Lucia di Lamermoor, Opéra de Rennes, samedi 7 février 2026
L’Opéra de Rennes présente Lucia di Lammermoor de Donizetti dans une édition critique récente (Ricordi, 2021), qui revient notamment à la tonalité d’origine. Avec une quinzaine de représentations jusqu’au mois de mai, cette production (qui passera également par Lorient, Nantes Angers, Massy et Compiègne) marque la première mise en scène d’opéra de Simon Delétang. La distribution, majoritairement composée de chanteurs latino-américains et français, se distingue par une générosité vocale, avec plusieurs prises de rôle abouties.
La partition retrouvée : un bel canto rééquilibré
À la fois chef-d’œuvre du bel canto et emblème de l’opéra romantique du XIXᵉ siècle, la partition de Lucia di Lammermoor recèle une force dramatique et dramaturgique considérable. La soirée de première à l’Opéra de Rennes en a apporté une démonstration convaincante.
Le chef Jakob Lehmann a fait le choix assumé de remettre en question des réorchestrations, coupures et transpositions d’airs longtemps pratiquées, afin de retrouver la structure et l’équilibre d’origine de l’œuvre. Il privilégie également, selon ses propres termes, des « ornements et des cadences stylistiquement appropriés ». Cette approche fait émerger un autre type de vocalité, plus épurée, susceptible de surprendre des oreilles habituées à une Lucia dominée par la virtuosité spectaculaire de la colorature.
Une mise en scène d’épure et de références italiennes
Cette orientation musicale trouve un écho direct dans la sobriété de la mise en scène de Simon Delétang — directeur du Théâtre de Lorient —, ainsi que dans les décors qu’il a conçus avec Aliénor Durand. Arcades et colonnes dépouillées de tout ornement évoquent un archaïsme qui semble davantage italien qu’écossais. Un tableau du Caravage, devant lequel Lucia tressaille en pressentant son acte à venir, la fleur de lys qu’elle tient lors de la scène de la folie, ou encore l’inscription latine « Amor vincit omnia » visible sur une arcade : toutes ces références visuelles s’inscrivent dans l’imaginaire artistique italien. Une orientation qui paraît presque naturelle, au regard de la nationalité du compositeur. L’intemporalité s’invite également à travers les costumes de Pauline Kieffer, qui mêlent des styles traversant les époques, de réminiscences de la Renaissance jusqu’à des éléments plus contemporains.
Un drame intériorisé jusqu’à l’immobilité
Cette beauté visuelle encadre un drame où l’effusion des sentiments s’exprime paradoxalement par l’immobilité. S’agit-il d’un choix esthétique pleinement assumé ? Le seul moment de mouvement notable intervient au début du troisième acte, lors de la noce forcée de Lucia, où les invités esquissent quelques pas de danse. Ce sont alors les regards et les gestes de la main qu’il faut scruter pour deviner l’état intérieur des protagonistes ; une subtilité qui échappe parfois. Les lumières de Mathilde Chamoux prolongent cette esthétique du dépouillement, mettant en valeur la simplicité de chaque tableau sans jamais l’alourdir.
Une distribution vocale engagée
La soprano cubaine Laura Ulloa incarne une Lucia qui, selon Simon Delétang, joue « sa subjectivité, son désespoir, le choc ». Pour cette prise de rôle, elle met davantage en avant « l’état second propre aux grandes décisions » qu’une folie démonstrative. La transparence de sa voix suggère une légèreté, même lorsque la chanteuse déploie la puissance. En revanche, certains passages demandent une écoute attentive face au tutti orchestral. À ses côtés, le ténor colombien César Cortés se montre particulièrement à l’aise dans le bel canto. Son Edgardo séduit dès les premières notes par une voix rayonnante, au timbre solaire, projetée avec générosité mais toujours maîtrisée. Le baryton Stavros Mantis campe un Enrico autoritaire grâce à un chant ferme et assuré ; son instrument, d’une grande puissance, se révèle idéal pour ce personnage emporté par la rage. Il est d’autant plus surprenant d’apprendre qu’il s’agit de sa première incarnation du rôle. Jean-Vincent Blot (Raimondo), Sophie Belloir (Alisa), Carlos Natale (Arturo) et Jean Miannay (Normanno) apportent chacun une contribution belcantiste vibrante au drame, tandis que le chœur de Mélisme(s) complète dignement la distribution.
Une montée en puissance orchestrale
L’Orchestre national de Bretagne met un certain temps à trouver sa pleine chaleur sonore : c’est au cours du deuxième acte que la palette de couleurs s’affirme réellement, notamment dans les cordes, qui manquaient de nuances à l’acte I. La harpe, puis l’armonica de verre accompagnant les airs de Lucia, offrent en revanche de véritables moments de grâce céleste, confirmant la puissance évocatrice de la partition de Donizetti.
Lucia : Laura Ulloa
Edgardo : César Cortes
Enrico : Stavros Mantis
Raimondo : Jean-Vincent Blot
Alisa : Sophie Belloir
Arturo : Carlos Natale
Normanno : Jean Miannay
Orchestre National de Bretagne, dir. Jakob Lehmann
Mise en scène : Simon Delétang
Scénographie : Simon Delétang et Aliénor Durand
Costumes : Pauline Kieffer
Lumières : Mathilde Chamoux
Chorégraphie : Thierry Thieu Niang
Assistant direction musicale : Leonard Wacker
Assistante mise en scène : Maud Morillon
Lucia di Lammermoor
Opéra seria en trois actes de Gaetano Donizetti, livret de Salvatore Cammarano d’après Walter Scott, créé au Teatro San Carlo de Naples en 1835.
Opéra de Rennes, représentation du samedi 7 février 2026.

