparu / L’Amour sorcier : l’inattendu diptyque tchéco-andalou de l’Opéra du Rhin

par Stéphane Lelièvre 16 mars 2022
par Stéphane Lelièvre 16 mars 2022

© Klara Beck

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Faire se côtoyer le Journal d’un disparu de Janáček et L’Amour sorcier de de Falla au sein d’un même spectacle, c’était, a priori, choisir comme principe dramaturgique l’effet de contraste : on s’attendait à ce que Daniel Fish souffle le chaud et le froid, en opposant la terre brûlée d’Espagne aux sols gelés des pays slaves, le soleil brûlant d’Andalousie aux froids frimas de la Tchéquie. Il n’en est rien : en permettant aux deux personnages féminins (la tsigane Zefka et la gitane Candelas) de fusionner en une seule et même figure (celle de la femme amoureuse, d’abord courtisée puis délaissée), le metteur en scène met sinon l’Espagne, du moins la culture latine – et les caractéristiques ou clichés qui y sont traditionnellement attachés : amours passionnées, sentiments extrêmes possiblement mortifères, tempéraments sanguins… – au cœur du spectacle, et ce dès le cycle de mélodies de Janáček, où le chant de Janik se déploie devant de grands murs rouges, unique élément de décor avec les chaises sur lesquelles prennent place chanteurs et danseurs. Le chant du personnage est par ailleurs prolongé par la chorégraphie à la fois mystérieuse, poétique et violente conçue par Manuel Liñán, maître ès flamenco (les danseurs, exclusivement des hommes, revêtent parfois le traditionnel traje de flamenco avec traîne, volants, mantille et chaussures à talon, et recourent en grande partie à la grammaire flamenca : respect rigoureux du compás – cette attention au rythme qui lie tous les acteurs du spectacle, qu’ils soient musiciens, danseurs ou chanteurs –, utilisation du corps dans sa dimension gestuelle – mobilisation récurrente des bras, poignets, doigts –, ou percussive – technique de frappe du pied pour accentuer le discours musical). De fait, c’est bien de prolongement qu’il s’agit et non pas d’illustration : les danseurs ne jouent en effet aucun rôle particulier ; ils ne se substituent pas aux personnages du drame, n’incarnent jamais Janik, Zefko, Candilas ou la sorcière. Ni masculines, ni féminines, tantôt êtres humains, tantôt animaux ou monstres indéterminés, les figures qu’ils donnent à voir rendent visibles, allégorisent en quelque sorte les sentiments ou la violence des passions qui agitent les personnages mis en scène dans les deux ouvrages.

En ceci, le travail du chorégraphe rejoint en tout point la conception du metteur en scène Daniel Fish qui, plutôt que de forcer les œuvres en leur faisant dire ce qu’elles ne disent pas, plutôt que d’inventer une cohérence entre les deux cycles (en faisant, par exemple, de L’Amour sorcier la suite du Journal d’un disparu), se contente de les juxtaposer, de les confronter, rendant ainsi possibles certains points de rencontre, certains points de friction, certains parallélismes que tout un chacun est libre d’établir en écoutant les deux partitions et en observant la mise en images qui en est ici proposée. Un procédé qui change agréablement des lectures univoques et lourdement didactiques que d’aucuns cherchent parfois à imposer aux spectateurs, plus ou moins sommés d’y adhérer ! Seul élément du spectacle qui nous a laissé perplexe : la vision récurrente, en très gros plan, d’un coq visiblement tantôt sur le point d’être égorgé (Daniel Fish prend ici appui sur une phrase de la 18e pièce du cycle de Janáček : « J’ai envie de couper la tête à tous les coqs pour les empêcher d’appeler l’aurore »), tantôt mort et ruisselant de sang (on ose espérer que, selon la formule consacrée, « aucun animal n’a été maltraité pour les besoins du spectacle » !) Sans doute s’agit-il de représenter l’un des rites magiques permettant à Candelas de ramener son bien-aimé auprès d’elle ? Toujours est-il que les images dérangent (sans doute est-ce voulu…) et que leur récurrence (ce sont les seuls extraits de film projetés pendant le spectacle) interroge…

