Et Marseille porta au pinacle des Dialogues des Carmélites sublimés

Dialogues des Carmélites, Opéra de Marseille, mercredi 25 mars 2026

Sur un livret adapté par le compositeur d’un scénario posthume de Bernanos, Dialogues des Carmélites fut créé en 1957 à Milan en italien avec une distribution prestigieuse (comportant entre autres Leyla Gencer et  Virginia Zeani), après les péripéties que l’on connaît[1]. Poulenc a composé là une des plus belles partitions lyriques du XXe siècle. Après plus de vingt ans d’absence, ce chef d’œuvre absolu revient enfin à Marseille. Et l’on ne peut que s’en réjouir, la réussite de cette nouvelle production étant totale à tout point de vue.

La mise en scène de Louis Désiré est admirablement sobre et d’une efficacité extraordinaire, magnifiée par les superbes lumières de Patrick Mééus sur un plateau nu entouré de rideaux noirs : une « sombre clarté », pour paraphraser Victor Hugo. On se souviendra longtemps de la mise en valeur des visages de chaque chanteur/acteur, formidablement éclairés et déjà transcendés par un magnifique jeu d’acteur. Au premier acte, le salon du marquis de la force est complètement resserré et caché par un immense voilage noir permettant aux chanteurs de passer entre deux mondes déjà séparés. Une immense lame de guillotine traversant tout le plateau annonce la fin tragique à venir. La mort de la prieure est un formidable moment : un simple lit est éclairé sur une scène vide, plongée dans la pénombre. Au long des trois actes, le décor se résume essentiellement à un plateau nu permettant des mouvements parfaitement maîtrisés. Le paroxysme de l’émotion est atteint avec la scène de l’échafaud. Les carmélites chantent le Salve regina jusqu’à leur mort, alignées sur le devant de la scène après avoir attaché un ruban rouge autour de leur cou. Après chaque son de couperet, chacune d’entre-elles l’arrachera pour se diriger vers le fond de scène, baigné d’une lumière blanche aveuglante. Ce Salve regina est, jusqu’à la mort de Blanche, d’une beauté vocale et émotionnelle qui reste longtemps en mémoire. Le tout dernier accord confié aux cordes fait partie d’un des plus belles fins d’opéra jamais écrites, et tombe comme un couperet, laissant place aux vivat de l’auditoire.

Tous les pupitres de l’orchestre, placés sous la baguette précise de Debora Waldman, sont admirables, même si on a du mal à comprendre pourquoi avoir placé deux harpes dans une avant-scène qui plus est amplifiées, et les percussions dans une autre. Cela crée un déséquilibre du volume sonore, flagrant avec les musiciens présents en fosse, et parfois vraiment dérangeant notamment avec les cloches beaucoup trop fortes. Mais Debora Waldman, beaucoup trop humble aux saluts, réussit à nous faire admirer chaque note de cette incandescente partition.

Après les légendaires Denise Duval, Rita Gorr, et Régine Crespin, il n’est pas toujours aisé de trouver des voix adaptées aux Dialogues. Car cet opéra ne requiert pas uniquement des voix dotées de puissance, mais aussi et surtout d’un art de la déclamation, de l’intonation, de la prosodie. Nous fûmes comblés sur ce plan, le pari étant plus que réussi. Chacun des rôles mineurs, tous très bien tenus, serait à louer : tous ne méritent que des louanges, notamment Sœur Mathilde, chantée par Esma Mehdaoui.

Madame de Croissy, la prieure du carmel, est interprétée par Lucie Roche, elle-même d’origine marseillaise. Dès son entrée, on est saisi par sa voix chaude et son art de dialoguer avec Blanche, rehaussé par une physionomie très expressive. La scène de la mort est d’une émotion rarement atteinte, qui nous laisse pantois. Sa prononciation reste exemplaire, même quand le chant se fait murmure. Vocalement, on ne sait qu’applaudir le plus, la puissance, la projection parfaite des aigus.
Après Rouen et Nancy, Hélène Carpentier s’attaque de nouveau à ce rôle ô combien difficile et écrasant de Blanche de la Force, avec encore plus de maturité. Elle communique parfaitement ses émotions tout au long des trois actes, tiraillée entre son attachement aux valeurs de sa famille, et son engagement total qui la poussera au don de soi puis au martyre final. Son respect la prosodie, si nécessaire chez Poulenc, est parfait. On est admiratif par sa facilité à mener son personnage jusqu’au terme de l’œuvre, avec force et une puissance vocale remarquable. Les derniers versets du Salve Regina, à la fin de l’œuvre, sont plus que bouleversants.

