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ELEKTRA : un rituel de fureur et de sang au Théâtre des Champs-Élysées

par Frédéric Meyer 30 avril 2024
par Frédéric Meyer 30 avril 2024
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Les premières notes du tutti orchestral annoncent d’emblée le drame qui va se jouer …
Créé en 1905, Elektra, opéra en un acte de Richard Strauss et sur un livret de Hofmannsthal, est un huis clos étouffant de 90 minutes. L’une des œuvres la plus violente et sombre de tout le répertoire lyrique nécessite trois voix féminines très puissantes luttant pour couvrir un orchestre de près de 120 musiciens dont Strauss a minutieusement décrit chacun des pupitres. On se souvient de lui disant à l’orchestre : « Plus fort, j’entends encore Mme Schumann-Heink[1] ! » Comment dès lors ne pas penser à Nilsson, Varnay, Rysanek, Jones, Marton, Mödl… ?

Mais le  plateau de ce soir pour une version de concert est somptueux ; en collaboration avec la Staatsoper de Stuttgart, on retrouve les mêmes interprètes qui y donnèrent une version scénique il y a quelques jours.

Irene Theorin, soprano suédoise, spécialisées dans les rôles wagnériens, retrouve le rôle d’Electre (qu’elle avait interprétée entre autres à l’Opéra de Paris en 2013 sous la baguette de Philippe Jordan), vivant dans le souvenir de son père mort Agamemnon et ne pardonnant pas le remariage de sa mère Clytemnestre avec Aegisth. Elle a avant tout le sens des mots qui montre en elle la grande actrice qu’elle est. Ses premiers mots « Allein » suivis de son invocation « Agamemnon » glacent le sang par la diction impeccable et la puissance vocale qui seront présents pendant toute la suite de l’opéra, de même que sa facilité à manier ses aigus. Constamment sur scène, elle arrive à engloutir ce rôle écrasant sans aucun signe de fatigue. Elle est magnifique de conviction quand, au bout d’un duo des plus prenants, elle hurle à sa mère que la victime expiatoire pour mettre fin à ses rêves n’est… qu’elle-même.
Violetta Urmana, mezzo-soprano d’origine lituanienne, est Clytemnestre, mère d’Electre, de Chrysothémis et d’Oreste qu’on croit mort pendant une partie de l’opéra. Totalement habitée par son rôle, à la limite de l’hystérie d’une Fassbaender, la façon dont elle décrit ses cauchemars à Elektra fait froid dans le dos. Sa voix est d’une densité impressionnante, surtout dans les graves d’autant que sa prononciation permet de savourer chacun des mots.  Les violoncelles annonçant son meurtre à venir sont remarquables, et son râle final nous laissent pantois.

Irene Theorin - © Chris Cloag
Violetta Urmana - © Ivan Balderramo

Le baryton Paweł Konik est un grand Oreste… physiquement, mais aussi par la profondeur de sa voix. La façon dont il la projette tout en maintenant une belle intériorité de jeu, juste au moment où il se révèle enfin à Elektra au terme d’une scène de toute beauté, nous met les larmes aux yeux.
Simone Schneider, soprano allemande, a chanté dans la quasi-totalité des opéras de Richard Strauss.  Elle incarne ici Chrysothemis, personnage placé sous le joug de sa mère depuis longtemps. Elle pose sa voix avec une puissance et une justesse exceptionnelles. La façon dont elle crie à Elektra lors du premier duo sa volonté d’être libre et d’enfanter donne des frissons. Lumineuse, elle gagne en assurance et force au fur et à mesure du déroulement de l’opéra.
Gerhard Siegel ténor allemand , est un habitué de l’Opéra de Paris où on l’a vu dans Mime, dans le Hauptamnn de Wozzeck et, il y a deux ans, dans ce rôle d’Egisthe. Il donne à ce rôle le plus bref de l’œuvre un côté pantin et bouffon qui n’est pas pour déplaire, d’autant que la voix forte, précise et agréable remplit parfaitement son office.
Les servantes sont également de très haute volée, toutes avec une forte puissance vocale.

Sous la baguette précise de Cornelius Meister, le Staatsorchester de Stuttgart fait merveille. En adoptant un tempo inhabituellement lent, se rapprochant de l’Elektra de Kleiber à Londres en 1977, on savoure la finesse du travail parfait des chacun des pupitres, surtout les bois et les vents, qui firent l’objet un par un l’objet d’applaudissements nourris et mérités.

Musiciens et public sortent rarement indemnes du défi émotionnel d’Elektra, , mais ce soir plus que jamais on finit à genoux… et heureux de l’être ! Le public ne s’y est pas trompé : très longue ovation et nombreux rappels pour tous. Une grande soirée qui restera dans les mémoires.

———————————————————

[1] Créatrice de Klytämnestra.

Les artistes

Electre : Iréne Theorin
Clytemnestre : Violeta Urmana
Chrysothémis : Simone Schneider
Egisthe : Gerhard Siegel
Oreste : Paweł Konik
La surveillante : Catriona Smith
Première servante : Stine Marie Fischer
Deuxième servante : Ida Ränzlöv
Troisième servante : Maria Theresa Ullrich
Quatrième servante : Clare Tunney
Cinquième servante : Esther Dierkes
La confidente : Anna Matyuschenko*
La porteuse de traîne : Lena Spohn*
Un jeune serviteur : Alexander Efanov*
Un vieux serviteur : Daniel Kaleta*
Le précepteur d’Oreste : Sebastian Bollacher*
*membre du Staatsopernchor Stuttgart
 
Staatsorchester Stuttgart, dir. Cornelius Meister

Le programme

Elektra

Opéra en un acte de Richard Strauss, livret de Hugo von Hofmannsthal, créé le 25 janvier 1909 à Dresde.
Paris, Théâtre des Champs-Elysées, concert du lundi 29 avril 2024.

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Simone SchneiderCornelius MeisterVioleta UrmanaGerhard SiegelIréne TheorinPaweł Konik
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Frédéric Meyer

1 commentaire

LAVIGNE Jean-François 30 avril 2024 - 19 h 51 min

Absolument d’accord avec ce rapport détaillé. Superbe soirée à tous les plans et la mise en place de cette version « de concert » ne faisait regretter en rien une mise en scène concrète (de la sorte on échappait aux sempiternels cubes et échelles de bien des pseudo metteurs en scène. Des voix magnifiques et envoûtantes, un orchestre chauffé à blanc, aux pupitres olympiques (vents, percussions, harpes…). Des spectacles de ce niveau, on crie ENCORE !!!

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