Médée, TCE, mercredi 11 février 2026
Lorsque Julien Chauvin dit « nous sommes totalement chez nous dans la musique de Cherubini », il a doublement raison. Ce « nous », c’est bien sûr son orchestre, Le Concert de la Loge, qui se place dans le sillage direct de Cherubini : arrivé en France en 1787 à l’invitation de Viotti, le compositeur avait tout de suite adhéré au Concert de la Loge olympique de l’époque. Et surtout, le spectacle donné au Théâtre des Champs Élysées ce 11 février en a apporté la preuve insolente tant la soirée fut menée de main de maître avec des solistes de très haut vol, à commencer par la Médée incandescente de Marina Rebeka.
Ici, rien à voir avec la Médée mise en scène en 2012 par Krzysztof Warlikowsky et dirigée par Christophe Rousset en ce même théâtre, ni avec les récentes production milanaise, parisienne ou napolitaine. Cette unique version de concert, aboutissement des séances d’enregistrement pour une parution dans quelques mois, avait pour but de donner à entendre la version que rêvait Cherubini. C’est le pari qu’ont fait Alexandre Dratwicki et le Palazzetto Bru-Zane, en réinsérant les récitatifs accompagnés qu’avait concoctés le claveciniste, chef d’orchestre et musicologue Alan Curtis (1934-2015), comme l’avait pensé le compositeur dès 1802, en ajoutant un ballet et en étoffant l’orchestre. En 1832 Cherubini retoucha le grand duo pour Cornélie Falcon et Adolphe Nourrit, avec parties de trombones, mais lorsqu’il mourut en 1842, le projet était inachevé. Il n’existait alors que des récitatifs en allemand, signés Franz Lachner, version qui, traduite en italien, fut immortalisée par Maria Callas en 1957.
Fusion entre la tragédie classique de l’école française et le modèle de l’école italienne, on sait la partition à la charnière de deux mondes. Comment mieux la caractériser que par les mots du programme signé Vincent Borel : « Cherubini endosse ici des habits romantiques, dans un style qui évoque le Sturm und Drang d’un Carl Philipp Emanuel Bach et la noblesse de Gluck, le dernier Mozart et les prémonitions d’un Berlioz. » Y manque toutefois une référence, celle qui plonge dans les musiques de plein air tant prisées des fêtes de la Révolution Française. On en retrouve les traces dans le chœur de l’hymen du premier acte comme dans « Fils de Bacchus », celui qui clôt le deuxième acte.
Tout est millimétré, pensé dans cette partition charnière. A-t-on assez remarqué que Médée ne chante qu’au troisième coup du théâtre ? C’est à dire qu’avant son chant, son nom a été évoqué à deux reprises, à chaque fois dans un cri, celui de Dircé puis de Jason. La tonalité est donnée : effectivement, c’est dans l’extrême violence, la tension incroyable exigée dans une tessiture poussée aux extrêmes, que Cherubini dépeint une Médée emportée par sa furie jalouse et meurtrière – rôle hors norme.
L’apparition de l’héroïne, enflammée par ses « passions terribles » comme elle le chante elle-même, nous saisit tant la sombre voix de Marina Rebeka campe immédiatement un personnage inoubliable. « Je te donne ma haine », lance-t-elle à Jason avec une diction parfaite (qui pourrait croire que c’est la seule non-francophone de la distribution ?), dans une furie vocale impressionnante et totalement maîtrisée. Lorsqu’en ouverture du deuxième acte, Médée chante « Accourez à ma voix », elle nous plonge dans les plus noirs abysses (elle s’est d’ailleurs changée, et du rouge flamboyant sa robe a viré au noir scintillant).
Le trio qui suit avec Jason et Néris est d’une violence inouïe. Et dans ce terrifiant troisième acte d’anthologie, lorsque Médée chante ses « chers enfants », la scansion des cordes graves commente de façon prémonitoire son inconscient meurtrier. Alors son cri « Eh quoi, je suis Médée et je les laisse vivre ! » fait frémir par ses accents rauques, hallucinés. Aucun doute, Marina Rebeka, habituée d’un rôle si exigeant, aux innombrables sauts d’octave, est Médée, dans ses doutes et ses excès, sa furie et sa haine, sa douceur feinte et sa démesure, avec une autorité et une assurance vocales qui nous clouent sur notre fauteuil.
Ses duos avec le Jason vaillant et très en voix du ténor Julien Behr (lui aussi habitué du rôle) sont de grands moments, qu’elle domine toutefois de sa présence – avec un léger bémol car l’orchestre déchaîné couvre parfois leurs voix, équilibre que le disque gommera sans problème.
