Les Dinos et l'arche, Genève, mercredi 04 février 2026.
Après la création allemande à Karlsruhe en février 2012, la Cité bleue de Genève propose enfin la création mondiale de la version originale de Les Dinos et l’arche, opéra darwiniste sur instruments anciens peuplé de dinosaures en quête de salut, dans une scénographie colorée et réjouissante, qui met en valeur les emprunts à la musique des XVIIe et XVIIIe siècles en rappelant l’ancrage dans la tradition lyrique et en soulignant les préoccupations sociales et écologiques, plus contemporaines.
L’un des rêves du chef argentin, qui jeune se rêvait paléontologue, s’est réalisé : porter à la scène la version originale de cet opéra néo-baroque écrit par Cédric Costantino et Tina Hartmann et composé par Thomas Leininger qui s’y connaît en matière de pastiche après avoir complété jadis les parties manquantes du Montezuma de Vivaldi. L’intrigue, à la fois sérieuse et loufoque, met en scène Darwin devisant dans le prologue avec une iguane des Galapagos sur la disparition des dinosaures qui n’auraient peut-être pas succombé à une pluie de météorites, mais à l’impossibilité de se réfugier dans l’arche de Noé. Celui-ci a les traits du scientifique au moment où l’opéra proprement dit commence ; les espèces doivent embarquer en respectant scrupuleusement l’horaire du « check-in » annoncé par la compagnie Noé & fils. Seuls les mammifères qui se sont munis de montres dernier cri (critique en creux de la société de consommation) parviennent à monter sur l’arche, tandis que les dinosaures se font avoir par une pluie torrentielle qui dérègle leur cadran solaire. Noé leur laisse une seconde chance grâce à une plante miraculeuse qui les transformera en oiseaux : la théorie darwinienne de l’évolution est ainsi respectée, nous rappelle l’iguane dans ce qui fait office d’épilogue, avant un chœur célébrant la fin des conflits qui opposèrent plusieurs dinosaures au cours de l’intrigue agrémentée d’une histoire d’amour topique.
Dans cet opéra d’une durée ne dépassant pas les quatre-vingt-dix minutes, à la fois fantastique, ludique, animalier, allégorique et philosophique, porté par un texte décalé, et mêlant baroquement les registres, le compositeur s’approprie sur le plan formel tous les codes de l’opéra du XVIIIe siècle : arias da capo, duos, combattimenti, métamorphoses, lamenti, scènes de tempête, air en latin qui rappelle le joyeux salmigondis du Bourgeois gentilhomme, le tout entrecoupés de passages parlés à travers une sorte de recitar cantando renouvelé, soutenu par un orchestre d’une dizaine de musiciens qui dialoguent avec les interprètes sans jamais entraver l’intelligibilité du texte. Le ton est donné dès le début quand la musique entremêle bruits étranges, chuchotements et cris d’animaux (dans l’esprit du Lohengrin de Sciarrino), magnifiés par les lumières suggestives, sculptées comme une matière vivante, de Sylvain Séchet, clin d’œil aux lumières tamisées des premiers opéras, les costumes bariolés de Sylvain Wavrant et les décors simples mais efficaces de Hélène Fief qui perpétuent avec brio la tradition des machines baroques et du principe dramaturgique de la métamorphose. Les personnages sont nombreux sur la scène intimiste de la Cité bleue, comme c’était le cas à Venise dans les drammi per musica du Seicento, la direction d’acteur est époustouflante de précision et de fluidité, grâce au travail toujours juste et rythmiquement fort bien soutenu de Julien Condemine qui ne laisse aucun temps mort à une intrigue qui nous tient constamment en haleine.
