Gypsy, Opéra de Reims, samedi 10 janvier 2026
Les comédies musicales sont à la mode. Alors que le public parisien fait un triomphe à La Cage aux folles mise en scène par Olivier Py au théâtre du Châtelet et que le Lido ne désemplit pas depuis qu’il a mis à l’affiche les inusables Demoiselles de Rochefort de Michel Legrand, l’Opéra de Reims vient d’accueillir pour deux représentations le musical américain Gypsy créé à Nancy en février 2025. Le public champenois n’a pas manqué d’accueillir chaleureusement la reprise de ce spectacle enthousiasmant.
Herbie and me
Certaines productions lyriques partagent avec les grands crus la propriété de se bonifier avec le temps. La création française de Gypsy à l’Opéra de Lorraine l’hiver dernier appartient précisément à cette catégorie de spectacles pour lesquels la curiosité du public s’aiguise en même temps que la multiplication des représentations crée entre les artistes un esprit de troupe qui infuse dans toute la salle une jubilation contagieuse.
Après Nancy, la Philharmonie de Paris, la capitale du Grand-Duché de Luxembourg et Caen qui l’accueillait le soir de la saint Sylvestre, Gypsy achève donc sa tournée à l’Opéra de Reims, précédé de la réputation d’un divertissement pétillant qui scelle les retrouvailles de Natalie Dessay avec le metteur en scène de ses vertes années, Laurent Pelly, et qui permet enfin au public français de découvrir un musical créé à Broadway en 1959, la même saison que West Side Story.
Jouée à New York plus d’un millier de fois au cours des soixante dernières années, Gypsy a par ailleurs déjà bénéficié de deux productions londoniennes (en 1973 et, plus près de nous, en 2015) et même d’une adaptation cinématographique (1962) par Mervyn LeRoy avec Natalie Wood à qui – nul ne l’ignore – Natalie Dessay a chipé le prénom privé de « h » pour se donner, à ses débuts, des airs de star hollywoodienne. Mais aucun théâtre français n’avait eu jusqu’à aujourd’hui la curiosité ni l’audace d’inscrire à son affiche ce musical composé par Jule Styne sur un livret extrait des mémoires de Gypsy Rose Lee, artiste de cabaret connue aux États-Unis dans les années 1930 pour son art consommé de l’effeuillage.
Que grâce soit rendue à Natalie Dessay et à Laurent Pelly d’avoir enfin permis de donner à entendre au public français une partition dont on se dit, dès la première écoute, qu’elle a puisé son inspiration à la meilleure eau des comédies musicales new-yorkaises des années 50. Aux succès déjà anciens d’Orphée aux enfers et de La Fille du régiment qui ont fait naître leur complicité au tournant des années 2000, il convient donc d’ajouter désormais Gypsy dont on devine que la création française répond d’abord à une envie de Natalie Dessay pour qui cette histoire fait naturellement écho.
Ce n’est un secret pour personne que Natalie Dessay et Laurent Naouri ont souvent partagé la scène et forment aussi un couple à la Ville. Ils sont par ailleurs les parents de deux enfants dont une fille, Neïma, a entamé il y a quelques années une carrière de chanteuse de jazz. Par conséquent, comment ne pas voir d’évidentes analogies entre le clan Naouri (où coexistent une diva retirée de la scène lyrique, un baryton de grande classe à la carrière toujours active et une jeune artiste en devenir) et la famille dysfonctionnelle de Rose, mère de famille divorcée, artiste ratée, et prête à tout pour lancer la carrière de ses filles, fut-ce au prix de quelques entorses avec la morale puritaine des années 1930 aux États-Unis.
