Azione tragica en deux actes de Gioacchino Rossini, livret d'Andrea Leone Tottola, d’après Andromaque de Jean Racine, créée à Naples au Teatro San Carlo, le 27 mars 1819
LES AUTEURS
Le compositeur
Gioacchino Rossini (Pesaro, 1792 – Paris, 1868)
Rossini reçoit sa formation musicale à Bologne. Après quelques succès dans le genre bouffe (La scala di seta, 1812; La pietra del paragone, 1812 ; Il signor Bruschino, 1813), il rencontre un véritable triomphe avec Tancredi, représenté à Venise en février 1813. Cet opera seria ainsi que le dramma buffo : Il barbiere di Siviglia, pourtant accueilli plus que fraîchement à sa création (Rome, 1816) feront de lui le compositeur italien le plus célèbre de son temps.
Il continuera, au cours de sa carrière, de faire alterner des œuvres bouffes ou semiserie (L’Italiana in Algeri, 1813 ; Il Turco in Italia, 1814 ; La gazza ladra, 1817 ; La Cenerentola, 1817) avec (surtout) des ouvrages sérieux (Otello, 1816 ; Mosè in Egitto, 1818 ; Ermione, 1819 ; La donna del lago, 1819 ; Semiramide, 1823). Il voyage à Vienne (où il rencontre Beethoven), à Londres puis à Paris où il est nommé directeur du Théâtre-Italien, compositeur du roi – il compose Il viaggio a Reims (1825) à l’occasion du sacre de Charles X – et inspecteur général du chant en France. Il compose plusieurs opéras pour la France (ou adapte d’anciens ouvrages italiens sur des livrets français) : Le Siège de Corinthe (1826) ; Moïse et Pharaon (1827) ; Le Comte Ory (1828); Guillaume Tell (1829). Après la Révolution de 1830, Rossini se détourne de l’opéra et ne composera plus que de la musique sacrée (le Stabat mater, dont la première version est créée en 1831 ; la Petite messe solennelle, 1863), des mélodies et quelques pages instrumentales. Il meurt à Paris. Inhumé au Père Lachaise, son corps sera rapatrié en Italie quelques années plus tard et repose désormais à Florence (basilique Santa Croce).
Les librettistes
Andrea Leone Tottola (Naples, ? – Naples, 1831)
Andrea Leone Tottola est un librettiste italien majeur de la période du bel canto, actif principalement à Naples. Tottola fut nommé poète officiel (poeta del teatro) du prestigieux Teatro di San Carlo de Naples, poste qu’il occupa à partir de 1819. À ce titre, il était chargé de fournir des livrets aux compositeurs engagés par le théâtre, souvent dans des délais très courts.
Tottola est l’auteur ou l’adaptateur des livrets de plusieurs opéras napolitains de Rossini, parmi lesquels : Mosè in Egitto (1818), La donna del lago (1819), Ermione (1819), Maometto II (1820), Zelmira (1822).
Il collabore également étroitement avec Donizetti au début de la carrière du compositeur, notamment pour Alfredo il grande (1823) et Elvida (1826).
Tottola s’appuyait fréquemment sur des sources littéraires préexistantes — tragédies françaises, œuvres de Voltaire, Racine, Corneille ou récits historiques — qu’il adaptait librement pour la scène lyrique. Son écriture se caractérise par une structure dramatique solide, des situations claires favorisant l’expressivité musicale, une grande attention aux ensembles vocaux et aux finales spectaculaires, typiques de l’opéra italien de l’époque.
Andrea Leone Tottola meurt en 1831, probablement à Naples. Son nom reste étroitement lié à l’essor de l’opéra romantique italien, en particulier dans le domaine de l’opera seria).
L’ŒUVRE
La création et la fortune de l'œuvre
Ermione est créée le 27 mars 1819 au Teatro San Carlo de Naples.
Le rôle-titre est tenu par la célèbre Isabella Colbran, interprète (elle créera onze rôles rossiniens !), muse mais aussi maîtresse de Rossini.
En 1807, le journal Il Redattore del Reno , après un concert donné par la soprano, avait ainsi fait son éloge :
Elle possède l’art céleste de chanter à un degré sublime. […] L’organe de sa voix est assurément un enchantement par sa douceur et sa prodigieuse étendue de registres, car du sol grave au mi soprano, c’est-à-dire sur presque trois octaves, elle se fait entendre avec une progression toujours égale en douceur et en énergie… La technique et le style de son chant sont parfaits.