Madame Lidoine est interprétée par Angélique Boudeville, déjà aguerrie dans des rôles importants tels que Leonora du Trouvère, Marguerite de Faust ou Mathilde de Guillaume Tell. Elle  aborde le rôle de la seconde prieure, avec une voix nette et précise, mais surtout une incroyable présence scénique allant de la colère contenue à la résignation. Son long monologue « à la bonne franquette » impeccablement mené se termine avec une teinte de désespoir communicatif quand elle exhorte à se méfier même du martyre.

Eugénie Joneau, qui faisait déjà partie de la distribution des Dialogues rouennais en janvier 2025 aux côtés de Lucile Richardot, est une magnifique Mère Marie. Elle succède avec noblesse et force à la mort de la prieure, en poussant l’ensemble de sa communauté à prononcer le vœu du martyre. Le spectre vocal est très large, des graves aux aigus – qu’elle a magnifiques.
Ana Escudero, est très convaincante en sœur Constance : la voix est fort belle mais manque un peu de force et de puissance pour couvrir l’orchestre de Poulenc.
Dans le rôle du Marquis de la Force, Marc Barrard, est légèrement en retrait. Si sa diction et son jeu de scène sont à louer, la puissance de la voix reste par moments inégale.
Léo Vermot-Desroches est un Chevalier de la Force convenable et vocalement superbe dans les aigus. Son jeu de scène en revanche ne convainc pas complètement en raison d’une expressivité pas toujours bien contrôlée.
Kaelig Boché, enfin, fait preuve d’une très grande aisance dans le rôle de l’aumônier, qu’il avait déjà chanté à Nancy. Son très beau jeu de scène vient s’ajouter à une voix claire et nette. Ses moyens vocaux lui permettent de ciseler avec précision chacune de ses interventions.

Cette mémorable soirée marseillaise fut accueillie par des applaudissements à n’en plus finir. On s’estime chanceux d’avoir vécu de tels moments, finalement assez rares sur les scènes lyriques…

[1] Les droits sur le texte de Bernanos avaient été achetés par le dramaturge américain Emmet Lavery.

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Les artistes

Blanche de la Force : Hélène Carpentier
Madame de Croissy : Lucie Roche
Madame Lidoine : Angélique Boudeville
Sœur Constance : Ana Escudero
Mère Marie de l’Incarnation : Eugénie Joneau
Mère Jeanne : Laurence Janot
Sœur Mathilde : Esma Mehdaoui
Le Marquis de la Force : Marc Barrard
Le Chevalier de la Force : Léo Vermot-Desroches
L’Aumônier : Kaëlig Boché
Le Geôlier : Gilen Goicoechea
Le 1er Commissaire : Yan Bua
Le 2ème Commissaire / L’Officier : Frédéric Cornille
Thierry : Thomas Dear
Monsieur Javelinot : Raphaël Brémard

Orchestre et Chœur de l’Opéra de Marseille, dir. Debora Waldman
Mise en scène : Louis Désiré
Décors et costumes : Diego Méndez-Casariego
Lumières : Patrick Mééüs

Le programme

Dialogues des carmélites

Opéra français en trois actes de Francis Poulenc, livret du compositeur d’après un scénario posthume de Georges Bernanos inspiré de la nouvelle de Gertrud von Le Fort La Dernière à l’échafaud (Die Letzte am Schafott), créé (en version italienne) le 26 janvier 1957 à la Scala de Milan, puis (dans sa version française) à l’Opéra de Paris le 21 juin 1957.
Opéra de Marseille, représentation du mercredi 25 mars 2026.