Macbeth revient à l’Opéra Royal de Wallonie après une absence de presque dix ans

Macbeth, Opéra Royal de Wallonie Liège, dimanche 20 septembre 2026

Luca Micheletti succède à Leo Nucci et propose une excellente incarnation renouvelée du héros éponyme.

Une forme d’art total

Macbeth revient à Liège après une absence de presque dix ans et, à cette occasion, l’Opéra Royal de Wallonie a confié la production à Stefano Poda qui n’avait jamais monté l’ouvrage et qui, comme à l’accoutumée, se charge également des décors, des costumes, des lumières et de la chorégraphie. Disons d’emblée que le résultat nous semble à la hauteur des attentes d’une maison aussi prestigieuse que la première scène liégeoise, épousant un propos esthétique d’envergure. La première impression, dans la pénombre du lever de rideau, est celle de la cour d’un château médiéval parcouru d’escaliers dans tous les sens. Mais, au fur et à mesure que le plateau s’éclaircit, nous réalisons que ces murs sont bâtis dans une stratification d’ossements. Le metteur en scène s’en justifie lui-même dans le programme de salle : « il s’agit d’une accumulation de corps humains, entassés, figés dans le drame de leur mort », quelque peu à la manière de Pompéi. Cet « immense labyrinthe vertical » se peuple aussitôt de sorcières, en partie suspendues, dont la musculation laisse déjà planer le doute sur leur identité sexuelle. Des costumes noirs à franges imposent d’ores et déjà la couleur prédominante, de même que se profile ce mouvement circulaire des danseurs, récurrent autour d’un cercle enfermé dans un triangle renversé, symboles sans doute de sagesse et d’absolu. Cette ambiguïté de genre deviendra de plus en plus prégnante pendant le ballet de l’acte III, très sensuel dans ses enlacements du chaudron fumant.

Macbeth et Banco portent à leur tour un kilt noir en cuir, néanmoins rehaussé de l’armure des guerriers. Chez lui, le héros revêt par la suite un long manteau davantage habillé qu’agrémente, dès l’acte II, une étoffe royale dont il se dessaisit toutefois lorsque pointent les affres de la folie. Le retour chez les sorcières, à l’acte suivant, lui fera à nouveau endosser la tenue guerrière, en net contraste avec la robe blanche qu’arbore sa Lady à la scène de somnambulisme, probable emblème d’une pureté à retrouver dans le trépas approchant. Un défilé de morts l’accompagne d’ailleurs dans cette épreuve, se roulant au sol dans le même sens circulaire que les sorcières. Car cet amoncellement de cadavres est aussi « le symbole de tout prix à payer pour accéder au pouvoir ». Et le blanc sera également la couleur des toges des exils écossais de retour dans leur pays, à l’acte IV.

Parmi les moments forts de cette conception, relevons le bel effet de revirement soudain du couple infernal, suivi du chœur, horrifié par l’assassinat du roi, au cours du finale I. Ou encore le mouvement des bras des danseurs pendant le ballet, aboutissant à la pirouette du dernier, saisi d’une crise d’épilepsie. Et les lances rouges des revenants, se croisant sur le devant de la scène afin de signifier la forêt de Birnam. « Espace mental », selon Stefano Poda, qui se veut l’essence même de l’opéra, « royaume de la fusion entre disciplines », le théâtre pouvant devenir « une forme de l’art total », dans le sillage wagnérien mais peut-être aussi de la camerata fiorentina. Enfin, Lady Macbeth remontant les escaliers après la défaite et la mort de son époux.

La rencontre de deux fins limiers donne lieu à des moments de sublimation unique

Macbeth revient à Liège après une absence de presque dix ans et Luca Micheletti, pour ses débuts in loco, a la lourde tâche de prendre le relais de Leo Nucci qui l’avait précédé en ces lieux, en juin 2018. Avant tout, il apporte au personnage une note plus juvénile qui manquait sans doute à son illustre devancier. Mais pas seulement. Ayant eu l’occasion de mûrir sa conception du rôle-titre depuis un lustre – il l’avait abordé en concert à Tokyo en 2021, puis en mars dernier à  Turin, dans les deux cas sous la direction de Riccardo Muti –, il campe un héros au phrasé époustouflant, dès le duo avec Banco, faisant état d’un sens de la nuance très prononcé et d’une palette de couleurs très variées, notamment quand il s’agit d’exprimer – de feindre ? – la surprise ou de calibrer le volume en guise de présage des méfaits qui se dessinent. Magistral dans la scène des prophéties, il est impressionnant d’autorité dans la manière où il égrène les prédictions, comme s’il les dictait lui-même. Dans l’air de l’acte IV, retrouvant une dernière fois son trône et son étoffe royale, il enrichit à merveille le declamato du récitatif par des notes à peine murmurées et soutient l’andante par une longueur du souffle qui vient se conjuguer à la vertu du phrasé et à la variété des teintes.

