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Le Miracle d’Héliane à Strasbourg : le miracle et l’épure

par Jean-François Lattarico 25 janvier 2026
par Jean-François Lattarico 25 janvier 2026

© Klara Beck

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Le Miracle d’Héliane, Strasbourg, Opéra du Rhin, mercredi 21 janvier 2026

Le miracle d’une œuvre opulente, fascinante, envoûtante, et l’épure d’une mise en scène incroyablement efficace. La création française du chef-d’œuvre de Korngold tient (presque) toutes ses promesses, grâce à l’étroite collaboration du chef, du metteur en scène et des artistes présents dans la fosse et sur scène.

L’opéra du Rhin reste fidèle aux raretés allemandes des années 20 injustement négligées en France (si l’on excepte les magnifiques productions lyonnaises de l’ère Dorny). Après La ville morte du même Korngold et plusieurs Schreker (Le son lointain en 2012 ou Le chercheur de trésors en 2022, deux autres créations françaises), Alain Perroux, grand amoureux de ce répertoire, a eu l’excellente idée de programmer ce superbe opéra, jadis enregistré par Decca dans la célèbre collection « Entartete Musik ». Si quelques productions à l’étranger (à Anvers notamment) ont rendu justice à cette œuvre difficile, elle reste malgré tout une rareté qu’il était nécessaire de présenter au public français. Composé sur un livret de Hans Müller d’après un mystère du jeune poète (mort à 24 ans) Hans Kaltneker (La Sainte), Das Wunder der Heliane obtint un franc succès à sa création en octobre 1927 à Hambourg, mais fit l’objet ensuite d’une cabale plus idéologique qu’esthétique (le jazz avait fait son entrée à l’opéra avec Krenek) et l’œuvre fut ensuite boudée. Dans une dystopie qui n’est pas sans faire écho avec le monde actuel, un tyran a banni le rire et la joie dans son royaume quand un mystérieux Étranger, telle une figure christique (« J’ai vécu pour vous », proclame-t-il), séduit la reine accusée ainsi d’adultère. Si lui est condamné à mort, elle est jugée par un tribunal où elle confesse ne s’être donnée à lui qu’en pensée. L’Étranger se suicide par amour pour la reine qui ne sera sauvée que si elle le ressuscite. Alors que le miracle échoue, l’Étranger se relève de lui-même et dans une forme renouvelée de christique transfiguration, emporte la reine dans les cieux. Le miracle d’Héliane apparaît ainsi comme un opéra de la rédemption et du sacrifice, de l’amour qui transcende les contingences terrestres, et de la résurrection.

Venue d’Amsterdam, la production de Jakob Peters-Messer choisit la carte de l’épure, écartant toute référence à la légende médiévale pour mieux souligner la portée universelle du message, même si ici ou là, des références plus contemporaines s’interfèrent, comme la salle du procès et ses sièges orange qui rappellent celle de la bande à Baader qui défraya la chronique en Allemagne de l’Ouest. Sur scène, le blanc domine, avec un impressionnant plafond en miroir ondulé qui reflète avec succès les lumières changeantes de Guido Petzold – qui signe également les décors, minimalistes, et la vidéo –, en fonction des péripéties du drame. La figure de l’Étranger qui sème le trouble, comme le héros pasolinien de Théorème, est lui aussi traversé par de nombreuses références religieuses, en particulier le Christ mort de Mantegna, dans sa position allongée sur scène, mais aussi projetée en vidéo sur les murs blancs. Si l’on peut en revanche être agacée par l’omniprésence de la figure de l’ange, danseuse en jogging dont l’apport dramaturgique relève de la cosmétique, le tableau final qui voit les parois s’ouvrir pour laisser passer une lumière aveuglante, restera comme l’un des plus beaux moments de la production.

