Orphée et Eurydice mais surtout Eurydice au Grand Théâtre d’Angers

Orphée et Eurydice, Grand-Théâtre d’Angers, mardi 3 novembre 2026

Chef-d’œuvre absolu, Orphée et Eurydice de Gluck suscite toujours la curiosité dans sa version pour ténor, moins souvent à l’affiche. En programmant une nouvelle production, Angers-Nantes Opéra a fait un choix doublement audacieux puisqu’il a confié la mise en scène à Lorraine de Sagazan, femme de théâtre réputée mais encore novice à l’opéra…

La voix d’Orphée : castrat, mezzo, contreténor ou plutôt ténor ?

Parmi les mythes et légendes, Orphée semblait tout désigné pour être un héros d’opéra. Par la seule force de son chant et de sa lyre, celui qui a dompté les monstres, charmé les dieux et sauvé son Eurydice a inspiré un grand nombre d’ouvrages et de multiples chefs-d’œuvre comme L’Orfeo de Monteverdi ou, dans un autre genre, Orphée aux Enfers d’Offenbach. Avec des tubes comme « J’ai perdu mon Eurydice » ou le Ballet des ombres heureuses, Orphée et Eurydice de Gluck se hisse dans le top du classement. Les plus érudits souligneront surtout combien il a révolutionné le genre en plaçant le drame, la simplicité et la vérité émotionnelle au premier plan (s’opposant aux excès et aux artifices de l’époque). Depuis sa création à Vienne en 1762 et, en 1774, la présentation de la nouvelle version française dite « de Paris » (où Gluck avait été convié par la jeune dauphine Marie-Antoinette d’Autriche) l’ouvrage n’a cessé de figurer au répertoire. Sa popularité a même été relancée par Berlioz en 1859 avec une réorchestration spectaculaire taillée sur mesure pour l’exceptionnelle voix de la célèbre mezzo Pauline Viardot. Après un nombre incalculable de productions, la question se pose en 2026 : comment faire du neuf avec ce mythe qui n’a rien de poussiéreux ?

Explication de texte pour bien comprendre qui est Orphée

En faisant appel à Lorraine de Sagazan, Alexandra Lacroix, la nouvelle directrice d’Angers Nantes Opéra, a frappé un grand coup. En effet, la femme de théâtre, qui jouit d’une excellente réputation, n’avait encore jamais travaillé pour l’Opéra. En lui proposant ce titre phare, et en choisissant la version ténor, Alexandra Lacroix savait sans doute que cette nouvelle production allait s’inscrire dans son époque, quitte à faire grincer quelques dentiers. Les spectateurs du Théâtre Graslin de Nantes, puis du Grand-Théâtre d’Angers, ont été accueillis par un œil, immense, projeté sur l’écran du rideau de scène (vidéos de Jérémie Bernaert). Eurydice nous regarde et peut-être même scrute-t-elle la salle ? Ensuite, pendant l’ouverture musicale, le discours masculiniste de Snake88 se filmant d’un portable terrifie. Ce n’est pas un serpent qui terrassera Eurydice, comme dans la légende, mais une voiture-bélier lancée par ce jeune homme, bouffi de haine et de rancœur d’être encore vierge à 25 ans et qui cherche à faire payer la première venue. Est-ce l’évocation d’une réalité trop crue ? Le cri habituellement déchirant d’Orphée qui ouvre l’opéra de Gluck semble bien fade au regard du drame.

Familière de Romeo Castellucci, Lorraine de Sagazan joue sur la distanciation en faisant évoluer des personnages ectoplasmiques (les membres du Chœur d’Angers Nantes Opéra, impliqués et vocalement irréprochables) dans des costumes qui provoquent une sensation d’étrangeté et de léger malaise. Dans la première partie, la vérité émotionnelle ne reposant plus que sur les épaules d’Orphée, il est dommage que des textes insistants et trop explicatifs viennent, en surimpression, parasiter l’action.