Aida la saison dernière à l’Opéra Bastille, Ewa Płonka fait également ses débuts dans la cité wallonne. Elle incarne une Lady proche de l’idéal, aux sonorités quelque peu rocailleuses souhaitées par le compositeur. Le récitatif de son aria di sortita affiche aussitôt un legato exceptionnel, tandis que l’andantino, à la colorature particulièrement riche, se distingue par une savante maîtrise de la ligne et des coloris changeants, représentant la perfidie. Parfaitement dosés, les écarts de registre donnent corps à la femme calculatrice du tempo di mezzo, l’allegro maestoso se caractérisant par l’aisance des fioritures, la précision des notes piquées et l’originalité des variations de la reprise. Dommage qu’elle ait été contrainte de s’interrompre après sa cavatine à cause des applaudissements. Relevons que, disposant d’un comédien de premier ordre, Stefano Poda a eu la brillante idée de confier la lecture de la lettre ouvrant le récitatif à Macbeth lui-même. Il est bien connu que, venant du théâtre, Luca Micheletti alterne avec bonheur ses deux carrières de baryton et d’acteur – et de metteur en scène –, ce qui nous permet d’entendre, l’espace de quelques minutes, un morceau choisi d’éloquence dans la lignée des meilleurs tragédiens italiens du passé, de Vittotio Gasman à Gabriele Lavia. Dramatique dans le récitatif l’opposant à son époux – se recroquevillant sur ses genoux –, elle insuffle à son air de l’acte II un esprit double soutenu par un portamento sans faille. Ces mêmes qualités de souffle, de ligne et de teinte investissent l’andante du somnambulisme, exécuté dans une débauche de corps grimpants à la sensualité indiscutable jusque dans la mort. Sa robe blanche en ressortant d’ailleurs maculée de sang.

La rencontre de ces deux fins limiers ne pouvait donner lieu qu’à des moments de sublimation unique. Ainsi, le duo des retrouvailles est un morceau d’anthologie : Macbeth fin diseur, Luca Micheletti fait un sort à chaque mot, notamment lorsqu’est évoquée l’apparition du poignard, relayée par le pianissimo de la lame, et son héros s’égare déjà de désespoir face à une épouse des plus sournoises, incisive et insinuante dans sa volonté de persuasion ; ils sont exemplaires dans l’allegro, personnifiant à merveille leur déchéance morale. Vaniteux – « le pouvoir est la vanité des vanités », nous rappelle toujours le réalisateur –, ils se lancent dans une joute vocale durant le banquet du finale central : elle par la virtuosité du toast, le decrescendo vers le grave devant relever le dérangement de l’esprit (« Voi siete demente! »), ou encore par la reprise saccadée du brindisi, annonçant l’apparition de la première faille ; lui par la justesse de la folie. Sculptural dans le dernier duo, Macbeth paraît alors graver chaque vers dans le marbre, sa Lady lui donnant une réplique tout aussi frappante, notamment dans l’allegro de la vengeance. 

Triomphe mérité pour tous les artistes

Banco au timbre bien projeté et à l’élocution lumineuse, dès le premier duo des augures – conjuguant par ailleurs des voix très bien assorties dans le grave –, Gianluca Buratto agrémente de son timbre caverneux le finale I, présage de malheur, et relaie un récitatif des plus articulés par un adagio au legato et à ligne très soignés, lors de l’embuscade, du reste assurée par les sorcières. Au sein de ce même finale I, ressort aussi le bel accent radieux du Macduff de Matteo Desole, à son tour à ses débuts à Liège, saisissant dans le sextuor, aux côtés d’une Lady stratosphérique et d’un Macbeth orfèvre dans la brutalité. À l’épilogue, l’air du ténor manque légèrement de projection dans le récitatif mais la voix s’éclot rapidement dans un adagio recueilli, conformément à la situation et au texte, long en souffle et à la ligne parfaitement conduite. Lorenzo Martelli, Malcolm de bonne école, le seconde dans une cabalette vaillante.

C’est aussi une dernière occasion offerte aux Chœurs de l’Opéra Royal de Wallonie de s’épanouir dans l’éclat guerrier, tout comme ils avaient été poignants dans le chant nostalgique de la patrie opprimée. Ils sont exemplaires de bout en bout : à peine voilées dans l’introduction, les sorcières atteignent tout leur éclat dans la strette, avant de magistralement s’illustrer dans la terreur de la mort du roi, puis, pour les hommes, dans le sillabato des sicaires, et de conjuguer la clameur de la victoire à l’évanescence aérienne des femmes dans le finale.

Directeur musical de la maison, Giampaolo Bisanti mène ses phalanges d’une main de maître, sans jamais mettre en difficulté les chanteurs. Limpides dans le prélude, les vents assument des intonations spectrales, pressentiment du drame en devenir, de même que les cordes, attisant une lumière glaçante, crée une atmosphère angoissante.

Triomphe mérité au tomber du rideau pour tous les artistes.


Retrouvez Luca Micheletti en interview ici !

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Les artistes

Macbeth : Luca Micheletti
Banco : Gianluca Buratto
Lady Macbeth : Ewa Płonka
Dama di Lady Macbeth : Alexandra Grigoras
Macduff : Matteo Desole
Malcolm : Lorenzo Martelli
Medico : Luca Dall’Amico
Sicario : Bruno Silva Resende
Domestico di Macbeth : Bernard Aty Monga Ngoy
Araldo : Marc Tissons

Orchestre de l’Opéra Royal de Wallonie-Liège, dir. Giampaolo Bisanti
Chœurs de l’Opéra Royal de Wallonie-Liège, dir. Denis Segond
Mise en scène, décors, costumes, lumières et chorégraphie : Stefano Poda

Le programme

Macbeth

Melodramma en quatre actes de Giuseppe Verdi, livret de Francesco Maria Piave et Andrea Maffei, créé au Teatro della Pergola de Florence le 14 mars 1847 (version révisée de Paris, Théâtre Lyrique, 19 avril 1865).
Liège, Opéra Royal de Wallonie, représentation du dimanche 20 septembre 2026.