On ira tous au paradis : l’Opéra de Nancy confie à César Vayssié le soin de mettre en scène le Requiem de Verdi

Messa da requiem, Opéra national de Nancy-Lorraine, mercredi 27 mai 2026

Précédée d’un article polémique et honnie pas les milieux traditionnalistes avant même d’avoir vu le jour, la mise en scène du Requiem de Verdi par César Vayssié n’a pas provoqué le scandale que certains esprits chagrins espéraient. Derrière son imagerie gothico-queer, c’est la beauté absolue de la musique et la promesse d’une rédemption pour tous qui font in fine tout le prix de ce spectacle.

Qu’on soit béni ou qu’on soit maudit, on ira

Le hasard du calendrier lyrique fait du Requiem de Verdi une œuvre omniprésente dans le paysage musical de ce printemps : après les concerts récemment donnés à l’Arsenal de Metz et dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne – et avant celui programmé à l’auditorium de Bordeaux en juin – la proposition nancéienne était d’autant plus attendue qu’elle était riche de la promesse d’une production scénique inédite. Poser des images sur des textes issus de la liturgie catholique ? Il n’en fallait pas plus pour attiser la curiosité, y compris celle d’une presse réactionnaire peu scrupuleuse et toujours prompte à créer du bad buzz.

Que le lecteur de Première Loge se dispense de jeter un œil à l’avant-papier paru six jours avant la création du spectacle nancéien. Sur la seule foi du teaser publié par l’Opéra de Lorraine sur ses réseaux sociaux, le journaliste y prend un plaisir délectable à tirer à boulets rouges sur un spectacle auquel il n’a pas assisté, qu’il soupçonne de « satanisme » et auquel il reproche à grand renfort d’homophobie nauséabonde de frayer de trop près avec l’esthétique queer. Programmé pour être publié la veille du pèlerinage de Chartres qui concentre traditionnellement, le temps du week-end de Pentecôte, sur les routes de la Beauce, tout ce que le catholicisme français compte de plus réactionnaire, le brulot n’a pas tardé à embraser les esprits et les milieux traditionnalistes lorrains ont eu beau jeu de multiplier, dans les jours précédant la création du spectacle, les déclarations outragées, les angoisses blasphématoires et même quelques tentatives d’intimidation.

C’est peu dire qu’il régnait dans la salle de l’opéra de Nancy, quelques minutes avant le lever de rideau, une atmosphère plombée… Allait-on assister – souvenir indélébile dans la mémoire du public nancéien – au même scandale que celui de la création de la mise en scène du Freischütz par Olivier Py le 23 mars 1999 ?

90 minutes plus tard, la messe était dite et ce sont de longues ovations nourries qui ont majoritairement salué les chanteurs et l’équipe artistique venus saluer en bord de scène, sifflets et huées demeurant circonscrits à une poignée d’agités qui s’étaient vraisemblablement procuré en dernière minutes quelques strapontins bon marché perchés au poulailler. Si leur intention était de rejouer la bataille d’Hernani, force est de reconnaître que le coup de Trafalgar a lamentablement fait pschitt.

Interdite aux moins de 16 ans et précédée d’un avertissement signalant la présence de violence, de sang et de nudité explicite, la mise en scène du Requiem de Verdi par César Vayssié n’est rigoureusement pas le sabbat blasphématoire et provocant qu’avaient anticipé ses détracteurs confits en dévotion. À l’exact opposé, il s’agit d’un spectacle profondément pétri d’humanité et dont la morale invite à réfléchir à la possibilité d’une rédemption universelle.

