À Bastille, un Hamlet d’Ambroise Thomas porté par une distribution d’exception

Hamlet, Opéra-Bastille, vendredi 18 septembre 2026
Longtemps éclipsé par le chef-d’œuvre de Shakespeare, Hamlet d’Ambroise Thomas connaît un regain d’intérêt. À Bastille, cette nouvelle reprise séduit avant tout par une distribution de très haut niveau et une interprétation musicale particulièrement engagée, sous la direction de Michael Schønwandt.
Ce 18 septembre, la soirée de l’Opéra-Bastille permettait de redécouvrir Hamlet, d’Ambroise Thomas, un ouvrage un peu oublié du répertoire, même s’il a fait récemment, de Turin à Montpellier via Paris (Opéra Bastille et Opéra Comique), Saint-Étienne, Liège ou Angers, l’objet d’assez nombreuses reprises. Soulignons d’emblée la très haute qualité des interprétations musicales de cette reprise.
Le choix a été fait de confier le rôle-titre à un ténor, tessiture dans laquelle fut écrite la version initiale du rôle, pourtant plus connu depuis sa création pour la voix de baryton. John Osborn a déjà interprété le rôle-titre à Montpellier ou Turin. Sa voix lui permet en fait de « jongler » entre ténor et baryton. Le chanteur parvient à exprimer les fêlures multiples de son personnage : duo avec Ophélie, « Vains regrets ! Tendresse éphémère ! » (acte I) ; monologue « J’ai pu frapper le misérable » (acte III), duo avec Gertrude « Hamlet, ma douleur est immense » (acte III), voire même sur un air qui se voudrait festif (air « O Vin dissipe la tristesse », acte II). Il réussit à rendre attachant Hamlet, ce qui n’est pas un mince exploit : ce prince certes désespéré par le meurtre de son père, reste un personnage égocentrique, totalement inconscient du désespoir de sa bien-aimée, qu’il conduira au suicide. La vaillance et la diction de John Osborn sont exemplaires, encore plus les nuances qu’il apporte à son personnage tout au long du marathon de ces cinq actes.
Adela Zaharia compose une Ophélie vibrante, combative et pas seulement réduite à l’agnelle sacrifiée, à l’issue de la fameuse scène de la folie tant attendue, clôturant le 4è acte. Les nuances que délivre Adela Zaharia semblent infinies et délivrées comme sans effort. En guise d’engloutissement dans les flots, la soprano disparaît au fond d’une baignoire (choix scénique jugé original ou rebutant), et la voix de la soprano s’éteint de façon diaphane, avec émotion et fragilité, avant de réintervenir au finale de l’acte IV dans la poignante page « Le voilà… Je crois l’entendre », où se fait entendre une réminiscence de « Doute de la lumière ». Avant cette scène de folie, la délicatesse s’épanouit dans le duo avec Hamlet de l’acte I et son aria de l’acte II, « Sa main depuis hier ».
Clémentine Margaine compose une reine Gertrude passionnée et directe dans ses choix, tout en exprimant la souffrance face à la déchéance progressive de son fils. Peur du Spectre, certes, mais un regret réel tardif de son assassinat, provoqué à la dernière minute par la terreur. Voix charnue de mezzo aux confins du soprano dramatique selon les passages, son personnage est loin d’être un rôle secondaire et la reine garde son autorité autant que la femme, ce qui, face à la complexité du rôle, n’est pas si simple à assurer sur cinq actes. On apprécie chez la chanteuse un grand engagement tant vocal que scénique, par exemple dans son superbe arioso « Dans son regard plus sombre » (acte II) ou dans le duo « Hamlet, ma douleur est immense » (acte III).
Jean Teitgen, magnifique voix de basse, méritait encore plus d’applaudissements que ceux recueillis à l’issue de son interprétation, impressionnante de justesse et d’humanité. Le Claudius qu’il nous présente est loin d’être un fantoche. Il refoule au plus profond de lui ses remords d’assassin et demeure avant tout amoureux passionné de Gertrude, qui l’a pourtant poussé au crime. S’il est très maladroit avec Hamlet, c’est aussi sans doute parce qu’il se retrouve face à un adulte et non un petit prince héritier qu’il pourrait façonner à sa guise, voire évincer… On note beaucoup de noblesse dans le chant, (duo avec Gertrude « L’âme de votre fils est à jamais troublée » (acte II), air « C’est en vain que j’ai cru me soustraire au remords » (acte III), ce qui ne fait qu’exalter la veulerie du personnage. Il aurait mérité un salut encore plus soutenu de la part du public !
Laurent Naouri chante un « Spectre du roi défunt » marquant, en dépit de la brièveté du rôle : duo avec Hamlet « Je suis l’âme de ton père » (acte I), trio avec Hamlet et Gertrude « Souviens-toi !… Mais épargne ta mère ! » (acte III) et scène finale de l’acte V. Marquant par la voix, bien sûr, idéale pour évoquer ce monarque assassiné en quête de vengeance et de justice, mais aussi par le jeu, non seulement scénique (pantomime), mais aussi via la vidéo. Laurent Naouri a pris manifestement un grand plaisir à s’exprimer « aussi » par l’intermédiaire du mime, ce que permettaient divers effets d’écrans évocateurs.