Toute la distribution réunie pour cette recréation mérite les plus vifs éloges, par leur engagement sans faille, l’homogénéité dans l’excellence et la conjugaison idéale du chant et du jeu de scène (le klagenlied « Des profondeurs » chanté par tous les dinosaures suppliant Noé de les accueillir restera le moment le plus émouvant de toute la partition). Le catalan Sebastià Peris, au timbre de baryton solidement charpenté, campe magnifiquement le double rôle de Darwin et Noé, impérial dans les quelques airs qui lui sont dévolus, comme dans la déclamation d’une grande ductilité, et dont la diction ne fait jamais défaut. Mariana Silva lui donne doublement la réplique, en iguane dans le prologue et l’épilogue, et en épouse du personnage biblique tout au long des péripéties de l’intrigue. La voix juvénile, pétillante, espiègle parfois (magnifique aria « Aux îles de Galapagos » qui allie la tournure mozartienne à la déclamation gluckiste), apporte ce délicieux décalage qui caractérise l’œuvre tout entière. La variété spéciste des dinosaures se reflète dans l’hétérogénéité des registres vocaux : le timbre cristallin du contre-ténor Charles Sudan, remarquable Anatosaurus (le héros qui ira chercher la plante salvatrice) éblouit dans les superbes sons filés gorgés d’émotion, tout comme dans son extraordinaire aria di bravura « Sur la vague qui bouillonne », pastiche très réussi du « Siam navi all’onde algenti » de l’Olimpiade de Vivaldi. Le Vélociraptor tout de noir vêtu est incarné par le ténor Oscar Esmerode à qui échoit une ligne vocale constamment tendue (magnifique air virtuose alla Hasse « Quand l’orage sauvage », splendide aria di sdegno « Sur toi je m’acharne » qui le voit s’opposer à Anatosaurus), au point que la diction malgré tout sans faille semble se confondre avec les cris asémantisés qui s’échappent de la gueule de certains dinosaures. Le Struthiominus de Valérie Pellegrini s’interpose en soulignant l’inanité d’un combat face à l’élément fédérateur qu’est la musique (ce sera la morale finale de l’opéra) ; la mezzo italo-péruvienne déploie un timbre chaud et mordoré d’une grande fraîcheur face aux voix extrêmes des deux belligérants. Leur roi, Tyrannosaurus Rex trouve en Raphaël Hardmeyer un acteur-chanteur de grand talent, suffisamment féroce quand il s’agit d’imposer son autorité grâce à une voix caverneuse du meilleur effet, mais prompt à perdre son arrogance quand il voit ses écailles transformées en plumes de coq. Le contre-ténor Diego Galicia Suàrez, qu’on a pu voir la saison passée in loco dans l’Erismena de Cavalli, est un impayable Archæopterix, d’une aisance remarquable, qui fait preuve d’un abattage digne d’une diva lors de sa métamorphose finale en phénix lumineux. Les autres dinosaures, ainsi que les quatre mammifères (le Chat matois à souhait de Sarah Matousek, le Chien facétieux de Félix Le Gloahec, le Kangourou joyeusement sautillant de Lidija Jovanovic et le Rat narquois de Bastien Masset) complètent brillamment une distribution d’un très haut niveau.
Dans la fosse, Leonardo García Alarcón dirige avec vigueur et un sens théâtral inné la dizaine de musiciens de sa Cappella Mediterranea avec un bonheur communicatif de tous les instants. Captée par France Télévision, cette production, en tous points réjouissante, illustre un autre thème typiquement baroque qui associe la dimension ludique et la profondeur d’une réflexion sous-jacente (l’intégration, l’écologie, l’adaptation à un monde en mutation), ce fameux « gioco-serio », ce « jeu-sérieux » que les artistes baroques ne cessaient de revendiquer.
Acteurs-chanteurs :
L’iguane de Darwin / la femme de Noé : Mariana Silva
Darwin / Noé : Sebastià Peris
Les dinosaures :
Brachiosaurus : Daria Novik
Struthiominus : Valérie Pellegrini
Tricératops : Julia Deit-Ferrand
Archæoptérix : Diego Galicia Suàrez
Anatosaurus : Charles Sudan
Parasaurolophus : Baptiste Jondeau
Vélociraptor : Oscar Esmerode
Tyrannosaurus Rex : Raphaël Hardmeyer
Les mammifères :
Chat : Sarah Matousek
Kangourou : Lidija Jovanovic
Rat : Bastien Masset
Chien : Félix Le Gloahec
Cappella Mediterranea,dir. Leonardo García Alarcón
Assistant à la direction musicale : Jacopo Raffaele
Assistant à la partition : Ariel Richter
Mise en scène : Julien Condemine
Assistante à la mise en scène : Nikolett Kuffa
Dramaturgie : Margaux Blanchard
Scénographie : Hélène Fief
Création costumes : Sylvain Wavrant
Assistante costumière : Estelle Boul
Création lumières : Sylvain Séchet
Stagiaires costumes : Jeanne Tanguy, Lila Bouet
Les Dinos et l’arche
Opéra de Thomas Leninger, livret de Cédric Costantino, créé au Badisches Staatstheater de Karlsruhe le 19 février 2012.
Genève, La Cité Bleue, représentation du mercredi 04 février 2026.