Il serait vain de chercher dans les images proposées par le scénographe une illustration mot à mot des prières latines qui composent la liturgie du requiem. L’office des morts n’est pas un livret d’opéra et, même lorsque c’est Giuseppe Verdi qui le met en musique, il ne présente aucune progression dramatique sur laquelle puisse s’appuyer un metteur en scène pour raconter une histoire. Dans le spectacle de César Vayssié, musique et images coexistent donc dans un dispositif superfétatoire qui embrasse l’ensemble du théâtre et donne à vivre au spectateur une expérience d’immersion totale : l’orchestre en fosse et dans les loges d’avant-scène, chanteurs (choristes et solistes) et danseurs sur le plateau et, projeté sur un écran qui barre la cage de scène de cour à jardin, un ensemble de vidéos qui démultiplient les points de vue et font plus ou moins écho à ce qui se passe sur scène, en contrebas. Dans la salle, la vaste coupole qui n’a jamais reçu de décor peint sert elle aussi d’écran pour des projections grandiloquentes qui écrasent le public de leur gigantisme inhumain.

Certains spectateurs ne se laisseront pas toucher par l’univers qu’installe implacablement la mise en scène et jugeront too much l’esthétique gothico-queer du plateau. Le spectacle est pourtant implacable et cloue le public à son fauteuil en lui imposant d’abord un désagréable sentiment de malaise : au cours du premier quart d’heure de la représentation, c’est l’ensemble des sens des spectateurs qui sont stimulés jusqu’à l’épuisement. La pénombre du plateau contraint le regard à fouiller la scène pour comprendre ce qui s’y passe, le son de l’orchestre sature le volume de la salle et, lorsqu’éclatent les premières mesures tonitruantes du Dies irae, un défilé d’images stroboscopiques éblouit le spectateur et le contraint, par leur intensité, à baisser régulièrement le regard pour retrouver derrière ses paupières closes un semblant de sérénité. Par ces subterfuges, César Vayssié n’a pas son pareil pour faire physiquement ressentir au public la peur de la fin du monde et l’angoisse du Jugement dernier.

Dans ce dispositif oppressant, la violence et la nudité annoncés n’occupent qu’une place très périphérique et ne viennent jamais flirter avec le blasphème ni le sacrilège anti-chrétien. Tournées au cours de l’été 2025, les images qui composent la vidéo projetée au-dessus du plateau déclinent un univers postapocalyptique dont la violence ne dépasse pas le style un peu kitsch des films de zombies de série B : des corps largement dénudés, des orgies simulées, des corps malmenés et beaucoup d’hémoglobine, certes, mais rien de véritablement traumatisant. Comme un clin d’œil, l’apparition dans le champ de la vidéo du fumigène manipulé par un accessoiriste vient plusieurs fois rappeler que cette violence n’est qu’une image de violence – mais pas la violence elle-même – dans une dialectique qui n’est pas sans rappeler le mythe de la caverne de Platon.

Sur le plateau, ce que donne à voir César Vayssié est à peine plus transgressif : qui peut encore aujourd’hui se scandaliser d’une performeuse de pole dance (Lyou Bouzon Simonet, très poétique dans l’exercice de son Art lorsqu’elle y excelle chaussée de talons en plexiglass d’une hauteur vertigineuse !), d’une danseuse au style expressionniste (Synne Elve Enoksen) et d’un d’artiste queer à la silhouette androgyne bottée de cuissardes (Pursy de Médicis, d’un magnétisme puissant) ? À ceux qu’une paire de fesses masculines et le galbe d’un sein effarouchent, on ne saurait que recommander la visite de la chapelle Sixtine : Michel-Ange y a peint il y a cinq siècles plus de corps nus que ne pourrait en contenir la scène de l’opéra de Nancy.

Dans ce maelstrom de violence finalement assez sage, une proposition de mise en scène retient l’attention et donne finalement tout son sens au spectacle : sur le plateau, les artistes du chœur et les quatre solistes sont réunis pour assister aux funérailles d’Alessandro Manzoni, l’ami pour qui Giuseppe Verdi a composé le Requiem après s’être senti incapable d’assister aux obsèques. Sapés comme des prince.sse.s, les solistes chantent la douleur de la perte d’un ami parti trop tôt tandis que les choristes forment le bloc des anonymes venus rendre hommage à l’illustre écrivain. Projeté au sol, au centre du tableau, un rectangle de lumière écarlate peut symboliser tour à tour la fosse qui a englouti le corps du défunt ou l’entrée rougeoyante des Enfers. Pendant tout le spectacle, les solistes tournent autour de ce rectangle, évitant d’y poser le pied, comme par peur de basculer dans la géhenne et d’être précipité dans les bras du démon. Ces corps en équilibre instable, terrifiés par l’idée de la chute, sont une métaphore puissante de la condition humaine et l’une des plus belles trouvailles de César Vayssié.