En dépit d’une distribution éblouissante (Isabella Colbran, donc, en Ermione, Benedetta Rosmunda Pisaroni en Andromaca, Andrea Nozzari en Pirro, Giovanni David en Oreste), l’accueil du public et de la critique est très tiède, et l’opéra est retiré de l’affiche après sept représentations seulement. Il se sera jamais repris du vivant de Rossini, et il faudra attendre plus de 150 ans pour qu’une version de concert en soit de nouveau proposée (en 1977, à Sienne). En 1987, la reprise scénique proposée par le Festival de Pesaro ne convainc guère, notamment en raison d’une Montserrat Caballé dont les moyens (la chanteuse est alors en toute fin de carrière) ne permettent pas de rendre justice aux exigences terribles du rôle-titre. Parmi les reprises récentes, le triomphe remporté par les concerts proposés par Alberto Zedda, peu avant sa disparition, à l’Opéra de Lyon puis au Théâtre des Champs-Elysées en novembre 2016 (avec Angela Meade, Michael Spyres, Dmitry Korchak et Enea Scala), contredisent l’idée selon laquelle l’œuvre ne serait plus montée en raison de l’impossibilité de réunir une distribution à la hauteur de la partition. L’extrême rareté d’Ermione dans les programmations s’explique sans doute plutôt par le manque d’intérêt patent des directrices et directeurs de salles pour le Rossini serio, tout particulièrement en France, à quelques exceptions près, au premier rang desquelles Maurice Xiberras qui a programmé, ces dernières années à l’Opéra Marseille, Moïse et Pharaon (2014), Armida (2021), ou… Ermione (2026).
Le livret
Les sources
Ermione est inspirée d’Andromaque, tragédie en cinq actes et en vers de Jean Racine écrite en 1667 et représentée pour la première fois au château du Louvre le .
L’intrigue
ACTE I
Après la chute de Troie, Pyrrhus (ténor), roi d’Épire, retient captive Andromaque (mezzzo-soprano), veuve d’Hector, ainsi que son fils Astyanax. Bien que promis à Ermione (soprano), fille d’Hélène et de Ménélas, Pyrrhus est obsédé par Andromaque et hésite à respecter son engagement.
Les Grecs envoient Oreste (ténor) comme ambassadeur pour exiger la mort d’Astyanax. Oreste aime secrètement Ermione et espère profiter de la situation pour se rapprocher d’elle.
ORESTE
J’aime : je viens chercher Hermione en ces lieux,
La fléchir, l’enlever, ou mourir à ses yeux.
Toi qui connais Pyrrhus, que penses-tu qu’il fasse ?
Dans sa cour, dans son cœur, dis-moi ce qui se passe.
Mon Hermione encor le tient-elle asservi ?
Me rendra-t-il, Pylade, un bien qu’il m’a ravi ?
PYLADE
Je vous abuserais, si j’osais vous promettre
Qu’entre vos mains, seigneur, il voulût la remettre :
Non que de sa conquête il paraisse flatté.
Pour la veuve d’Hector ses feux ont éclaté ;
Il l’aime : mais enfin cette veuve inhumaine
N’a payé jusqu’ici son amour que de haine ;
Et chaque jour encore on lui voit tout tenter
Pour fléchir sa captive, ou pour l’épouvanter.
De son fils qu’il lui cache il menace la tête,
Et fait couler des pleurs qu’aussitôt il arrête.
Hermione elle-même a vu plus de cent fois
Cet amant irrité revenir sous ses lois,
Et de ses vœux troublés lui rapportant l’hommage,
Soupirer à ses pieds moins d’amour que de rage.
Ainsi n’attendez pas que l’on puisse aujourd’hui
Vous répondre d’un cœur si peu maître de lui :
Il peut, seigneur, il peut, dans ce désordre extrême,
Épouser ce qu’il hait, et perdre ce qu’il aime.
Jean Racine, Andromaque, acte I, scène 1
Ermione, de son côté, est déchirée entre son amour pour Pyrrhus et sa fureur face à son infidélité.
