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CD – Francesca Aspromonte, reine de la nuit

par Nicolas Le Clerre 23 mars 2026
par Nicolas Le Clerre 23 mars 2026
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Les artistes

Soprano : Francesca Aspromonte

Arsenale Sonoro
Violon et direction : Boris Begelman
Violon : Rossella Croce
Viole: Maria Cristina Vasi
Violoncelle : Alessandro Palmeri
Clavecin et orgue : Federica Bianchi
Luth : Giangiacomo Pinardi

Le programme

Vieni, o notte

Alessandro Scarlatti (1660-1725)
Notte ch’in carro d’ombre H.480
Serenata for soprano, 2 violins and basso continuo
Sonata IV a quattro senza cembalo in d minor
I Largo – II Grave – III Allegro – IV Allegro – V Minuet
Silenzio aure volanti H.662
Cantata for soprano, 2 violins and basso continuo
Sonata III a quattro senza cembalo in G minor
I Allegro – II Grave – III Allegro – IV Minuet
All’hor che stanco il sole H.33 (world premiere recording)
Serenata for soprano, 2 violins and basso continuo

1 CD Aparté, enregistré en septembre 2024 à la Sala Ghislieri (ex Chiesa della Confraternita di Santa Croce), Mondovi, Italie
Durée : 01’ 09’ 00’

Que les mélomanes ne s’en laissent pas conter par le titre de cette chronique : la soprano italienne Francesca Aspromonte n’a nullement l’intention d’ajouter le rôle de Königin der Nacht (Die Zauberflöte) à son répertoire. En revanche, le programme de serenate d’Alessandro Scarlatti qu’elle a choisi de graver pour sa première collaboration avec le label Aparté confirme ses affinités avec le répertoire du premier settecento et la consacre reine de la nuit.

Les amateurs de musique vocale baroque sont familiers du nom de Francesca Aspromonte : à côté d’une jolie carrière conduite sur la scène des plus grands théâtres européens et en parallèle de l’enseignement qu’elle dispense depuis 2019 au Conservatoire royal de La Haye, cette jeune artiste est déjà à la tête d’une discographie étoffée qui compte plusieurs intégrales haendéliennes et de nombreux enregistrements du répertoire italien, de Claudio Monteverdi à des compositeurs plus confidentiels comme Pier Giuseppe Sandoni. Après une longue collaboration avec le label Pentatone, Francesca Aspromonte rejoint les équipes d’Aparté pour un quatrième album solo qu’elle consacre entièrement – anniversaire oblige – à la figure du fondateur de l’école napolitaine d’opéra, Alessandro Scarlatti.

Bien que le 300e anniversaire de la mort de Scarlatti ait été célébré en 2025, le programme du CD Vieni, o notte (sorti le 13 mars 2026) lui est entièrement consacré et propose au mélomane une plongée dans le catalogue des serenate du Maestro palermitain, et plus particulièrement dans des œuvres qui ont toutes en commun un rapport étroit avec la nuit et les ténèbres.

Depuis William Shakespeare et la scène du balcon où Juliette confesse à la nuit son amour pour Roméo, on sait bien que – dans un élan déjà préromantique – la pénombre est tout particulièrement propice aux confidences amoureuses et à l’expression de passions tapageuses. C’est précisément ce dont il s’agit dans les trois sérénades gravées par Francesca Aspromonte, accompagnée par quelques instrumentistes de l’ensemble Arsenale Sonoro. Il résulte de ces choix un enregistrement intimiste à la prise de son enveloppante, comme si l’auditeur assistait à un concert curial dans un palais baroque du Posillipo, face à l’immensité de la baie de Naples.

De la nuit, cet album a d’abord le mystère et la couleur bleu roi, d’un chic absolu. À force d’écouter de la musique dématérialisée, sur les plateformes, on en oublierait presque qu’un cartonnage élégant et un cliché soigné (bravo à la photographe Sandra Giudici pour le portrait de Francesca Aspromonte en Belle au bois dormant) redoublent le plaisir d’écouter un disque.

La composition du programme de ce CD ne doit rien au hasard : elle commence par quatre pièces en tonalité mineure qui sont autant de plongées successives dans l’épaisseur angoissante de la nuit.

La sérénade intitulée « Notte ch’in carro d’ombre » développe en quatre airs et autant de récitatifs les affres amoureux d’Amarilli et de Tirsi. Une petite sinfonia au rythme allant constitue un délicat lever de rideau pour cette serenata construite comme un opéra de poche : les instrumentistes de l’Arsenale Sonoro s’y révèlent allègres et précis, leurs cordes pimentées d’une pointe d’acidité qui évite toute mièvrerie.

