« Héroïnes de l’Opéra français », Philharmonie de Paris, concert du 10 janvier 2026
L’idée était à la base louable : nous offrir un concert exceptionnel dont le titre « Héroïnes de l’Opéra français » allait nous permettre de réentendre quelques tubes incontournables du répertoire français. Saint-Saëns, Bizet, Berlioz, allaient ainsi être servis par un panel de voix diverses.
La soprano Julie Fuchs fut la grande voix de la soirée. « Je veux vivre » du Roméo et Juliette de Gounod est ciselé et chanté avec une aisance pleine de classe. La voix est pure et cristalline et les vocalises menées de main de maître. Mais c’est dans l’air de Micaëla de Carmen (« C’est des contrebandiers le refuge ordinaire »), dans une Philharmonie inhabituellement silencieuse que nous atteindrons un absolu de beauté. L’émotion avec laquelle elle prononce les phrases « Je dis que rien ne m’épouvante » ou « Protège moi Seigneur », en totale fusion avec l’orchestre, restera longtemps dans nos mémoires. De longs applaudissements enthousiastes viendront couronner cette performance. Plus tard, lors du bis du duo de Lakmé, elle nous confirmera qu’elle est la voix de la soirée.
Stéphanie d’Oustrac n’était visiblement pas dans un bon jour. Les choses commencèrent mal avec un « Mon cœur s’ouvre à ta voix » de Samson et Dalila chanté beaucoup trop lentement. La voix est par moments métallique avec de clairs problèmes de prononciation accompagnés de baisses de puissance. La si jolie phrase « Réponds à ma tendresse » ne laisse percer aucune émotion. Après l’entracte, Stéphanie d’Oustrac retrouve Carmen, rôle dont elle est habituée (elle l’a chanté récemment à Bruxelles et reprendra le rôle cette saison à Bastille). Pourtant sa Habanera est entachée d’erreurs dans le texte, mais aussi d’une gestuelle peu convaincante, tout comme la Séguédille.
Shenyang , baryton-basse chinois, est un spécialiste du chant wagnérien. (Il a interprété Gunther sous la direction de Jaap van Sweden pour Naxos). Il assure ce soir le finale du Roméo et Juliette de Berlioz, dans le rôle du père Laurence. La diction est impeccable, rendant chacun des mots compréhensibles. La voix est profonde et puissante. L’imprécation « Capulets ! Montagus ! Venez, voyez, touchez, la haine dans vos cœurs, l’injure dans vos bouches! » impressionne et donne le frisson. À côté de cela, certaines phrases dégagent une grande émotion, notamment à la fin de l’œuvre : « Jurez tous, jurez par le saint crucifix de sceller entre vous une chaîne éternelle. » Tout son dialogue avec les chœurs survoltés est extraordinaire de justesse et d’équilibre.
Thomas Bettinger est le ténor de la soirée. Il interprète un duo de Carmen, mais aussi le difficile duo « Ah ne fuis pas encore » du Roméo de Gounod. Lui aussi n’a pas semblé dans un bon jour : commencée de façon assez insignifiante, son interprétation prend peu à peu de l’ampleur et lui permet, sur la fin, de se hisser au niveau de sa partenaire.
Mei Gui Zhang , soprano chinoise qui lui donne la réplique, est encore peu connue en France mais se produit régulièrement au Metropolitan Opera. La voix est incontestablement belle bien que pas très puissante. Très timide dans ce duo, on a la curieuse impression qu’elle chante seule sans tenir compte de son partenaire qui, il faut l’avouer, semble aussi ailleurs. L’air « Me voilà seule dans la nuit » des Pêcheurs de perles dénote aussi une certaine timidité malgré une voix belle et bien placée.
Le chef chinois Xu Zhong , habitué des scènes internationales, se produit rarement en France et c’est grand dommage. Grâce à son travail d’orfèvre, l’Orchestre de Paris atteignit des sommets. Sa direction est ample et précise : par moments, la gestuelle de sa main droite n’est pas sans rappeler le grand Carlos Kleiber… On ne peut qu’admirer l’ensemble des cordes dans le Prologue du Roméo de Gounod. Les pupitres exceptionnels de cuivres étaient aussi à la fête, notamment dans la Bacchanale de Samson et Dalila, et c’est sous un tonnerre d’applaudissements que, lors des saluts, le chef se rendit auprès de chacun des musiciens.
Mais le triomphe fut surtout celui des 300 choristes, adultes et enfants. « Sur la terre, dans le ciel » épilogue de la Damnation de Faust, atteint une incroyable sérénité. Les voix masculines et féminines y sont d’une grande harmonie et d’un formidable équilibre, tout en retenue dans les piani qui nous permettent de savourer pleinement ces quelques minutes jusqu’aux dernières notes avant que l’orchestre ne meurt doucement. Si on avait déjà pu applaudir leur travail dans le finale de Roméo, les quelques chœurs de Carmen déclencheront aussi l’enthousiasme. On retiendra le frais et réjouissant chœur des gamins « Avec la garde montante » chanté avec une précision d’horloger par près de 150 enfants, plus qu’ovationnés à la fin de leur prestation. Le chœur principal assurera la fin de cette soirée avec un « Voici la quadrille » dans lequel chacun s’implique pleinement, avec un orchestre chauffé à blanc déclenchant les ovations du public. Quelle ascension extraordinaire initiée par l’emblématique Arthur Oldam il y a plus de 30 ans !
Au final, une soirée en demi-teinte, qui aura avant tout confirmé une fois de plus que l’Orchestre de Paris et son chœur font bien partie des plus belles formations actuelles.

