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ProductionCompte rendu

Jeux d’ombres et intimisme pour l’Adriana Lecouvreur de Gênes

par Marie Gaboriaud 5 février 2020
par Marie Gaboriaud 5 février 2020
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Crédits photos: Marcello Orselli et Roberta Limardo

Adriana Lecouvreur a le vent en poupe: après le MET l’an dernier, et avant l’Opéra de Paris au printemps, le théâtre Carlo Felice de Gênes propose une version de l’oeuvre de Francesco Cilea d’une grande finesse musicale et qui choisit l’intimisme face au spectaculaire.

Après les dernières productions très colorées de La Bohème et du Barbier de Séville au théâtre Carlo Felice, changement d’ambiance pour cette histoire de rivalité amoureuse, vers 1700, entre une comédienne et une aristocrate qui finira par l’empoisonner: la scène est ici organisée selon une gamme de noir et blanc, d’ombres et de lumière qui offrent à ce mélodrame un écrin qui évoque tour à tour le cinéma muet, le roman gothique et le romantisme noir, notamment grâce au magistral travail de Paolo Mazzon aux lumières. Cette nouvelle mise en scène, signée Ivan Stefanutti, marque le retour de la pièce à Gênes après trente ans d’absence. Elle l’inscrit dans un décor Art Nouveau évoquant l’époque de sa création (1902), non dénué de mystère, qui l’éloigne de la théâtralité, simplement suggérée par des éléments symboliques, pour en faire un drame plus intimiste.

Proposition soutenue également du point de vue musical. L’orchestre dirigé par Valerio Galli sert magnifiquement l’élégante partition de Cilea, sans en exagérer les nuances, mais en soutenant constamment le son, pour faire apparaître des registres plus subtils, comme le mystère, mais aussi la mélancolie et la douceur de certaines pages, l’ouverture du dernier acte par exemple.

Du côté des interprètes, le choix de chanteurs expérimentés dans ce répertoire s’avère payant. Barbara Frittoli possède une vocalité et une expressivité à la hauteur du rôle, mais la qualité de son interprétation tient aussi de l’émotion rentrée, et de la délicatesse de son phrasé. Les airs attendus, Io son l’umile ancella, Poveri fiori et la déclamation de Phèdre, mais aussi les airs moins attendus, sont très beaux et très justes dramatiquement, même si son vibrato est – pour notre goût certes difficile en la matière – souvent trop large. On peine cependant à croire au couple qu’elle forme avec le Maurizio de Marcelo Alvarez, le seul du plateau à forcer son interprétation du côté de la tragédie et à manquer parfois de naturel. Du point de vue musical, en revanche, il maîtrise avec beaucoup de talent toutes les difficultés de la partition: beau volume et belle projection de la voix, aisance dans les aigus et expressivité des pianos. La mezzo Judit Kutasi complétait le trio amoureux et incarnait une Princesse de Bouillon au timbre sombre et élégant, inquiétante et déchirée à souhait. Parmi les rôles secondaires se détachent particulièrement le Michonnet de Devid Cecconi, dont le naturel de l’interprétation, le velouté du timbre et l’aisance de la ligne mélodique ont emporté l’enthousiasme du public, et l’Abbé de Chazeuil de Didier Pieri, qui a brillé à l’acte II.

Le spectacle, quasi irréprochable esthétiquement, tire le meilleur de la partition de Cilea dont il respecte le registre et dévoile les beautés, hormis peut-être la scène moins réussie du ballet, où le clin d’oeil au faune de Nijinski et les costumes antiquisants à la Isadora Duncan projettent par contraste une lumière peu flatteuse sur ce passage classicisant de la partition.  Mais faut-il vraiment sauver Adriana Lecouvreur et a-t-elle encore quelque chose à nous raconter? En effet, on reste souvent froid devant cette histoire de femmes écrite par des hommes – Eugène Scribe, Ernest Legouvé puis le librettiste Arturo Colautti, et on peine à croire que ces deux femmes puissantes (s’il n’était que le duo du troisième acte pour le prouver!) n’aient rien d’autre à se raconter ni d’autre sujet de conflit que les faveurs d’un homme, et d’un homme au demeurant assez peu intéressant, dont la valeur n’est jamais verbalisée ni démontrée. A cette incohérence psychologique marquée du sceau d’une condescendance patriarcale dérangeante, s’ajoute tout un réseau d’intrigues secondaires qui diffractent l’attention et contribuent à l’impression d’éparpillement et de gratuité de la narration, malgré l’intelligence de la mise en scène génoise. L’opéra est donné jusqu’au dimanche 16 février.

Les artistes

Adriana Lecouvreur,  Barbara Frittoli /Amarilli Nizza (13-15)/Valentina Boi (14)
Maurizio di Sassonia,  Marcelo Álvarez /Fabio Armiliato (13-15)/Gianluca Terranova (14)
La principessa di Bouillon,  Judit Kutasi/ Giuseppina Piunti (13-15)
Michonnet, Devid Cecconi /Alberto Mastromarino (13-15)
Il principe di Bouillon, Federico Benetti
L’abate di Chazeuil, Didier Pieri
Mademoiselle Jouvenot, Marta Calcaterra
Mademoiselle Dangeville, Carlotta Vichi
Quinault, John Paul Huckle
Poisson, Blagoj Nacoski
Un maggiordomo, Claudio Isoardi
Danzatori, Michele Albano, Ottavia Ancetti, Giancarla Malusardi

Orchestra e Coro del Teatro Carlo Felice, dir. Valerio Galli

Mise en scène Ivan Stefanutti

Le programme

Adrienne Lecouvreur

Opéra en actes de Francesco Cilea, livret d’Arturo Colautti d’après la pièce homonyme d’Eugène Scribe, créé le 06 novembre 1902 à Milan (Teatro Lirico).

Représentation du mercredi 12 février 2020, Opéra de Gênes

 

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Marie Gaboriaud

Marie Gaboriaud est enseignante-chercheuse en littérature française à l'Université de Gênes. Elle est spécialiste des liens entre musique et littérature, et des phénomènes de canonisation des figures de musiciens. Elle a notamment publié "Une vie de gloire et de souffrance. Le Mythe de Beethoven sous la Troisième République" (2017), qui a été finaliste du Prix France Musique des Muses en 2018.

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