Julien Henric a la délicate tâche d’incarner Laërte, le frère d’Ophélie et fils de Polonius, bien moins présent dans l’opéra que dans la pièce de Shakespeare. Le jeune ténor n’en démontre pas moins une belle présence, s’opposant à l’indifférence d’Hamlet, face au destin tragique d’Ophélie. On espère retrouver ce brillant ténor dans un rôle plus consistant.
André Heyboer assume un Polonius de belle facture, mais, tout comme son fils, le rôle chanté est un peu sacrifié. Beaucoup de noblesse néanmoins dans ses interventions, même si on ressent Laërte beaucoup plus touché par la mort d’Ophélie que Polonius. La mise en scène impose à ce personnage une claudication parfaitement assumée par l’interprète, mais qui n’ajoute pas grand-chose au personnage…
Le personnage d’Horatio, ami et confident d’Hamlet, est lui aussi « sacrifié » dans l’opéra, par rapport à sa présence honorable dans la pièce initiale. Cela n’empêche pas Vartan Gabrielian de glisser ses conseils avec l’assurance que dispense son beau timbre de baryton-basse.
Les ténors Manase Latu (Marcellus) et Bergsvein Toverud (Deuxième fossoyeur) et la basse Morgan-Andrew King (Premier fossoyeur) assument parfaitement leurs personnages, avec l’engagement qui convient.
Applaudissements soutenus et largement mérités pour Ching-Lien Wu, cheffe des chœurs : leurs interventions ne faiblissent à aucun moment de ces cinq actes qui pourraient paraître longs, mais dont l’intensité ne faiblit jamais. Sur ce point, n’oublions pas la très haute qualité de l’Orchestre de l’Opéra de Paris : Michael Schonwandt obtient de remarquables effets expressifs de tous ses pupitres. Très original investissement sur scène du saxophoniste Daniel Gremelle. Les vents sont très sollicités chez Thomas et leurs interventions demeurèrent marquantes sur cette soirée, tout comme celles des harpes, très narratives.
Il faut saluer l’idée très originale dans ce spectacle, de l’emploi de la vidéo. Denis Guéguin y jongle avec les interventions de mime du Spectre et de références très originales au film de Robert Bresson, Les Dames du bois de Boulogne (1945), inspiré de Diderot, scénario de Robert Bresson, Jean Cocteau et Denis Diderot ; les extraits muets utilisés s’orientent sur la vengeance terrible de Maria Casarès envers Paul Bernard, l’amant infidèle, via l’objet de vengeance, la naïve et sincère Elina Labourdette.
En 1870, Arthur Rimbaud écrivait Ophélie :
Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles
La blanche Ophélia flotte comme un grand lys…
Les époques et les modes passent. La mise en scène de Krzysztof Warlikowski et la dramaturgie de Christian Longchamp jouent la carte de la folie et n’emportent pas tous les suffrages. Pourtant, force est de reconnaître qu’à mille lieux de l’imagerie romantique, leur vision d’Hamlet est avant tout homogène et percutante – même si on peut ne pas apprécier la disparition d’Ophélie dans une baignoire (ce que la soprano effectue pourtant avec une grâce fort louable).
La chorégraphie de Claude Bardouil et Sophie Laplane, si elle est vaillamment assumée sur scène par ses interprètes, ne déclenche cependant pas d’enthousiasme, apportant peu de chose à l’œuvre. Très beau travail au niveau des lumières de Felice Ross ; même remarque pour les costumes et les décors, dus à Malgorzata Szczesniak, que l’on adhère ou pas à l’univers imposé d’hôpital psychiatrique…
Retrouvez l’interview de Michael Schonwandt ici !
- Si vous souhaitez publier un commentaire (dans l’encadré ci-dessous, en bas de page), merci de prendre connaissance auparavant de la « Charte des commentaires » ! / If you wish to post a comment (in the box below, at the bottom of the page), please read the “Comment Policy” first!
Hamlet : John Osborn
Ophélie : Adela Zaharia
Gertrude : Clémentine Margaine
Claudius : Jean Teitgen
Le Spectre du roi défunt : Laurent Naouri
Laërte : Julien Henric
Marcellus : Manase Latu
Horatio : Vartan Gabrielian
Polonius : André Heyboer
Premier fossoyeur : Morgan-Andrew King
Deuxième Fossoyeur : Bergsvein Toverud
Orchestre de l’Opéra National de Paris, dir. Michael Schonwandt
Chœur de l’Opéra National de Paris, dir. Ching-Lien Wu
Mise en scène : Krzystof Warlikowski
Dramaturgie : Christian Longchamp
Décors et costumes : Malgorzat Szczesniak
Lumières : Felice Ross
Vidéo : Denis Gueguin
Chorégraphie : Claude Bardouil & Sophie Laplane
Hamlet
Opéra en 5 actes d’Ambroise Thomas, livret de Michel Carré & Jules Barbier, créé à l’Opéra-Comique le 9 mars 1868.
Opéra-Bastille, représentation du vendredi 18 septembre 2026.