Car l’orchestre dynamique et fluide, extrêmement contrasté, feule et hurle, menace et chante, bénéficiant de cordes d’une parfaite unité, grâce au travail conjoint du premier violon (Martyna Pastuszka) et du chef-violoniste, avec une flûte aérienne, un basson poétique, des timbales et percussions déchaînées, des trombones sombres et des cors naturels coruscants. Avec son énergie coutumière, mais qui semble encore décuplée par l’œuvre, Julien Chauvin tire de son Concert de la Loge des couleurs multiples, éclairantes, inattendues – comme dans cette danse inconnue de Cherubini insérée dans la fête du mariage entre Jason et Dircé au premier acte. Le chef irrigue la partition d’une tension toujours relancée, jusqu’au maelstrom final. La partition s’éclaire sous de nouveaux jours grâce aux instruments d’époque, à la virtuosité des musiciens et à la précision des Chantres du CMBV, préparés par Clément Buonomo , chœur homogène percutant – impressionnant.
Les autres solistes de cette soirée n’étaient pas en reste, à commencer par la Dircé de la soprano Mélissa Petit. Voix agile, lumineuse, elle a apporté des moments de grâce émaillés de somptueuses vocalises, quelques jours après avoir chanté l’équivalent baroque de ce rôle dans la Médée de Salomon (1713) qu’elle a incarnée à Versailles. Patrick Bolleire en Créon a montré une vraie stature royale, avec l’autorité d’un timbre puissant et une diction parfaite – comme d’ailleurs tous les chanteurs. Mais plus encore, c’est la Néris de la mezzo Marie-Andrée Bouchard-Lesieur qui enflamma la salle avec son (très) grand air « Ah ! Nos peines seront communes ». Sa voix ample et chaude au timbre de miel mordoré a campé un personnage d’une forte présence humaine ne cédant en rien devant l’infanticide Médée.
Oui, c’était bien un pari réussi dans une soirée mémorable. Vivement la sortie de l’enregistrement !
Retrouvez Marina Rebeka en interview ici !
Médée : Marina Rebeka
Jason : Julien Behr
Dircé : Mélissa Petit
Créon : Patrick Bolleire
Néris : Marie-Andrée Bouchard-Lesieur
Suivantes de Dircé : Hélène Carpentier, Margaux Poguet
Coryphée : Pierre Gennai
Le Concert de la Loge, dir. Julien Chauvin
Les Chantres du CMBV, dir. Fabien Armengaud
Médée
Opéra-comique en trois actes de Luigi Cherubini, livret de François-Benoît Hoffman, créé le 13 mars 1797 au théâtre Feydeau à Paris.
Paris, Théâtre des Champs Élysées, concert du mercredi 11 février 2026.


6 commentaires
Très bel article, documenté et fidèle à l’incomparable et magnifique reprèsentation de cette Médée que j’ai tant aimèe, pour les raisons mêmes que vous exposez,. Et je salue, cela va de soi, le tour-de-force de Marina Rebeka, interprète hors du commun.
Bonjour, ayant participé à cette production, je souhaite vous informer que ce n’est pas Fabien Armengaud qui a préparé le choeur mais Clément Buonomo le directeur adjoint du centre de musique baroque de Versailles.
Bonjour et merci pour cette précision.
Marina Rebeka exceptionnelle en effet !!!!
Mais tout n’a pas fonctionné ce soir à partir d’un orchestre plutôt brouillon…
Pourquoi avoir tu l’accident qui a empêché cette magnifique interprète d’attaquer au bon moment le début de l’acte II et le chef de reprendre d’introduction ?
Et que dire de cette Marina Rebeka passablement angoissée, les yeux constamment tournés vers le chef et vers l’orchestre qui semblaient complètement lui échapper et l’abandonner à son sort…
Nous sommes bien loin de la perfection invoquée….
Je ne trouvais pas utile de simplement évoquer le problème de tablette amenant l’orchestre a bisser l’ouverture de l’acte 3. Quant à l’orchestre, je n’ai pas du tout eu cette impression, ni surtout que Marina Rebeka semblait déroutée. Bien au contraire. Son jeu de scène était impressionnant dans son incrnation et sa concentration. (Signé : Stendhal.)
Excusez-moi de vous contredire : le concert a été donné en deux parties, la première correspondant à l’acte I, la seconde, aux actes II et III ; ce que vous appelez un « problème de tablette » ne s’est pas produit au début de l’acte III mais au début de la seconde partie, donc à l’acte II. Ce n’est pas à proprement parler d’une ouverture qu’il s’agit (d’ailleurs, il n’y a qu’une ouverture, au début de l’oeuvre) ; c’est pourquoi j’ai préféré parler d' »introduction » . J’ai la partition de 1797 sous les yeux ; aucun intitulé n’est affiché à ce propos (allegro), encore moins à l’acte III (moderato).
Entièrement d’accord que l’interprétation de Marina Rebeka a été sublime, très engagée dans le personnage. La grande artiste qu’elle est a su surmonter des difficultés sans doute inattendues. Cependant on ne peut pas nier que pendant tout le finale de l’acte I elle se retournait constamment vers l’orchestre, afin de prendre les choses en main, on aurait dit…
Je ne suis sûrement pas le seul à avoir eu cette impression d’inachevé… une partie du public s’est dissociée du chef, en le huant (ce que je ne fais jamais par principe).
En vous lisant, on comprend que l’enregistrement a été effectué en amont. Il faut l’espérer. Ce concert ne serait pas publiable en l’état.