CD – Charles Silver ou le charme retrouvé de la féerie lyrique

Les artistes

Aurore, la Reine : Guylène Girard
Le Prince, le Chevalier errant : Julien Dran
La Fée Urgèle : Kate Aldrich
Le Roi : Thomas Dolié
Barnabé : Matthieu Lécroart
La Fée Primevère, Jacotte, le Page : Clémence Tilquin
Eloi, le Grand sénéchal : Adrien Fournaison

Hungarian National Philharmonic Orchestra, Hungarian national Choir, dir. György Vashegyi

Le programme

La Belle au bois dormant

Féerie lyrique en quatre actes et neuf tableaux dont un prologue de Charles Silver, livret de Michel Carré et Paul Collin d’après Charles Perrault, créée au Grand-Théâtre de Marseille le 8 janvier 1902.
Livre-CD Palazzetto Bru Zane, avril 2026

Redécouvrir une féérie lyrique de la Belle Époque, c’est tout le charme de La Belle au bois dormant de Charles Silver, dans la prestigieuse collection « Opéra français » du Palazzetto Bru Zane. Le conte de Perrault s’y pare d’une orchestration soyeuse, restituée par l’Hungarian National Philharmonic Orchestra, tandis que la distribution, essentiellement française, anime élégamment les neuf tableaux de l’œuvre.

Une féérie lyrique

Si la fortune éditoriale des contes de Perrault ne s’est jamais démentie depuis le Grand Siècle, la féérie lyrique, genre théâtral cultivant le merveilleux, s’en empare pleinement au XIXe siècle. De la Cendrillon de Nicolò à celle de Massenet (1899), à laquelle assiste son disciple Charles Silver, déjà Grand Prix de Rome, le fil est continu. Sur un livret de Michel Carré et Paul Collin, sa Belle au bois dormant est créée au Grand-Théâtre de Marseille pour les étrennes de 1902. Le succès couronne tant la production fastueuse par ses décors, costumes et machineries que le goût du merveilleux, déployé au fil de neuf tableaux mis en musique.

Si la banalité aujourd’hui surannée des vers et les stéréotypes de genre retiennent peu l’attention, le merveilleux surgit heureusement de l’orchestration de Silver, digne émule de Massenet. D’autant que celle-ci participe de l’esthétique du tableau (subdivision de l’acte), une dramaturgie spécifique de la féérie. En effet, en sus de l’emphase du Prélude, de nombreux interludes symphoniques suggèrent l’ambiance enchantée des épisodes. Citons les prophéties des fées (tableau Le Baptême), déclamées sur des nappes de célesta et jeu de timbres, mais aussi la rencontre nocturne entre la princesse et le Chevalier (Le sommeil d’Aurore) ou encore le fourmillement qui évoque l’univers fantastique de La Caverne d’Urgèle. Sous la direction de György Vashegyi, l’Hungarian National Philharmonic Orchestra en livre une lecture immersive, manquant toutefois de transparence (la prise de son ?), mais non de vigueur, notamment dans La Chasse. La prosodie française de l’excellent Hungarian national Choir, quant à elle, est perfectible.

Les atouts de la partition résident également dans les mélodrames et les divertissements dansés. Autour de la fée Primevère (rôle parlé), les mélodrames (le parlé posé sur une trame instrumentale) distillent quelques bulles poétiques bienvenues, telle la transformation de la mort d’Aurore par son sommeil protecteur de cent ans. Quant aux nombreuses danses, leur caractérisation rythmique, leur modalité allusivement médiévale, puis ceux diaboliques de La Caverne d’Urgèle renouent avec le pittoresque cultivé par le ballet romantique depuis Delibes et Messager. Signalons enfin le spectaculaire divertissement dansé englobant le tableau La Grotte d’azur, d’ailleurs incomplet dans cet enregistrement.

L’élégante distribution

Lorsque la vocalité de Silver demeure souvent cantonnée au registre suave, les chanteurs s’emploient à caractériser leurs rôles avec soin. Du côté masculin, le Roi et le Grand sénéchal incarnent une noblesse de miniature médiévale. Le baryton Thomas Dolié prête au premier une bonhomie paternelle portée par le velours de sa voix, tandis qu’Adrien Fournaison confère au second une docte autorité. En Prince charmant – également Chevalier errant dans l’acte médiéval -, Julien Dran rayonne en faisant vibrer l’esprit de conquête ou d’entreprise d’un emploi de convention. Confondant de présence, Matthieu Lécroart (Barnabé) pousse adroitement le registre du niais bourru, en complicité de sa comparse Javotte (Clémence Tilquin) et atteint au grotesque lorsqu’il est vampirisé par la fée-sorcière.

Du côté féminin, les voix se partagent entre rôle parlé – la bienfaisante fée Primevère qu’incarne Clémence Tilquin avec conviction , et rôle pittoresque – la malveillante fée Urgèle. La mezzo Kate Aldrich (Déjanire somptueuse dans l’opéra éponyme de Saint-Saëns) campe cette dernière à travers de saisissantes métamorphoses, vieille femme ou sorcière, appuyant ses malédictions sur les saccades des anches graves. Pour incarner la Princesse Aurore, le soprano caressant de Guylène Girard répand une suavité souvent accompagnée d’arpèges de harpe (son Apparition du 2e acte). Sortant enfin des stéréotypes de genre à l’avant-dernier tableau, son hymne à la nature (« Reverdissez forêts ! ») sépare avec vigueur le monde du sommeil de celui des vivants.

Cet enregistrement célèbre le maintien des traditions à l’heure où Debussy, avec Pelléas et Mélisande, ouvre une brèche décisive, bientôt prolongée par l’imaginaire instrumental de Ravel – la pavane de Ma Mère l’oye (1911).  Si Silver ne possède pas la palette audacieuse du Massenet de Grisélidis, les charmes de sa féérie ravivent les miniatures du conte de Perrault. Différemment de Tchaïkovski … et des studios Walt Disney !

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Pour aller plus loin …

La Belle au bois dormant de Silver à l’Opéra de Saint-Etienne : les 24 avril 2026 à 20 h et 26 avril à 15 h.

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