Comparaison n’est pas raison et Natalie Dessay n’est vraisemblablement pas dans son foyer l’ogresse sans scrupule qu’est Rose avec ses filles June et Louise. Il n’empêche cependant que les grandes thématiques du livret de Gypsy – la découverte d’un talent, l’immaturité d’une jeune artiste débutante, la transmission intergénérationnelle, les bouffées égotiques qui accompagnent les premiers succès – créent une vertigineuse mise en abyme qu’accentue encore la présence de Laurent Naouri qui reprend in extremis à Reims le rôle de l’impresario Herbie interprété avant lui, jusqu’aux dernières représentations normandes de fin décembre, par Daniel Njo Lobé. La dimension familiale du casting de cette Gypsy rémoise est une vraie plus-value pour le spectacle et dresse entre les personnages et leurs interprètes un miroir au travers duquel il est passionnant d’observer comment une dynastie de chanteurs réussit à faire troupe sur les planches d’un théâtre.
De théâtre, il est effectivement question dans la manière dont Laurent Pelly casse les codes de la représentation lyrique traditionnelle. Pas d’orchestre en fosse ni de lever de rideau sur cette Gypsy mais un impressionnant dispositif de praticables noirs au cœur duquel se lovent les musiciens, sur un pied d’égalité avec les chanteurs. Les tableaux du spectacle s’enchainent dans ce décor unique : à la manière des rounds d’un match de boxe, chaque scène est annoncée par un panneau promené à travers le plateau par un accessoiriste tandis que quelques chaises disposées à cour et à jardin suffisent à créer l’atmosphère d’une coulisse de théâtre, d’une chambre d’hôtel ou d’une scène de cabaret.
L’élégance des lumières de Marco Giusti et les costumes imaginés par Laurent Pelly – à commencer par l’immense manteau rouge de Rose – suffisent à habiller le spectacle et à créer l’illusion du théâtre. La rigueur millimétrée du jeu des acteurs et la précision des chorégraphies font le reste. De ce foisonnement de trouvailles, on retiendra notamment un ballet réglé au cordeau au cours duquel les personnages de Louise et June enfants s’effacent derrière leurs doubles adultes, ce qui rend extrêmement limpide sans trop en dire l’ellipse de quinze ans suggérée par le livret.
Famille, je vous aime
Placé sur scène au cœur du dispositif dramaturgique de Laurent Pelly, l’orchestre Les Frivolités parisiennes se taille à l’applaudimètre la part du lion et confirme spectacle après spectacle la place qu’il a prise dans le paysage musical français de ces dernières années. Peu de formations sont capables aujourd’hui de swinguer avec autant d’allant ni de sonner avec une américanité aussi naturelle. Les pupitres des cuivres en particulier semblent sous amphétamines : énormément sollicités par l’écriture jazzy de Jule Styne, ils rutilent de tous leurs chromes et emportent dans leur énergie frénétique tout le reste de l’orchestre.
Au pupitre, Gareth Valentine est le démiurge de ce déferlement musical et dirige ses troupes d’une baguette virevoltante, toujours en mouvement. Formé à la rigueur anglo-saxonne, il n’a pas son pareil pour enflammer ses musiciens, faire monter un crescendo comme un pâtissier une crème fouettée, et se déhancher au rythme des mélodies dont il veille lui-même scrupuleusement à la rigueur des tempi.