Et voilà pourquoi Eurydice ne veut pas rentrer à la maison…

Dans le rôle, Sahy Ratia aura beau tenter de jouer la douleur ou la peine, la metteuse en scène semble plus attachée à déconstruire le héros et à casser le mythe d’Orphée qu’à susciter l’empathie pour un personnage présenté ici comme ne sachant pas aimer. Cette idée prend tout son sens dans la deuxième partie du spectacle quand tous les personnages passeront de l’autre côté du Styx, en traversant une immense rose-vagin, pour pénétrer dans le monde d’Eurydice. La référence au Roman de la Rose sautera aux yeux des médiévistes, qui reconnaîtront le verger clos dans lequel évolue Eurydice, incarnation d’Amour. Lorraine de Sagazan ressuscite l’idéal de l’amour courtois dans sa mise en scène en s’appuyant également sur des textes de Louise Labé. Avec malice, elle reste fidèle au livret tout en glissant des références très contemporaines pour dénoncer les diktats imposés aux femmes (comme la chirurgie esthétique, entre autres). Eurydice, l’ombre heureuse, ne souhaite pas revenir dans le monde des hommes car elle est enfin elle-même, une femme libérée du rôle que les hommes lui imposent. Cet éclairage inédit marche d’autant mieux que le refus de l’héroïne de revenir chez les humains n’est pas toujours compréhensible dans le livret et quasiment jamais traité dans les mises en scène.

La soprano Jenny Daviet prête ses traits à l’héroïne qui va se débarrasser de ses artifices. Avec un mordant vocal, elle dessine une personnalité affirmée grâce également à son soprano bien timbré. L’émission un peu inégale de Mariamielle Lamagat ne l’empêche pas d’incarner un Amour bien chantant dans une diction pleinement satisfaisante. Après les réussites marquantes de Marc Minkowski, Jérémie Rhorer, Thomas Hengelbrock ou Raphaël Pichon, le retour aux instruments modernes peut déstabiliser une oreille désormais habituée aux sonorités baroques.

À la tête de l’Orchestre National des Pays de la Loire, la direction d’Alphonse Cemin ne démérite en rien mais les accents volontaires et les attaques marquées font souvent défaut pour traduire toute l’intensité du drame. Le retour à un diapason de 440 Hz est un défi supplémentaire pour le ténor qui incarne Orphée, l’obligeant à pousser les notes aiguës vers des fréquences qui sollicitent intensément le passage de la voix. Sahy Ratia affronte la partition réputée difficile non sans bravoure mais, malgré tout le talent qu’on lui connaît, il ne peut éviter quelques écueils. Il livre néanmoins de très beaux moments notamment dans le suraigu passé en voix mixte qu’il maîtrise comme personne. Peu aidé par la mise en scène, son personnage n’émeut que très rarement. C’est sans doute ce que l’on est en droit de reprocher à Lorraine de Sagazan qui signe une première mise en scène lyrique pertinente mais qui aurait dû se laisser un peu plus porter par la beauté de la musique de Gluck.

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Les artistes

Orphée : Sahy Ratia
Eurydice : Jenny Daviet
Amour : Mariamielle Lamagat

Orchestre National des Pays de la Loire, dir : Alphonse Cemin
Choeur d’Angers Nantes Opéra, dir. : Maïna Guillamet

Mise en scène : Lorraine de Sagazan
Textes :  Lorraine de Sagazan et Louise Labé
Scénographie : Anouk Maugein
Costumes : Anna Carraud
Lumières : Claire Gondrexon
Vidéo : Jérémie Bernaert
Chorégraphie : Loïc Touzé

Le programme

Orphée et Eurydice

Opéra en trois actes de Christoph Willibald Gluck, version française, d’après le livret italien de Ranieri de’ Calzabigi adapté par Pierre Louis Moline, créée à l’Académie de musique de Paris, le 2 août 1774

Angers, Grand-Théâtre, représentation du mardi 3 novembre 2026