Dès sa première intervention, la voix de Francesca Aspromonte parait idéalement calibrée pour ce répertoire intimiste qui a besoin à la fois du plaisir hédoniste du timbre et d’intenses capacités d’expressivité dramatique. Le premier air « Vieni, o notte » (qui donne son titre à l’album) est dépourvu de prouesses vocales mais nécessite un contrôle du souffle et de la ligne musicale que la chanteuse maitrise à merveille, comme si son chant se calquait sur la respiration ralentie de quelqu’un qui s’endort. Après ce moment d’élégiaque beauté, le reste de la cantate est construit sur le rythme irrégulier du sommeil qui alterne la plongée dans l’obscurité du subconscient et des réveils brusques qui laissent le corps épuisé par le réalisme du cauchemar où il était plongé.

Le même désespoir baigne aussi la cantate « Silenzio aure volanti » au cœur de laquelle l’arioso « Piangero forse chissà » donne à entendre des rythmes chaloupés qui annoncent déjà Haendel. Mais la noblesse d’expression des sentiments est encore ancrée dans le Grand Siècle et Francesca Aspromonte y démontre que ses talents d’interprète haendélienne conviennent idéalement pour servir les compositions de Scarlatti : la pulpe du timbre est charnue, les notes aigues sont cristallines et la messa di voce permet à l’interprète de moduler le volume de la note sans jamais altérer sa ligne de chant.

La serenata qui clôt le programme de ce disque est enregistrée pour la première fois : avec pas moins de six airs, elle présente une architecture plus monumentale que les précédentes mais c’est surtout sa tonalité majeure qui en modifie profondément l’atmosphère. Lorsque les deux premières s’enfonçaient irrémédiablement vers l’obscurité, « All’hor che stanco il sole » est davantage un cheminement vers la lumière, une remontée des profondeurs de la nuit vers les premières lueurs de l’aube. D’aria en aria, la voix de Francesca Aspromonte prend des couleurs de plus en plus chaudes, s’enrichit de diaprures dorées et délivre in fine un exercice de pyrotechnie vocale audacieuse comme les premiers rayons du jour.

Intercalées entre chacune des trois sérénades du programme, deux sonates permettent de mieux apprécier la rigueur musicale des interprètes de l’ensemble Arsenale Sonoro et font respirer ce programme tout du cru d’Alessandro Scarlatti.

Ce qui saute d’abord aux oreilles dans ces pièces instrumentales, c’est une captation au plus proche des cordes des violons et l’impression d’une extrême proximité avec Boris Begelman et ses acolytes. La modicité des effectifs nécessaire à cette musique suggère en effet une intense camaraderie entre les musiciens et communique à l’auditeur le plaisir de ceux qui ont pour métier et passion de faire de la musique ensemble. Dans la Sonata III, une pointe d’astringence dans les cordes confère au son d’Arsenale Sonoro une identité proprement baroque, à la fois piquante et irrévérencieuse.

Par la rareté de son programme et la qualité de sa réalisation musicale, ce disque trouvera donc tout naturellement sa place dans la discothèque des amateurs de bel canto et des dilettantes idolâtres d’Alessandro Scarlatti. Nul doute que les festivals de l’été à venir seront également nombreux à programmer Francesca Aspromonte et l’ensemble Arsenale Sonoro ; Vieni, o notte est très exactement le genre de pépite que la curiosité des festivaliers aime découvrir dans l’intimité d’un concert donné à la nuit close, dans une église romane ou une chapelle baroque.

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Francesca Aspromonte
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Nicolas Le Clerre

C’est un Barbier de Séville donné à l’Opéra National de Lorraine qui décida de la passion de Nicolas Le Clerre pour l’art lyrique, alors qu’il était élève en khâgne à Nancy. Son goût du beau chant le conduisit depuis à fréquenter les maisons d'Opéra en Région et à Paris, le San Carlo de Naples, la Semperoper de Dresde ou encore le Metropolitan Opera de New-York. Collectionneur compulsif de disques, admirateur idolâtre de l’art de Maria Callas, Nicolas Le Clerre est par ailleurs professeur d’Histoire-Géographie, Président de la Société philomathique de Verdun, membre de l'Académie nationale de Metz et Conservateur des Antiquités et Objets d'Art de la Meuse.

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