Musicalement, le spectacle est une belle réussite. On a renoncé à l’orchestration conçue en 1943 par Ota Zítek et Václav Sedláček, au profit d’une nouvelle partition commandée à Arthur Lavandier, avec pour contrainte d’utiliser l’orchestre prévu par de Falla pour L’Amour sorcier : de façon étrange, les couleurs orchestrales obtenues par cette formation, identique pour les deux œuvres, contribuent à les rapprocher en dépit tout ce qui peut les éloigner stylistiquement et esthétiquement… On apprécie par ailleurs le travail de l’Orchestre symphonique de Mulhouse, riche de couleurs variées et faisant preuve d’une belle adaptabilité stylistique, sous la baguette précise, nerveuse et impliquée de Łukasz Borowicz.
Le personnage de Janik est chanté tantôt par des voix légères (Ian Bostridge), tantôt par des voix plus lyriques (Ernst Haefliger, Nicolai Gedda). Le ténor Magnus Vigilius propose un compromis intéressant entre ces deux possibilités, avec un timbre clair et a priori plutôt léger, capable pourtant de belles envolées lyriques. Seuls quelques aigus (il est vrai assez délicats à négocier, comme à la fin de « Tmavá olšinka ») le poussent un peu dans ses derniers retranchements. Josy Santos lui offre une réplique adaptée en Zefka, avec une voix dont les couleurs sombres et rugueuses conviennent tout à fait au personnage. Chapeau bas, enfin, à Esperanza Fernández, arrivée au dernier moment pour pallier le forfait de Rocío Márquez et qui s’est approprié le spectacle en un temps record (elle n’a eu droit qu’à une répétition !) : avec une voix aux accents rugueux, rocailleux, capable pourtant de nuances très expressives, elle a campé une Candelas passionnée, tellurique, brisée et forte tout à la fois.

Un spectacle d’une belle originalité, salué par un public enthousiaste !

Voyez notre dossier de préparation au spectacle ici !

Les artistes

Zefka : Josy Santos
Janik : Magnus Vigilius
Candelas : Esperanza Fernández
Danseur – Chorégraphe : Manuel Liñan
Danseurs : Miguel Heredia, Hugo Lopez, Jonatan Miro, Daniel Ramos, Adrián Santana, Yoel Vargas

Chœur de l’Opéra national du Rhin, Orchestre symphonique de Mulhouse, dir. Łukasz Borowicz
Mise en scène : Daniel Fish
Chorégraphie : Manuel Liñan
Décors : Paul Steinberg
Costumes : Doey Lüthi

Le programme

Journal d’un disparu / L’Amour sorcier (Leoš Janáček / Manuel de Falla)

Zápisník zmizelého
Cycle de 22 mélodies sur des poèmes anonymes (attribués à Josef Kalda).
Créé au Palais Reduta de Brno le 18 avril 1921.
Nouvelle orchestration d’Arthur Lavandier.

El amor brujo
Gitanerie musicale en 16 tableaux pour orchestre de chambre et cantaora (première version).
Créée au Teatro Lara de Madrid le 15 avril 1915.

Représentation du mardi 15 mars 2022, Opéra du Rhin (Strasbourg).

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Magnus VigiliusLukasz Borowicz
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Stéphane Lelièvre

Stéphane Lelièvre est maître de conférences en littérature comparée, responsable de l’équipe « Littérature et Musique » du Centre de Recherche en Littérature Comparée de la Faculté des Lettres de Sorbonne-Université. Il a publié plusieurs ouvrages et articles dans des revues comparatistes ou musicologiques et collabore fréquemment avec divers opéras pour la rédaction de programmes de salle (Opéra national de Paris, Opéra-Comique, Opéra national du Rhin,...) Il est co-fondateur et rédacteur en chef de Première Loge.

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