Anatomy of love : Trouble in Tahiti / Arias and Barcarolles, Opéra de Massy, samedi 10 janvier 2026
Réunion, pour la première fois sur scène, d’un mini-opéra de jeunesse et d’une des dernières œuvres de Leonard Bernstein, comme autant de fragments d’un discours amoureux
Dinah et Sam ont tout pour couler des jours heureux dans une paisible banlieue américaine des années 1950. Mais, derrière la façade de leur pavillon propret équipé de tout le confort moderne, leur couple se lézarde irrémédiablement à force de petits mensonges et de grandes frustrations. Même s’ils tentent à plusieurs reprises d’ « avoir une discussion », l’aveu de l’échec leur semble impossible. Comment pourrait-il en être autrement, dans ce Rêve américain qu’un trio vocal extatique leur vante à coups de slogans publicitaires ?
Au fil des sept tableaux de cet opéra de poche – composé pendant son voyage de noces avec Felicia Montealegre -, Leonard Bernstein se penche avec un mélange d’ironie, de lucidité, d’humour et de tendresse sur la désagrégation de la cellule familiale atomique. Une sorte d’Antonioni sur la 42e Rue, dans les couleurs saturées du Truman Show. Le dispositif imaginé par la metteuse en scène Elsa Rooke ne laisse aucune échappatoire aux protagonistes, cantonnés à l’avant-scène dans un décor minimaliste – mobilier à géométrie variable, chaises en skaï et portemanteau. Le reste de la scène est entièrement occupé par les musiciens de l’ONDIF retranchés dans une sorte de bassin de piscine dont la margelle rehaussée fait office de praticable. Dinah, Sam et le chanteurs du trio fonctionnant comme un chœur antique arborent les mêmes tenues interchangeables, costume-cravate de businessman et robes fleuries de maîtresse de maison. Malgré la toile de fond irisée de teintes changeantes, l’ambiance est d’emblée oppressante…
Pour camper sa desperate housewife, Natalie Pérez peut compter sur son beau timbre de mezzo et sur une variété de couleurs où passent toutes les nuances expressives de Dinah : frustration, colère, soumission, regret, espoir déçu, résignation… On admire en particulier son « What a movie », rollercoaster émotionnel évoquant le « Glitter and be gay » de Candide, où la femme au foyer se plaint d’abord d’avoir vu au cinéma une bluette exotique ridicule (le fameux Trouble in Tahiti), avant de laisser transparaître un attrait trouble pour ce sentimentalisme de pacotille. Autre moment réussi, le récit fait à son psychanalyste d’un rêve où s’exprime son désir d’échapper à sa condition en répondant à l’appel d’un séduisant inconnu… Même élégance vocale et même aisance scénique chez son partenaire Kevin Arboleda, parfait de hâblerie virile, chantant les louanges des winners, rabaissant sa femme au gré de remarques cinglantes et préférant jouer la finale de sa compétition de handball plutôt qu’assister au spectacle théâtral de son fils. Mais le baryton colombien trouve aussi le moyen, notamment dans sa façon de jouer sur sa projection vocale, de laisser entrevoir une vulnérabilité soudaine, offrant un portrait nuancé de ce macho aux pieds d’argile. Cécile Madelin et Max Latarjet apparaissent comme la projection idéalisée – et décérébrée – du couple Dinah-Sam, formant avec le ténor Lucas Pauchet, leur fils aux mimiques irrésistibles, un trio tout en sourires clinquants et gestuelle stéréotypée, hérauts tapageurs de l’American Way of Life.
