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Les Enfants terribles de Philip Glass à l’Opéra de Lille : virtuosité dans un drame psychologique

par Victoria Okada 22 mars 2026
par Victoria Okada 22 mars 2026

© Simon Gosselin

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Les Enfants terribles, Opéra de Lille, vendredi 20 mars 2026

L’Opéra de Lille poursuit sa programmation audacieuse en présentant Les Enfants terribles de Philip Glass, d’après le roman éponyme de Jean Cocteau.

La musique envoûtante

Les Enfants terribles constitue le dernier volet de la trilogie que Philip Glass consacre à Jean Cocteau. Après Orphée et La Belle et la Bête, le compositeur met en musique son propre livret en français. L’œuvre, composée en 1996 à partir du roman de Cocteau publié en 1929 et du film réalisé par Jean-Pierre Melville en 1950 sur un scénario du poète, est conçue comme un « opéra dansé », fruit d’une collaboration avec la chorégraphe Susan Marshall.

La musique « minimaliste » de Glass trouve ici une dimension intrinsèquement chorégraphique : un mouvement perpétuel traverse l’œuvre, porté par des rythmes et des mélodies qui s’entrelacent, tantôt dans la fusion, tantôt dans une forme de détachement. Les harmonies se succèdent avec subtilité, ponctuées d’arrêts qui respirent, suspendent l’espace sonore avant de relancer une nouvelle séquence, tout aussi captivante que la précédente.

Cette véritable chorégraphie sonore, d’une virtuosité hypnotique, est interprétée dans la fosse par trois pianistes — Flore Merlin, Nicolas Royez et Nicolas Chesneau. Leur prestation relève de la performance : d’une séquence à l’autre, d’une formule rythmique à la suivante, ils forment un instrument unique à trois claviers, à la manière d’un quatuor à cordes que l’on décrit parfois comme un « instrument à seize cordes ». La synchronisation des décalages subtils, l’unité de l’ensemble tout en laissant affleurer des couleurs distinctes, et l’endurance déployée pendant près de 200 minutes forcent l’admiration. L’ensemble est placé sous la direction de Virginie Déjos, qui veille à la cohésion musicale tout en guidant avec précision les chanteurs.

La mise en scène : un coup de génie

Le jeune metteur en scène de 26 ans Matthias Piro et la tout aussi jeune scénographe Lisa Moro semblent reprendre à leur manière une idée déjà explorée par Glass dans La Belle et la Bête : projeter un film devant lequel les chanteurs évoluent en temps réel.

Les vidéos de Janic Bebi et Jonas Dahi se mêlent ainsi à des captations en direct. Les deux dispositifs se superposent et se confondent, projetés au-dessus du décor, offrant des gros plans sur les états intérieurs des protagonistes. Par moments, la transition entre les images est si fluide que l’on ne sait plus où s’arrête la captation et où commence la vidéo pré-enregistrée. Les images animées occupent ainsi une place centrale dans la dramaturgie, dès l’ouverture : on y voit les personnages courir dans les rues du Lille d’aujourd’hui, avec un clin d’œil à l’Opéra de Lille et au Palais des Beaux-Arts.

Matthias Piro imagine également de faire tourner l’appartement bourgeois de Paul et Élisabeth, frère et sœur fusionnels. Le principe du plateau tournant n’est pas nouveau, mais il devient ici le révélateur d’un véritable labyrinthe psychologique. Les murs des différentes pièces disparaissent progressivement, entraînant le spectateur dans le processus par lequel les protagonistes tombent dans leur propre piège. À la fin, lorsque Paul se retrouve enfermé dans une petite antichambre au cœur de l’appartement — la seule pièce dont les murs demeurent —, l’impasse devient évidente. L’ultime transformation survient dans les dernières secondes de l’opéra : l’appartement retrouve soudain son aspect initial, tous les murs se reconstituant à une vitesse fulgurante, en parfaite synchronisation avec un crescendo rapide de la musique. Une autre forme de virtuosité apparaît alors : celle des régisseurs, protagonistes de l’ombre et véritables artisans de cette mécanique scénique.

Plateau vocal engagé

Les quatre personnages principaux offrent à autant de chanteurs l’occasion de s’engager pleinement dans le drame.

Le baryton franco-mexicain Sergio Villegas Galvain incarne Paul avec un talent saisissant. Ses regards, ses gestes hésitants, sa posture souvent inquiète semblent épouser parfaitement la psychologie du personnage, en particulier lorsqu’il se replie sur lui-même dans la minuscule antichambre. Sa prestation est parfaite, mais sa voix bien assise semblait trop rassurante et « réaliste » pour Paul.

La soprano tchèque Marie Smolka s’investit intensément dans la fragilité d’Élisabeth, jusqu’à la scène finale tragique. Certaines expressions, parfois accentuées, traduisent avec force l’instabilité du personnage. En effet, la dimension dramatique qu’elle explore avec la tension de la ligne vocale, notamment dans les aigus, lui correspond bien. Sa projection et sa diction française restent toutefois moins nettes, ce qui rend par moments sa présence plus diffuse.

Le rôle d’Agathe, dont Paul tombe amoureux, est confié à l’interprète non binaire Nikola Printz. Le timbre de mezzo-soprano se rapproche parfois de celui de la soprano, au point de rendre les deux voix difficilement distinguables. Son chant ouvert transmet avec talent le caractère libre d’Agathe.

Enfin, le ténor français Abel Zamora, dans le rôle de Gérard, assume également la fonction de narrateur. C’est lui qui porte la caméra dans la plupart des séquences filmées en direct : les images suivent les visages et les corps des protagonistes selon son point de vue, rappelant ainsi le dispositif et l’effet du film de Jean-Pierre Melville. Son timbre clair, presque « sain », pourrait-on dire, convient à ce personnage qui reste, dans cette mise en scène, plutôt un observateur.

Si les chanteurs déploient des techniques de chant classique solides et assurées, les partitions vocales pourraient également être interprétées avec des voix non opératiques, dans une autre esthétique — une expérience qui pourrait se révéler tout aussi envoûtante.

Après une telle production, on ne peut qu’attendre avec curiosité les prochaines propositions imaginées par Barbara Eckle, directrice de l’Opéra de Lille.

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Les artistes

Élisabeth : Marie Smolka
Paul : Sergio Villegas Galvain
Agathe/Dargelos : Nikola Printz
Gérard : Abel Zamora
Figurantes : La mère : Isabelle Eisenstein ; L’agente immobilière : Lucie Loquet

Direction musicale : Virginie Déjos
Pianos : Flore Merlin, Nicolas Royez, Nicolas Chesneau
Mise en scène : Matthias Piro
Décors et costumes : Lisa Moro
Création vidéo : Janic Bebi, Jonas Dahl
Lumières : Leo Moro
Assistante à la mise en scène : Lena Sophie Meyer
Assistante à la scénographie et aux costumes : Noa Sehring
Dramaturgie : Miron Hakenbeck
Cheffe de chant : Flore Merlin

Le programme

Les Enfants terribles

Opéra pour quatre voix et trois pianos de Philip Glass, livret du compositeur et Susan Marshall d’après le roman éponyme de Jean Cocteau, créé en 1996 au Théâtre du Casino de Zoug (Suisse).
Opéra de Lille, représentation du vendredi 20 mars 2026.

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Matthias PiroAbel ZamoraMarie SmolkaSergio Villegas GalvainNikola PrintzVirginie Déjos
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Victoria Okada

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