Apothicaire et Perruquier, Un Mari à la porte, Paris, Auguste Théâtre, samedi 24 janvier 2026
Offenbach à l’Auguste Théâtre : l’art du léger pris au sérieux
Depuis une dizaine d’années, la Compagnie Fortunio s’est donné pour mission salutaire de défendre ce que l’on appelle trop vite le « répertoire léger », aujourd’hui largement négligé par les scènes lyriques. Sous l’impulsion de Geoffroy Bertran, véritable homme-orchestre — il est à la fois directeur artistique, administrateur, producteur, metteur en scène, chanteur, décorateur et costumier — la compagnie poursuit avec constance un travail exigeant, nous faisant ainsi redécouvrir de nombreuses œuvres célébrées en leur temps mais quelque peu oubliées aujourd’hui.
Cette saison, la Compagnie Fortunio propose à l’Auguste Théâtre un diptyque offenbachien réunissant Apothicaire et Perruquier (1861) et Un mari à la porte (1859), deux ouvrages courts et relativement peu connus, même si le second a bénéficié de reprises plus fréquentes ces dernières années.
Apothicaire et Perruquier : Offenbach à l’heure du XVIIIᵉ siècle
Créé salle Choiseul en 1861 sur un livret d’Élie Frébault, Apothicaire et Perruquier s’inscrit résolument dans une esthétique « à l’ancienne » : le XVIIIᵉ siècle tout d’abord, le cadre de l’action qui se déroule « sous le règne de Louis XV », mais aussi le XVIIe, avec une intrigue qui convoque certains thèmes moliéresques : mariage forcé, pères autoritaires, professions médicales tournées en dérision : Boudinet entend marier sa fille Sempronia à un apothicaire réputé, Plumoizeau, qu’il n’a jamais rencontré. Mais c’est le perruquier Chilpéric qui se présente le premier, déclenchant une série de quiproquos dont l’issue permettra, conformément aux lois du genre, le triomphe de l’amour.
Si Offenbach semble avoir composé cette partition sans enthousiasme excessif — la musique originale, composée par un autre musicien, ayant été perdue puis réécrite à la demande du directeur du théâtre — l’ouvrage n’en regorge pas moins de fantaisie. L’hommage constant au XVIIIᵉ siècle y est manifeste : une ouverture qui, selon les critiques de l’époque, évoque Haydn, numéros d’un charme délicat (« C’est la vérité, papa »), finale en forme de canon, et pages directement inspirées de l’opéra-comique français que le compositeur affectionnait tant (duo Chilpéric/Sempronia).
Un Mari à la porte : le vaudeville en musique
Avec Un Mari à la porte, Offenbach se rapproche davantage du vaudeville pur. Le livret de Léon Morand et Alfred Delacour — ce dernier étant un collaborateur régulier d’Eugène Labiche — propose une situation typiquement vaudevillesque : le soir de ses noces, Suzanne se retrouve enfermée chez elle avec son amie Rosita… et un parfait inconnu, Florentin, compositeur d’opérettes, entré par la cheminée pour échapper à un huissier. Il s’agit bien sûr de tenir à distance le mari, Martel, qui stationne derrière la porte.
Sur cette trame volontairement mince, Offenbach déploie une partition d’un charme constant. Deux valses s’imposent particulièrement : celle de l’ouverture, d’une élégance rare, et la célèbre valse tyrolienne « J’entends, ma belle, la ritournelle », qui rappellent qu’Offenbach mérite pleinement — avant Johann Strauss, au moins chronologiquement ! — le titre de « roi de la valse ». Les références abondent, avec une nouvelle fois un clin d’œil (cette fois-ci explicite à Molière) avec le quatuor « Tu l’as voulu, Georges Dandin », une allusion aux bien oubliés Mystères d’Udolphe, le roman gothique d’Ann Radcliffe, ou encore un ensemble (« Bonne nuit ») qui, dans la volonté des personnages de faire partir l’un d’entre eux sans qu’il se décide pour autant à quitter les lieux, évoque irrésistiblement le « Buona sera » de l’acte II du Barbier de Séville. La page du faux suicide de Florentin, héroï-comique à souhait, constitue l’un des sommets de l’ouvrage, avec une musique dont la tonalité contraste avec la bouffonnerie des paroles (Florestan, en devant quitter la vie, dit se trouver dans la même situation dramatique que celui à qui on retire les couverts au moment du dessert !).
Une réalisation scénique pleine de vie
Fidèle à ses habitudes, la compagnie Fortunio ne se contente pas d’une version de concert : décors simples mais évocateurs, costumes particulièrement réussis signés Marina Ruiz et Geoffroy Bertrand, et surtout une troupe de comédiens-chanteurs dont l’enthousiasme communicatif emporte l’adhésion.
Dans Apothicaire et Perruquier, Marina Ruiz campe une Sempronia spirituelle et efficace, Xavier Meyrand (Chilpéric) et Brice Poulot Derache (Plumoizeau )complètent efficacement la distribution, tandis que Geoffroy Bertran prête à Boudinet une autorité teintée d’ironie. Dans Un mari à la porte, Geoffroy Bertran incarne cette fois le mari Martel, Brice Poulot Derache campe avec verve le Florentin tombé du ciel — ou plutôt de la cheminée —, et deux nouvelles venues se distinguent : Louise Benzoni Grosset (une Suzanne vive et espiègle), et Charlotte Mercier en Rosita. Présentée comme mezzo-soprano, cette dernière possède certes un médium et des graves assurés : elle n’en manifeste pas moins une belle aisance dans l’aigu, et surmonte les difficultés de la valse tyrolienne, notamment le placement des respirations, pas toujours aisé à assurer compte tenu du rythme trépidant de la page.
Au piano, bien que relégué hors de vue par l’exiguïté de la scène, Romain Vaille accompagne l’ensemble avec légèreté et élégance, remportant à juste titre un joli succès personnel au salut final.
Ce diptyque offenbachien confirme donc la pertinence du travail mené par la Compagnie Fortunio. Tout amateur d’Offenbach, comme de curiosités lyriques injustement négligées, aurait grand tort de ne pas se rendre à l’Auguste Théâtre pour découvrir ce spectacle, qui sera repris à la Comédie Saint-Michel les 7 février (17h45), 7 mars (17h45), 16 avril (21h15), 7 mai (21h15) et 13 juin (17h45).
La compagnie Fortunio
Apothicaire et perruquier
Sempronia : Marina Ruiz
Chilpéric : Xavier Meyrand
Boudinet : Geoffroy Bertran
Plumoizeau : Brice Poulot Derache
Un Mari à la porte
Rosita : Charlotte Mercier
Suzanne : Lou Benzoni Grosset
Florestan : Brice Poulot Derache
Martel : Geoffroy Bertran
Piano et direction musicale : Romain Vaille
Mise en scène et décor : Geoffroy Bertran
Costumes : Marina Ruiz & Geoffroy Bertra
Apothicaire et perruquier
Opérette du temps jadis en un acte de Jacques Offenbach, livret d’Élie Frébault, créée le 17 octobre 1861 à Paris (salle Choiseul).
Un Mari à la porte
Opérette en un acte de Jacques Offenbach, livret d’Alfred Delacour et Léon Morand, créée le 22 juin 1859 aux Bouffes-Parisiens, salle Lacaze.
Auguste Théâtre (Paris 11e), représentation du samedi 24 janvier 2026.