Pendant le Libera me, l’enfer semble s’entrouvrir pour rendre à la vie le corps glorieux d’Alessandro Manzoni vêtu d’un frac à la mode des années 1880. D’une beauté diabolique, Pursy de Médicis incarne cette figure du reprouvé sauvé avec la même séduction vénéneuse qu’Helmut Berger dans Les Damnés de Luchino Visconti (est-il besoin de rappeler l’omniprésence de la musique de Verdi dans la carrière protéiforme de l’aristocrate milanais ?). Hypnotisante, cette image conclut le Requiem sur une note d’espoir fou qui est finalement au cœur de l’ADN de la foi des chrétiens : le Salut n’est pas réservé qu’aux saints et aux honnêtes gens ; il est d’abord promesse de rédemption pour tous les pêcheurs et pour l’ensemble de l’humanité souffrante. C’est ce message d’espoir et de miséricorde qui, sans doute, motive in fine les applaudissements du public et relègue au rang de l’anecdote les quelques sifflets réprobateurs entendus au rideau final.

Les femmes du monde et puis les putains

La polémique mort-née autour de la mise en scène de César Vayssié ne saurait faire oublier que le Requiem de Giuseppe Verdi est d’abord une œuvre monumentale du répertoire sacré européen et c’est bien à une interprétation de très haut vol qu’ont pu assister les spectateurs nancéiens, y compris les chafouins qui manifestaient leur réprobation en fermant les yeux mais à qui rien n’interdisait de garder malgré tout les oreilles grandes ouvertes !

À tout seigneur, tout honneur : les artistes des chœurs de l’Opéra-Théâtre de l’Eurométropole de Metz et ceux de l’Opéra national de Nancy-Lorraine, fusionnés en une seule masse chorale, sont les grands triomphateurs de la soirée. Il est d’ailleurs bluffant d’avoir entendu les mêmes artistes interpréter la même œuvre il y a quelques semaines, à Metz, à l’Arsenal. Quand sous la baguette du chef italien Paolo Arrivabeni l’œuvre sonnait de manière marmoréenne, d’une solennelle et monumentale beauté, le Requiem de Verdi retrouve à Nancy la sève irréfragable de la vie et la puissance tellurique des pulsions amoureuses. Pour opérer cette mue, les choristes mobilisés sur les deux projets ont dû accepter d’apprendre, de désapprendre et de réapprendre encore la monumentale partition verdienne pour en livrer in fine deux propositions qui dialoguent ensemble sans qu’on soit nécessairement obligé de préférer l’une à l’autre.

Interpréter la musique de Verdi en costume, perruqués et maquillés, sans la partition entre les mains, modifie également la manière dont chaque artiste aborde sa partie pour la jouer autant que la chanter. Il résulte de cette implication dans la chair de la langue latine une puissance de vie qui fait contrepoint à l’esthétique mortifère des projections vidéo et aux chorégraphies zombies. L’impact que les choristes mettent dans le tonitruant Dies irae est à la fois sublime et terrifiant : les attaques sont franches, les consommes sont tranchantes comme des kriss malais et – malgré l’hystérie du spectacle – les lignes mélodiques des nombreuses fugues qui irriguent la partition ne sont jamais savonnées.

Le Requiem de Verdi trouve en outre, dans les quatre solistes retenus par le Directeur général Matthieu Dussouillez, des interprètes vocaux de tout premier ordre.

