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ProductionCompte rendu

Fidelio au Teatro Comunale de Bologne : un singspiel des Lumières dans la crasse d’un HLM

par Patrice Gay 15 novembre 2019
par Patrice Gay 15 novembre 2019
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Photos : © Andrea Ranzi-Studio Casaluci

Le musicologue Giorgio Pestelli rappelle, dans le programme du Teatro Comunale, le désamour de l’Italie pour Fidelio : l’œuvre n’a été représentée que deux fois dans la péninsule au cours du XIXe siècle, à Milan en 1883 et Rome en 1886. Cette coproduction entre Bologne et Hambourg, déjà donnée en février 2018 en Allemagne, ne paraît pas propice à réconcilier la patrie de l’opéra avec une œuvre qui constitue pourtant un jalon essentiel entre Mozart et Weber.

Florestan et Leonore dans un triste HLM

Le parti-pris du metteur en scène suisse Georges Delnon plonge le spectateur dans un univers médiocre, aux antipodes de l’idéalisme porté par Leonore. Le contrepoint entre cet univers trivial et le noble héroïsme de Leonore – et de Florestan, victime de la tyrannie de Don Pizarro – pouvait servir la musique de Beethoven. Ce n’est malheureusement pas ce qu’éprouve le spectateur transporté dans le quotidien étouffant et gris d’Allemands de l’Est des années 70. Cet appartement – la loge de Rocco – à la tapisserie fanée, aux rideaux sans doute autrefois blancs, aux baies vitrées maculées de coulures bien visibles dans la lumière jaune du soleil couchant (acte II), respire une médiocrité qui ne permet l’expression d’aucune poésie.

Certains choix de mise en scène ne paraissent en outre ni clairs ni signifiants : pourquoi Marcelline joue-t-elle la « Lettre à Élise », certes de Beethoven ? Pourquoi certains airs (Pizarro, Leonore) sont-ils chantés en avant-scène, rideau baissé ?

Il reste que de tels partis-pris mettent en valeur la dimension buffa de l’œuvre, servie par d’honorables chanteurs. Dès le duo initial, le couple boiteux que forment Marcelline (Christina Gansch) et Jaquino (Sascha Emanuel Kramer) donne le ton d’un badinage qui n’est pas sans rappeler la scène d’ouverture des Noces de Figaro. L’aria qui suit permet à Christina Gansch, qui connaît bien le répertoire mozartien (Barbarina, Papagena), de manifester toute l’agilité d’un soprano profond et de camper une Marcelline quelque peu midinette.

Sous la direction du chef israélien Asher Fisch, l’orchestre du Teatro Comunale ne démérite pas. Les cordes installent une émouvante atmosphère de recueillement dans le très attendu quatuor du Ier acte ; les voix se combinent avec délicatesse. Georges Delnon compose une scène où chacun, détournant la tête, les yeux baissés, se parle à lui-même, servant le canon voulu par Beethoven. Voilà un beau moment, intimiste, qui rompt avec bien d’inutiles trivialités.

Un opéra des Lumières

Les choix de la mise en scène ont tendance à affaiblir les idéaux de liberté et de justice issus des combats du XVIIIe siècle et portés Leonore. La voix colorature de l’allemande Simone Schneider convient bien au rôle, même si l’on aimerait davantage de rondeur. Elle se révèle cependant dans le beau duo d’amour du second acte et si Christina Gansch domine le premier acte, Simone Schneider devient une Leonore tout à fait convaincante dans le second. Mais on retient surtout le très beau chœur des prisonniers qui marque le finale du 1er acte dans la lumière crépusculaire du soleil couchant d’un jour sale.

La dialectique ombre – lumière oppose la noblesse de Leonore à la scélératesse d’un impressionnant Pizarro. Lucio Gallo est un gouverneur de prison dont les graves profonds reflètent bien la noirceur du personnage. Entre la nuit du cachot et la lumière du jour et de la justice (Nicolò Donini en Don Fernando), le symbolisme à l’œuvre dans Fidelio est proche de celui de la Flûte enchantée. Au demeurant, la basse Petri Lindroos incarne un Rocco tout en légèreté, notamment dans le seul air qui lui soit confié : dans l’air bonhomme du premier acte, sa voix claire et légère de basse fait songer à Papageno.

Comment comprendre l’omniprésence d’une nature sauvage sur laquelle donnent les fenêtres de l’appartement ? Celle-ci s’impose particulièrement dès l’ouverture du second acte, alors que retentissent les teintes sombres de l’orchestre. La forêt s’agite, un loup paraît. Est-ce une façon de plonger le spectateur dans le Sturm und Drang d’une époque désormais sensible à la nature, alors même qu’il découvre Florestan reclus, passant de la souffrance à l’enthousiasme ? Le ténor Erin Caves, qui fut Parsifal et sera bientôt Siegfried, nous fait définitivement quitter les rivages mozartiens du premier acte pour des territoires pré-wagnériens.

Beethoven symphoniste

Asher Fisch imprime à l’orchestre du Teatro Comunale une vaillante énergie qui n’exclut pas des moments plus intimes (arias, quatuor du 1er acte). Le choix d’un finale avec des choristes en costume blanc, disposés en formation face au public, n’est peut-être pas la meilleure idée pour conclure une œuvre dramatique, mais souligne le caractère symphoniste de la musique de Beethoven. L’orchestre porte avec une belle force un chœur digne de la Neuvième Symphonie, alors que l’on entend les premiers vers de l’Ode de Schiller.

Les artistes

Don Fernando Nicolò Donini
Don Pizarro Lucio Gallo
Florestan Erin Caves
Leonora Simone Schneider
Marcelline Christina Gansch
Rocco Petri Lindroos
Jaquino Sascha E. Kramer

Mise en scène Georges Delnon
Direction  Asher Fisch
Orchestra e Coro del Teatro Comunale di Bologna

Le programme

Teatro Comunale di Bologna, représentation du 15 novembre 2019

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Sascha E. KramerAsher FischGeorges DelnonSimone SchneiderNicolò DoniniLucio GalloErin CavesChristina GanschPetri Lindroos
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Patrice Gay

Patrice Gay est agrégé de Lettres modernes. Après des études de Lettres à l’Université de Clermont-Ferrand, il enseigne en collège, puis en lycée. Il est aujourd’hui professeur de culture générale en classe préparatoire économique à Versailles. Passionné d’opéra, il a conduit de nombreux projets pédagogiques autour d’un spectacle lyrique (Châtelet, Opéra national de Paris, TCE) avec des élèves de lycée (seconde et première) et également avec des étudiants de CPGE technologique.

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