Une Nuit sans aube, Opéra Comique, 11 mars 2026
Quand un célèbre acteur hollywoodien parle en public de l’opéra comme d’un art dont on n’a plus rien à faire, il est rassurant de constater que l’opéra génère toujours de nouvelles œuvres, comme celle donnée jusqu’au 17 mars à l’Opéra-Comique, et avec autant d’ambition sur tous les aspects : musicale, scénique, sonore. Le spectateur est livré en sacrifice avec le protagoniste à une puissance infernale dans cette revisite sombre d’un conte de fée allemand du 19e siècle.
“Quiconque voyage à travers la Souabe ne devrait jamais oublier de jeter un œil à la Forêt-Noire ; non pas à cause des arbres, … Mais à cause des gens.” Avec cet avertissement commence le conte de Wilhelm Hauff, revisité ici, Das kalte Herz, mettant en premier plan la Forêt-Noire, presque comme un personnage à part entière. Symbole bien identifié du romantisme, la forêt en général est un lieu idéal aussi bien pour l’éclosion d’histoires d’amour (la forêt de Rusalka), l’apprentissage des héros (Siegfried), à moins qu’elle ne soit témoin d’amours contrariées (La Damnation de Faust), d’horreurs (Der Vampyr), ou de magie (le Freischütz). Elle assiste, ambivalente, à la lutte d’équilibre entre l’innocence, incarnée ici par Peter (formidable Even Hughes), et sa force opposée : le mal corrupteur, sans possibilité de retour en arrière. La clairière, mentionnée dès la toute première scène, n’est pas un lieu de tranquillité loin des ombres menaçantes des bois, mais au contraire un lieu de sacrifices rituels.
C’est grâce à une commande de Daniel Barenboim pour la Staakskapelle de Berlin que Matthias Pintscher saisit l’opportunité d’écrire une partition autour d’une légende qu’il a entendue enfant. Après trois étés de dur labeur d’écriture, c’est au tour Daniel Arkadij-Gerzenberg d’en rédiger le livret allemand pour sa création du 11 janvier dernier. Il n’est guère question de rester exclusivement tributaire de l’œuvre d’origine et Arkadij-Gerzenberg préfère remplacer deux des personnages par des êtres issus de mythologies différentes et à la symbolique importante : le démon Azaël, et le dieu Anubis. Si le livret laisse planer le mystère sur plusieurs aspects de l’intrigue, l’intention n’est pas de livrer les clefs aux spectateurs mais plutôt de les inclure dans ce mystère. Pour la création française, l’orchestre est redimensionné pour s’adapter à l’acoustique de la salle Favart. Et c’est avec un travail acharné de la traductrice que le livret est adapté en français sans perte ni réécriture musicale, mais presque comme un nouveau texte.
Emprisonner le spectateur
L’enjeu de tout opéra, ce n’est pas que les interprètes jouent une scène mais qu’ils la racontent au public, à chacun et chacune, directement. Le tour de force, ici, consiste dans le fait que tous les artifices sont là pour happer l’audience dans cette “Nuit sans aube”. Les décors, costumes et l’ambiance sonore créée par un orchestre réduit mais à la densité accrue dans les graves… tout est fait pour piéger et enfermer le public dans le rôle de témoin passif des derniers instants de Peter, victime d’une tradition dont les origines ne seront jamais vraiment expliquées. Tradition selon laquelle, dans cette clairière, sa mère devra enlever son cœur, l’offrir à Anubis, et remettre un cœur de pierre dans sa poitrine. La suite des tableaux, mis en décors par Adam Rigg, garde toujours (à l’exception d’une scène) comme point central la forêt, ses arbres, ses obscurités, ses lumières dansantes, avec l’aide d’un soupçon de vidéo, pour mieux s’accorder avec les intermèdes de Matthias Pintscher : “Waldmusik” I à IV, où l’étau créé par cette atmosphère semble se resserrer sur les personnages mais aussi sur le public, pour que ce dernier suive pas à pas Peter, comme s’il allait subir le même sort que lui.
Une création de contrastes
Conte de fée contre conte horrifique, à l’atmosphère ambiguë de la forêt succèdent plusieurs oppositions, à commencer par des oppositions de genre. Comme le dit Pintscher “c’est un opéra de femmes avec un chanteur masculin”.
Seul soliste masculin, Even Hughes porte sur ses épaules le destin écrasant de Peter. Dans un français parfait, le baryton-basse déploie une voix dont les nuances et l’ampleur s’accentuent au fur et à mesure de la soirée, la partition lui offrant comme une pleine libération dans les derniers tableaux. Vocalement imprégné par son talent de comédien, il capte véritablement toute la lumière, quelque part entre un Tamino égaré et un Petit poucet dont plus personne ne veut. Il incarne ce contraste même avec chaque élément de la mise en scène : l’innocence dans un monde impassible (la forêt), où règnent encore des rituels meurtriers pour honorer des dieux corrupteurs.