La distribution réunie pour cette première mérite tous les éloges. Incarnant Héliane, Camille Schnorr défend avec vaillance un rôle écrasant et nous bouleverse notamment dans son « liebestod » du II, même si quelques écarts de justesse et un timbre voilé, moins charnu et moins alliciant dans le registre aigu, viennent entacher une performance proprement époustouflante. Le ténor américain Ric Furman campe un Étranger pleinement convaincant, dramatique et lyrique à souhait, lui aussi très éprouvé par une partition redoutable, constamment tendue, mais dans le duo du II et surtout dans le duo final, il atteint au sublime. Le baryton-basse Josef Wagner est un souverain à l’autorité idoine, capable cependant d’exprimer les failles d’un homme qui se sent rejeté, mal aimé par son épouse, une complexité que traduit parfaitement une présence scénique remarquable. Dans un registre comparable sur le plan vocal bien que plus modeste en termes de projection, le Geôlier de Damien Pass allie dans son jeu la férocité et l’humanité nécessaire, en particulier quand il prend la défense d’Héliane au troisième acte. On saluera également la prestation mémorable de la mezzo estonienne Kai Rüütel-Pajula, en messagère virago, impitoyable dans ses imprécations contre la reine. Enfin, le Juge porte-glaive, censé apaiser avec sagesse et discernement l’impétuosité des deux héros, trouve en Paul McNamara une idéale incarnation. Mention spéciale pour les six Juges, impeccables, et pour le Chœur de l’Opéra national du Rhin, excellemment préparé par Hendrik Haas. 

Dans la fosse, Robert Houssart doit composer avec les contraintes d’une salle à l’italienne un peu étriquée pour les cent-dix musiciens initialement prévus. Même réduit à soixante-dix, l’Orchestre philharmonique de Strasbourg peine à ne pas écraser ou à tout le moins couvrir les voix. Malgré ce léger bémol, la direction inspirée du chef néerlandais, que l’on n’avait pas vu à Strasbourg depuis La reine des neiges en 2021, parvient à mêler précision et vigueur, notamment dans l’acte du procès, et une plus subtile délicatesse dans l’atmosphère nocturne et plus intime du troisième acte. Au final une soirée mémorable.

Les artistes

Héliane : Camille Schnorr
Le Souverain : Josef Wagner
L’Étranger : Ric Furman
La Messagère : Kai Rüütel-Pajula
Le Geôlier : Damien Pass
Le Juge porte-glaive : Paul McNamara
Les six Juges : Glen Cunningham, Thomas Chenhall, Michal Karski, Pierre Romainville, Eduard Ferenczi Gurban, Daniel dropulja
Le Jeune Homme : Massimo Frigato
Première voix séraphique : Ga Young Lim
Seconde voix séraphique : Clémence Baïz
L’Ange : Nicole van den Berg

Orchestre philharmonique de Strasbourg, dir. Robert Houssart
Chœur de l’Opéra national du Rhin, dir. Hendrik Haas
Mise en scène : Jakob Peters-Messer
Décors, lumières, vidéo : Guido Petzold
Costumes : Tanja Liebermann
Chorégraphie : Nicole van den Berg

Le programme

Le miracle d’Héliane 

Opéra en trois actes de Erich Wolfgang Korngold, livret de Hans Müller d’après un mystère de Hans Kaltneker, créé au Stadttheater de Hambourg le 7 octobre 1927.
Strasbourg, Opéra du Rhin, représentation du mercredi 21 janvier 2026.

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Kai Rüütel-PajulaRobert HoussartJakob Peters-MesserJosef WagnerCamille SchnorrRic Furman
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Jean-François Lattarico

Professeur des Universités en études italiennes à l'université Lyon 3 Jean Moulin, spécialiste de l'opéra des XVIIe et XVIIIe siècles. Il a publié l'édition critique des livrets de Busenello, ainsi qu'un ouvrage sur les animaux à l'opéra (Le chant des bêtes), tous deux parus chez Classiques Garnier.

2 commentaires

meyer frederic 26 janvier 2026 - 22 h 20 min

Il n’y a pas que La Ville morte ! merci pour ce rappel

Répondre
LAVIGNE Jean-François 31 janvier 2026 - 17 h 22 min

Quelle belle idée de monter Korngold et d’en faire ici un compte-rendu qui donne envie de le réécouter ! Les grandes années du cd ont permis de découvrir ses oeuvres, rarement présentées en concert (en France du moins). Ainsi ses opéras « Violanta », « La Ville morte », « Katherine » et ce fameux « Miracle d’Héliane ». N’oublions pas son conséquent catalogue symphonique (Symphonie op.40, Sinfonietta op.5, Sursum Corda op.13), concertant (pour violon op.35, pour piano op.17, pour violoncelle op.37), sa musique de chambre et ses bouleversants « Chants des adieux » op.14. Et bien sûr beaucoup de ses pages flamboyantes pour le cinéma !

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