Drapée dans le manteau écarlate de Rose, Natalie Dessay insuffle à cette Gypsy une énergie tellurique que le public prend en plein visage dès le premier tableau du spectacle ! Depuis son éloignement des scènes lyriques, on connaissait par le disque sa complicité avec le répertoire de Michel Legrand et ses incursions dans le domaine de la variété avec un joli album de reprises de titres de Claude Nougaro mais certains doutaient que LA Dessay soit capable de se réinventer entièrement, artistiquement et vocalement. Les sceptiques en sont donc pour leurs frais : présente dans quasiment tous les tableaux, la chanteuse tient le spectacle par ses deux extrémités et délivre un show à l’américaine, excessive dans ses outrances mais étonnement juste dans les scènes (nombreuses) où pointe l’émotion. Mais ce qui ravit le plus le public, c’est la santé et la mue d’une voix qu’on avait connue stratosphérique dans l’air des clochettes de Lakmé ou les imprécations de la Reine de la nuit. Certes, tous les chanteurs sont équipés de micros et amplifiés mais Natalie Dessay ne s’économise pas : arpentant les praticables à grandes enjambées déterminées, elle est aussi capable d’enchainer les numéros musicaux avec une rigueur tout américaine. La chanson « Some people » est conduite avec aplomb d’une voix qui s’est étoffée dans les graves et qui a pris une couleur qu’on ne lui connaissait pas encore. Certes, la prononciation de l’anglais par Natalie Dessay n’est pas toujours académique mais Gypsy lui offre l’opportunité de se réinventer en comédienne-chanteuse et l’ultime numéro de la partition, « Rose’s turn » sonne comme la carte de visite qui pourrait – dans les années à venir – lui offrir l’opportunité de participer à d’autres projets de musicals. Osons la question : combien de temps faudra-t-il attendre pour voir Natalie Dessay à l’affiche de Hello, Dolly ?
La présence de Laurent Naouri au cœur du casting de cette reprise rémoise de Gypsy est un des principaux atouts de ces deux représentations et une plus-value dramatique essentielle par rapport au spectacle créé l’an passé à Nancy. Outre que sa silhouette de dandy dégingandé convient idéalement au rôle de l’impresario Herbie prêt à tout pour aider Rose à lancer les carrières de ses filles, la participation du baryton au spectacle accentue encore la mise en abyme et place le spectateur en situation d’admirateur / voyeur d’une famille qui se donne elle-même à observer dans un maelström hypnotique. Vocalement, Laurent Naouri ne fait qu’une bouchée du rôle d’Herbie qu’il interprète avec un mélange subtilement dosé de flegme et d’émotion. L’émail du timbre survit aux ans de manière insolente et le matériel vocal de ce bel artiste, sombre et profond, s’accommode à l’écriture de Jule Styne pour dessiner de cet impresario old school un portrait tendre et attachant.
Neïma Naouri complète cette trinité familiale et éclabousse le spectacle de sa jeunesse et de son talent. Les esprits chagrins auront beau chercher des motifs d’illégitimité à cette jeune artiste et lui reprocher d’être « fille de », la chanteuse est à sa juste place dans ce rôle de cadette maladroite un temps éclipsée par sa sœur aînée avant que la chrysalide n’éclose en papillon. Bien sûr, le jeu de Neïma Naouri manque encore un peu de naturel mais sa présence vocale est indéniable et fait exister le personnage de Louise de manière indiscutable. Voilée comme l’est souvent celle des jazzwomen américaines, sa voix chaude et profonde swingue avec naturel et convient parfaitement à la prosodie de la langue anglaise qu’elle prononce plus idiomatiquement que ses parents. Au cœur du second acte, le trio « Together wherever we go » est l’unique morceau qui réunit ensemble Natalie Desay, Laurent Naouri et leur fille : observer la manière dont, à la dérobade, les parents couvent du regard leur enfant et surprendre une moue de fierté sur leurs visages est incontestablement un des grands moments d’émotion de la soirée.
Autour du clan Naouri, les seconds rôles de cette Gypsy incendiaire sont tous assumés par de jeunes artistes talentueux et décomplexés, heureux d’être sur scène et de partager une musique qui, dans un contexte international crispé, donne à entendre les États-Unis sous leur jour le plus aimable.
Tous deux passés à la rude école des spectacles Disney, Medya Zana et Antoine Le Provost disposent de l’abatage et de l’aisance scénique nécessaire pour rendre crédibles les personnages de June et de Tulsa. Barbara Peroneille, Lauren Van Kempen et Kate Combault forment quant à elles un trio de stripteaseuses au charme épicé particulièrement soigné par la mise en scène de Laurent Pelly. Le numéro vocal « You gotta get a gimmick » est traité comme un vrai numéro de cabaret et réussit le pari, grâce au talent et à la crânerie des trois chanteuses / effeuilleuses, de ne jamais basculer dans la grivoiserie. Au contraire, les éclairages de Marco Giusti habillent de lumière leurs corps dénudés et conférent à cette scène une poésie féministe de bon ton.