La mise en scène de James Darrah Black, présente justement ce contraste de manière frappante. Elle offre pendant un long moment cette profondeur fantasmée de la forêt, avec ces cadavres de loup, pendus à des crochets au-dessus de la scène, rappelant le rôle à a fois nourricier et cruel de ce lieu envers ses habitants. Puis lors d’une nouvelle invocation d’Anubis, ces décors devenus familiers disparaissent d’un coup pour faire apparaître le Dieu des morts, celui qui met le cœur des défunts dans la balance. Revêtant l’aspect d’une femme (de nouveau un contraste des genres, Anubis étant communément représenté par une créature masculine), Anubis apparaît, noire sur un fond rouge vif, au centre de la scène et entourée par ses familiers : des chacals aux yeux rouges prenant la forme humaine des hommes ayant perdu leur cœur. Pendant que les hommes chacals tournent autour de Peter, Anubis lui rappelle l’obligation de son sacrifice.
La renversante Marie-Adeline Henry, prête ses traits à la Déesse, et parée d’une robe royale rouge et d’une coiffe, elle assoit son autorité avec de simples gestes et positionnements de mains, tandis que les aigus, précis et brutaux en fin de phrase, ne laissent aucune échappatoire au pauvre Peter. Le passage frappant de l’obscurité vers la splendeur vocale et sanglante d’Anubis fait d’autant plus ressortir la résignation de Peter, par opposition à sa révolte et son questionnement lors des premiers tableaux.
Les costumes, crées par Molly Irelan, viennent eux aussi renforcer cette opposition : à la tenue simple et virginale de Peter répond la tenue opulente de la vieille femme, ou la magnifique robe à crinoline blanche aux motifs bleus de Clara, interprétée par Caroline Trottmann, s’opposant au costume masculin qu’elle endosse comme pour mieux comprendre Peter et le faire revenir vers elle.
“Mon cœur froid ne ressent plus rien, pas même toi.” Sous la baguette du compositeur les personnages tourmentés prennent vie.
Dans cette œuvre aride mais non dépourvue de sentiments, Pintscher utilise la partition sans laisser aucun vide. Même les silences se retrouvent à servir l’atmosphère sépulcrale dominant la fin de l’ouvrage. Evan Hughes se retrouve a capella sur plusieurs lignes musicales après avoir été dépouillé de son cœur. Toutefois son duo avec Catherine Trottmann constitue un des seuls moments où les solistes vont chanter en duo et non l’un après l’autre. Catherine Trotmann parvient à retranscrire toute la détermination de Clara, amoureuse de Peter, et nuance avec talent ses couleurs vocales en passant presque de l’hystérie à un timbre chaud au charme vénéneux lorsqu’elle veut obtenir des réponses de sa part.
L’intensité et le talent dramatique de Katarina Bradić, quant à eux, forcent l’admiration. La mezzo-soprano révèle une force vocale et une intensité peu communes dans un finale où il devient évident qu’aucune rédemption ni aube ne viendront rendre un peu d’espoir aux protagonistes, étant donné que son personnage lui aussi est condamné à être sacrifié. La chanteuse endosse avec beaucoup d’emphase la fatalité une fois que celle-ci a frappé Peter.
Julie Robard-Gendre effectue un sans-faute dans son entrée en scène, qui vient introduire dès les premières mesures un sentiment diffus d’inquiétude, avec une belle rondeur de voix.
Dans son rôle parlé d’Azaël, Hélène Alexandridis vient représenter le destin et la violence qu’on lui associe : elle déclame le texte non sans musicalité, et en distillant une impression de violence contenue, répondant dans le finale à l’introduction inquiète de la Vieille Femme.
S’il est évident que la musique peut désarçonner le public, il devient clair, très vite, que le but est de créer un ensemble insécable : la musique saisit et transporte dans ce monde gangréné par une violence sourde et insensée, tandis que les silences, les quasi “bruitages”, les ruptures et modulations dirigées par Pintscher lui-même s’accordent presque de manière organique aux épreuves subies par les personnages grâce aux musiciens attentifs, tous au diapason avec leur chef, de l’Orchestre Philharmonique de Radio France.
Une chose est sûre : ce conte de fée cruel ne laissera pas indifférent.
Avec Evan Hughes, Marie-Adeline Henry, Katarina Bradić, Catherine Trottmann, Julie Robard-Gendre, Hélène Alexandridis, Pablo Coupry Kamara et Elias Passard de la Maîtrise Populaire de l’Opéra-Comique
Orchestre Philharmonique de Radio France, dir. Matthias Pintscher
Mise en scène :James Darrah Black
Une Nuit sans aube
Opéra en douze tableaux de Matthias Pintscher, livret de Daniel Gerzenberg traduit par Catherine Fourcassié, créé le 11 janvier 2026 à la Staatsoper Unter den Linden de Berlin sous le titre original Das kalte Herz
Représentation du mercredi 11 mars 2026 (création française)