Sally Matthews séduit par la luminosité capiteuse de son timbre de soprano, l’aisance de la ligne et une expressivité toujours maîtrisée, capable de faire alterner ferveur et recueillement sans jamais forcer l’effet. La mezzo-soprano française Eugénie Joneau apporte quant-à-elle une couleur chaleureuse et profonde, soutenue par un phrasé d’une grande noblesse et un sens aigu du texte. Le ténor Joshua Blue impressionne par la franchise de l’émission, la générosité du souffle et la qualité d’un chant à la fois ardent et élégant, particulièrement marquant dans l’Ingemisco.

Mais c’est la basse Jongmin Park – déjà remarquée sur la scène de Nancy dans la production de Tristan und Isolde en 2023 – qui s’impose peut-être comme la figure la plus saisissante du quatuor. Doté d’un timbre somptueusement sombre, d’une projection souveraine et d’une assise exceptionnelle sur toute la tessiture grave, l’artiste coréen confère à chacune de ses interventions une autorité naturelle et une profondeur presque abyssale. Sans jamais sacrifier la musicalité à l’effet, il fait entendre un chant d’une rare densité expressive, alliant puissance, précision de la diction et sens dramatique. Son incarnation du Confutatis notamment marque durablement les esprits par son ampleur et son intensité.

En fosse, l’Orchestre de l’Opéra national de Nancy-Lorraine trouve dans la cheffe invitée Sora Elisabeth Lee un démiurge capable d’insuffler des tempi diaboliques qui désarçonnent d’abord l’oreille du spectateur avant d’imposer une ample respiration réconfortante comme les bouffées d’encens qui saturent l’atmosphère d’une église pendant des funérailles. Le travail mené par tous les pupitres au gré des productions nancéiennes porte ses fruits, donne du muscle et du nerf à la pâte orchestrale et permet aujourd’hui à cette phalange de compter au nombre des meilleurs orchestres lyriques du Grand-Est.

Débarrassé des oripeaux d’une polémique inopérante, le spectacle proposé par l’opéra national de Lorraine s’affirme incontestablement comme l’un des grands rendez-vous de l’agenda lyrique de cette fin de printemps. Les dernières représentations du 31 mai (en matinée) et du 2 juin permettront à tout un chacun de se faire une idée par lui-même de ce Requiem faussement sulfureux. Et s’il advenait, au jour du Grand Jugement, que César Vayssié soit condamné au supplice dans l’ombre de la Croix, il n’est même pas évident que ce soit à la place du mauvais larron car il existe un dieu pour les artistes qui leur murmure à l’oreille et leur garantit la plus puissante des grâces, celle de la liberté de création.

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Les artistes

Soprano : Sally Matthews
Mezzo-soprano : Eugénie Joneau
Ténor : Joshua Blue
Baryton-basse : Jongmin Park
Danseurs : Lyou Bouzon Simonet, Synne Elve Enoksen et Pursy de Médicis
Danseuse (doublure): Agathe Thevenot

Orchestre de l’Opéra national de Nancy-Lorraine, dir. Sora Elisabeth Lee
Assistanat à la direction musicale : Renaud Madore
Chœur de l’Opéra-Théâtre de l’Eurométropole de Metz
Chœur de l’Opéra national de Nancy-Lorraine
Cheffe de chœur : Nathalie Marmeuse
Création scénique et scénographie : César Vayssié
Costumes et maquillage : Jean-Biche
Collaboration à la chorégraphie : Simon Feltz
Lumières : Anne Meeussen
Assistanat à la mise en scène : Céline Peychet
Regard extérieur : Antoine Dupuy Larbre
Régie de production : Lucie Allio-Lucas
Régie de scène : Perle Dubot
Chefs de chant : Marie-Clotilde Matrot et Thierry Garin

Le programme

Messa da requiem pour solistes (soprano, mezzo-soprano, ténor et basse), double chœur et orchestre, musique de Giuseppe Verdi, créé en l’église San Marco de Milan le 22 mai 1874.
Opéra national de Nancy-Lorraine, représentation du mercredi 27 mai 2026.