Les seconds rôles sont tous à l’avenant, solides et bien en place, à commencer par la troupe de jeunes chanteurs de la Maitrise populaire de l’Opéra-Comique qui assument pendant toute la première partie du show les rôles de June et Louise enfants ainsi que ceux de la petite troupe que Rose cornaque d’une main de fer pour servir de faire-valoir à ses filles.
Au terme du show, le public champenois ne ménage pas ses applaudissements et réserve une salve d’ovations chaleureuses à l’ensemble de la troupe venue saluer à l’avant-scène. Présent à la corbeille pendant tout le spectacle, l’œil attentif au moindre détail de sa mise-en-scène pour en livrer une version parfaite dans la représentation du lendemain, Laurent Pelly a l’élégante modestie de ne pas rejoindre le plateau au moment des saluts mais la réussite de cette Gypsy lui doit beaucoup. En quittant l’opéra de Reims, tous ceux qui ont autrefois entendu Natalie Dessay dans un grand rôle du répertoire lyrique sont repartis avec, au cœur, la joie d’avoir pu recroiser le chemin d’une bonne amie perdue de vue et d’avoir eu l’opportunité d’enfin faire la connaissance de sa fille !
Rose: Natalie Dessay
Louise: Neïma Naouri
June : Medya Zana
Herbie: Laurent Naouri
Tulsa : Antoine Le Provost
Mazeppa, Hollywood Blonde: Barbara Peroneille
Electra, Hollywood Blonde: Lauren Van Kempen
Tessie Tura, Hollywood Blonde : Kate Combault
Miss Cratchitt, Agnès, Hollywood Blonde, Renée : Juliette Sarre
L.A. : Rémi Marcoin
Kansas : David Dumont
Yonkers : Léo Gabriel
Uncle Jocko, Weber, Patsey : Thomas Condemine
George, père de Rose, Cigar, Mr Goldstone : Pierre Aussedat
Les autres rôles sont joués par les mêmes artistes
Maitrise populaire de l’Opéra-Comique
Baby June : Suzanne Locasciulli
Baby Louise : Yasmin Heck Mateus
Newsboys : Samuel Hantz, Désiré Lubek, Elias Passard et Constantin Léon
Orchestre Les Frivolités parisiennes, dir. Gareth Valentine
Mise en scène, costumes : Laurent Pelly
Traduction des dialogues : Agathe Mélinand
Chorégraphie : Lionel Hoche
Lumières : Marco Giusti
Scénographie : Massimo Troncanetti
Collaboration aux costumes : Victoria Rastello
Collaboration aux coiffures et maquillages : Daniela Eschbacher
Décor sonore : Aline Loustalot
Assistant à la mise en scène : Paul Higgins
Design sonore : Unisson Design
Chef de chant : Phil Richardson
Régie principale : Benjamin Guiraud
Régie de scène : Émilie Heinrich
Chef plateau : Jonathan Herblay
Cheffe habilleuse et conception costumes : Caroline July
Cheffe maquillage coiffure : Esther Gabor
Régisseur lumière : David Clermont
Régisseur HF : Maureen Comont
Poursuite principale : Noémie Capronnier
Régisseuse d’orchestre : Isabelle Droin
Gypsy
Comédie musicale de Jule Styne, livret d’Arthur Laurents d’après les Mémoires de Gypsy Rose Lee, paroles de Stephen Sondheim, créée le 21 mai 1959 au Broadway Theatre, à New-York.
Opéra de Reims, représentation du samedi 10 janvier 2026.