En miroir de cette pochade aux tonalités plus graves qu’il y paraît – dont Bernstein exploitera pleinement les résonances dans l’opéra A Quiet Place (1983) en imaginant le destin de Sam et de son fils après la mort accidentelle de Dinah – les Arias and Barcarolles s’imposent comme un complément de programme évident. Plus de trente ans se sont écoulés depuis que Dinah et Sam se sont tacitement résignés à ne pas remettre leur couple en question, et Lenny aborde ce cycle de mélodies – l’un des derniers opus de son catalogue – avec l’expérience d’un homme à la vie privée riche et tourmentée. Sans ligne narrative suivie, les huit numéros s’enchaînent comme autant d’instantanés énigmatiques de la vie conjugale et familiale. Les textes signés par le compositeur (à l’exception d’une berceuse due à sa mère et d’un poème en yiddish) évoquent de façon cryptique des souvenirs autobiographiques liés aux dédicataires de chaque mélodie. La tonalité générale frappe par son éclectisme : une méditation spirituelle côtoie une berceuse surréaliste, une réflexion sur le miracle de l’enfantement enchaîne sur un fragment poétique proche du nonsense, un couple s’assène mécaniquement des « I love you » sans âme avant de se déchirer pour une histoire de déménagement annulé. La musique adopte la même logique du coq-à-l’âne : musicals, opéra baroque, expressionnisme, dissonances, jazz… le mash-up est assumé, et constamment séduisant. Le chef Michael Tilson Thomas – créateur de l’œuvre avec Bernstein dans sa version pour piano à quatre mains – disait reconnaître dans ces changements constants d’humeur et de sujets la matière même des soirées amicales organisées chez Lenny.
Cécile Madelin et Max Latarjet, en Elle et Lui, apportent à cet autoportrait éclaté de Lenny toute la richesse de leur palette vocale et l’intelligence de leur incarnation – quand bien même les textes tendent-ils vers une certaine cérébralité. Le baryton-basse se montre aussi à l’aise dans la description en yiddish d’un violoneux roux au talent diabolique surgi lors de son mariage (un numéro aux sonorités magnifiquement chostakoviennes) que pour dépeindre un homme se demandant s’il rencontrera jamais l’amour de sa vie, ou s’il l’a déjà rencontré sans s’en apercevoir. La mezzo franco-allemande rayonne dans une comptine délicieusement cruelle (dont l’autrice n’est autre que la mère du compositeur) ou dans ce duo où un couple brode une analogie spirituelle entre l’apparence d’une mélodie et l’apparence de leur amour… Mention spéciale enfin au fantasque Lucas Pauchet qui vient se faufiler parmi l’orchestre pour jouer les gamins turbulents refusant de se mettre au lit. Son scat en duo avec le chef David Stern himself est un des moments hilarants de cette partition. Le nocturne très schubertien qui lui succède constitue une ultime rupture de ton, et clôt le catalogue bernsteinien sur une barcarolle onirique où les chanteurs, a bocca chiusa, se fondent dans l’orchestre, comme si les mystères de l’amour demeuraient à jamais une question sans réponse.
Cette production sera reprise le 17 janvier à Bonneuil et le 22 janvier à la Philharmonie de Paris. Les musiciens de l’Orchestre national d’Île-de-France se seront-ils, d’ici-là, dépouillés de leur vernis un rien trop chic pour assumer pleinement le swing canaille voulu par Bruce Coughlin, l’un des arrangeurs et orchestrateurs les plus réputés de Broadway ? Nous en formons le vœu !
Dinah : Natalie Perez, mezzo-soprano
Sam : Kevin Arboleda, baryton-basse
Trio : Cécile Madelin, mezzo-soprano / Max Latarjet, baryton-basse / Lucas Pauchet, ténor
Elle* : Cécile Madelin
Lui* : Max Latarjet
Musiciens de l’Orchestre national d’Île-de-France, dir. David Stern
Mise en espace : Elsa Rooke
Costumes : Véronique Seymat
Lumières : Laurent Castaingt
Anatomy of love
Trouble in Tahiti
Opéra en un acte et sept scènes de Leonard Bernstein, livret du compositeur, créé le 12 juin 1952 à la Brandeis University, Waltham
Arias & Barcarolles*
Cycle de mélodies de Leonard Bernstein, sur des paroles du compositeur. Version pour 2 chanteurs et orchestre réalisée par Bruce Coughlin, créée au Barbican Hall de Londres le 26 septembre 1993.
Opéra de Massy, représentation du samedi 10 janvier 2026.

