En 2026, les anniversaires jalonnant le calendrier musical mettent à l’honneur plusieurs figures françaises : la compositrice Betsy Jolas (1926-), Michel-Richard Delalande (1657-1726), le claveciniste-organiste Louis Couperin (1626-1661), Louis-Nicolas Clérambault (1676-1749). Cette année commémorative invite aussi à réentendre des voix plus discrètes, longtemps tenues à l’écart des circuits de diffusion, telles qu’Armande de Polignac et Émile Paladilhe. Notre vœu en ce début d’année : que leur invisibilité soit réparée !
Contemporaine des sœurs Boulanger, la compositrice, pianiste et critique musical[1] Armande de Polignac[2] (1876-1962) incarne un parcours européen. Née dans un milieu mélomane, elle reçoit dès l’enfance une formation instrumentale à Londres (piano, violon, alto). De retour à Paris en 1892, elle se perfectionne en composition auprès de Gabriel Fauré, puis de Vincent d’Indy à la Schola Cantorum. Cette double culture, instrumentale et théorique, irrigue une œuvre diversifée et ambitieuse. Compositrice mais aussi cheffe d’orchestre, elle dirige elle-même la création de son conte lyrique La Petite Sirène à l’Opéra de Nice en 1907, sur un poème de Henry Gauthier-Villars (dit Willy), avant de renouveler l’expérience à Paris avec Les Roses du Calife (1909), drame lyrique sur un livret de Georges de Dubor.
Son catalogue (piano, mélodies, musique de chambre et orchestre) comprend plusieurs œuvres créées dans le cadre prestigieux de la Société de Musique Indépendante. En 1922, elle compose le cycle de mélodies La Flûte de jade, sur des poèmes chinois de Li Tai Po traduits en français, cycle récemment remis en lumière au disque (cd Mélodies et préludes pour piano, label Maguelone, 2022). L’activité de l’association Présence Compositrices contribue aujourd’hui à la redécouverte progressive de son œuvre.
"La Flûte de jade", Sabine Revault d'Allonnes (soprano), Stéphanie Humeau (piano)
Femme et d’origine aristocratique (mais sans fortune), Armande de Polignac dut constamment affirmer son statut de professionnelle.
Je ne reçois jamais, je ne vais jamais dans le monde, à moins d’y être appelée professionnellement. Car je ne suis pas une mondaine qui compose à ses moments perdus et pour se distraire. Je suis une femme qui a appris un métier, après avoir fait l’apprentissage nécessaire. […] Avoir une idée et l’écrire, ce n’est rien. Mais il y a tout un travail d’orchestration parfois très aride et toujours difficile. C’est pour cela que je travaille tous les jours et toute la journée.
Né à Montpellier, Emile Paladilhe (1844-1926) est initié à la musique auprès de l’organiste de la cathédrale montpelliéraine (Dom Sébastien Boixet). Ses études de composition se déroulent au Conservatoire de Paris, auprès de Fromental Halévy. Il remporte le Grand Prix de Rome à seulement seize ans, un record de précocité jamais atteint ! Sa carrière se déploie principalement dans le domaine vocal et religieux.
Ses opéras – Le Passant, L’Amour africain, Suzanne – rencontrent un succès durable jusqu’à la Première Guerre mondiale. Avec Patrie ! (Opéra de Paris, 1886), sur un livret de Victorien Sardou et Louis Gallet, Paladilhe signe l’un des derniers fleurons du « grand opéra » sous la IIIe République, ce qui contribue à son élection à l’Académie des Beaux-Arts en 1892.
Quant aux mélodies, sélectionnons la séduisante Mandolinata, composée pendant son séjour à la Villa Médicis, et par la suite véhiculée par Célestine Galli-Marié dans les salons parisiens. Des dizaines de mélodies attendent leur passeur sur l’estrade de concert ou au disque. Parmi elles, celles en languedocien cultivent une pudique émotion, comparable à celles de Séverac.
"Psyche", mélodie interprétée par Ambroisine Bré (mezzo), France Musique (2022)
Le versant sacré de son œuvre comprend des messes, motets, pièces pour orgue, un Stabat Mater (1905) et une pépite d’inspiration franckiste, Les Saintes-Maries de la mer, sur un livret de Gallet. Diffusé à la Société des concerts du Conservatoire, l’oratorio fut créé à l’église Saint-Denis de Montpellier (1892). Cette fresque spirituelle déploie une écriture harmonique raffinée autour des figures des trois Maries (Marie-Madeleine, Marie-Salomé, Marie-Jacobé) dans un cadre emblématique de la culture provenço-occitane. Malgré son intérêt, l’œuvre ne bénéficie à ce jour que d’un enregistrement partiel et épuisé (label Erol Records, 2007). Serait-il temps de réparer cet oubli ?
« Dans la vigne où sont les grives », Les Saintes-Maries de la mer, 4e partie (2007, église de la Madeleine)
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[1] Au Mercure musical dès sa fondation en 1905.
[2] Ne pas confondre avec sa tante, la Princesse Edmond de Polignac (1865-1943), instrumentiste et mécène parisienne à la Belle Epoque. Armande, elle, épouse le comte de Chabannes, mélomane parisien et devient comtesse de Chabannes.