Andromaque n’aime pas Pyrrhus ; mais elle comprend que son fils est en danger. Pyrrhus lui propose un marché cruel : s’il l’épouse, Astyanax sera épargné.
ANDROMAQUE
[…]
Souffrez que loin des Grecs, et même loin de vous,
J’aille cacher mon fils, et pleurer mon époux.
Votre amour contre nous allume trop de haine :
Retournez, retournez à la fille d’Hélène.
PYRRHUS
Et le puis-je, madame ? Ah ! que vous me gênez !
Comment lui rendre un cœur que vous me retenez ?
Je sais que de mes vœux on lui promit l’empire ;
Je sais que pour régner elle vint dans l’Épire :
Le sort vous y voulut l’une et l’autre amener ;
Vous, pour porter des fers, elle, pour en donner.
Cependant ai-je pris quelque soin de lui plaire ?
Et ne dirait-on pas, en voyant au contraire
Vos charmes tout-puissants, et les siens dédaignés,
Qu’elle est ici captive, et que vous y régnez ?
Ah ! qu’un seul des soupirs que mon cœur vous envoie,
S’il s’échappait vers elle, y porterait de joie !
ANDROMAQUE
Et pourquoi vos soupirs seraient-ils repoussés ?
Aurait-elle oublié vos services passés ?
Troie, Hector, contre vous révoltent-ils son âme ?
Aux cendres d’un époux doit-elle enfin sa flamme ?
Et quel époux encore ! Ah ! souvenir cruel !
Sa mort seule a rendu votre père immortel :
Il doit au sang d’Hector tout l’éclat de ses armes ;
Et vous n’êtes tous deux connus que par mes larmes.
PYRRHUS
Eh bien, madame, eh bien, il faut vous obéir :
Il faut vous oublier, ou plutôt vous haïr.
Oui, mes vœux ont trop loin poussé leur violence
Pour ne plus s’arrêter que dans l’indifférence ;
Songez-y bien : il faut désormais que mon cœur,
S’il n’aime avec transport, haïsse avec fureur.
Je n’épargnerai rien dans ma juste colère :
Le fils me répondra des mépris de la mère ;
La Grèce le demande ; et je ne prétends pas
Mettre toujours ma gloire à sauver des ingrats.
ANDROMAQUE
Hélas, il mourra donc ! Il n’a pour sa défense
Que les pleurs de sa mère, et que son innocence…
Et peut-être après tout, en l’état où je suis,
Sa mort avancera la fin de mes ennuis.
Je prolongeais pour lui ma vie et ma misère ;
Mais enfin sur ses pas j’irai revoir son père.
Ainsi, tous trois, seigneur, par vos soins réunis,
Nous vous…
PYRRHUS
Allez, madame, allez voir votre fils.
Peut-être, en le voyant, votre amour plus timide
Ne prendra pas toujours sa colère pour guide.
Pour savoir nos destins j’irai vous retrouver :
Madame, en l’embrassant, songez à le sauver.
Jean Racine, Andromaque, acte I, scène 4
Après une lutte intérieure déchirante, Andromaque finit par accepter ce sacrifice pour sauver son enfant.
L’acte se conclut sur la proclamation du mariage entre Pyrrhus et Andromaque, plongeant Ermione dans le désespoir et la rage.
ACTE II
Ermione, anéantie par la trahison de Pyrrhus, se laisse envahir par un désir de vengeance. Elle se tourne vers Oreste et, dans un accès de fureur, l’incite à tuer Pyrrhus. Oreste accepte, croyant ainsi gagner l’amour d’Ermione.
Le mariage de Pyrrhus et Andromaque est célébré. Mais au moment même où Pyrrhus croit triompher, Oreste et les Grecs l’assassinent. L’ordre politique et moral s’effondre.
Lorsque Oreste revient annoncer le meurtre, Ermione est frappée d’horreur. Elle rejette Oreste, prenant conscience de l’ampleur de sa faute. Oreste, anéanti par la culpabilité face au crime qu’il a commis et brisé par le rejet d’Ermione, sombre dans la folie.
ORESTE
Madame, c’en est fait, et vous êtes servie :
Pyrrhus rend à l’autel son infidèle vie.
HERMIONE
Il est mort !
ORESTE
Il expire ; et nos Grecs irrités
Ont lavé dans son sang ses infidélités.
Je vous l’avais promis ; et quoique mon courage
Se fît de ce complot une funeste image,
J’ai couru vers le temple, où nos Grecs dispersés
[…]
Chacun se disputait la gloire de l’abattre.
Je l’ai vu dans leurs mains quelque temps se débattre,
Tout sanglant à leurs coups vouloir se dérober ;
Mais enfin à l’autel il est allé tomber.
Du peuple épouvanté j’ai traversé la presse
Pour venir de ces lieux enlever ma princesse,
Et regagner le port, où bientôt nos amis
Viendront couverts du sang que je vous ai promis.
HERMIONE
Qu’ont-ils fait !
ORESTE
Pardonnez à leur impatience :
Ils ont, je le vois bien, trahi votre vengeance ;
Vous vouliez que ma main portât les premiers coups,
Qu’il sentît en mourant qu’il expirait pour vous ;
Mais c’est moi dont l’ardeur leur a servi d’exemple :
Je les ai pour vous seule entraînés dans le temple,
Madame ; et vous pouvez justement vous flatter
D’une mort que leurs bras n’ont fait qu’exécuter.
Vous seule avez poussé les coups…
HERMIONE
Tais-toi, perfide,
Et n’impute qu’à toi ton lâche parricide.
Va faire chez tes Grecs admirer ta fureur.
Va : je la désavoue, et tu me fais horreur.
Barbare, qu’as-tu fait ? Avec quelle furie
As-tu tranché le cours d’une si belle vie ?
Avez-vous pu, cruels, l’immoler aujourd’hui,
Sans que tout votre sang se soulevât pour lui ?
Mais parle : de son sort qui t’a rendu l’arbitre ?
Pourquoi l’assassiner ? Qu’a-t-il fait ? À quel titre ?
Qui te l’a dit ?
ORESTE
Ô dieux ! Quoi ! ne m’avez-vous pas
Vous même, ici, tantôt, ordonné son trépas ?
HERMIONE
Ah ! fallait-il en croire une amante insensée ?
Ne devais-tu pas lire au fond de ma pensée ?
Et ne voyais-tu pas, dans mes emportements,
Que mon cœur démentait ma bouche à tous moments ?
Quand je l’aurais voulu, fallait-il y souscrire ?
N’as-tu pas dû cent fois te le faire redire ?
Toi-même avant le coup me venir consulter,
Y revenir encore, ou plutôt m’éviter ?
Que ne me laissais-tu le soin de ma vengeance ?
Qui t’amène en des lieux où l’on fuit ta présence ?
Voilà de ton amour le détestable fruit :
Tu m’apportais, cruel, le malheur qui te suit.
C’est toi dont l’ambassade, à tous les deux fatale,
L’a fait pour son malheur pencher vers ma rivale.
Nous le verrions encor nous partager ses soins ;
Il m’aimerait peut-être, il le feindrait du moins.
Adieu. Tu peux partir. Je demeure en Épire :
Je renonce à la Grèce, à Sparte, à son empire,
À toute ma famille ; et c’est assez pour moi,
Traître, qu’elle ait produit un monstre tel que toi.
Jean Racine, Andromaque, acte V, scène 3
La partition
À l’écoute de cette œuvre, l’une des plus étonnantes et des plus novatrices écrites par Rossini, on mesure tout le chemin parcouru par le compositeur depuis Tancredi (créé six ans plus tôt), chef-d’œuvre de l’opera seria encore fortement ancré dans une esthétique « à l’ancienne », avec recitativi secchi et pezzi chiusi de formes traditionnelles. Au contraire, Ermione semble projeter le bel canto de ce premier ottocento vers l’avenir, avec une orchestration dense et riche, un discours musical continu toujours parfaitement en phase avec la teneur dramatique des situations évoquées par le livret. Dès l’ouverture, l’auditeur est saisi par le dramatisme mais aussi l’étonnante modernité de la partition : l’introduction de l’œuvre sollicite en effet la participation du chœur, chantant les lamentations des Troyens captifs, et elle se fond naturellement avec la première scène introduisant la cavatine d’Andromaque : « Mia delizia ! » Les différents « airs » de la partition n’ont par ailleurs rien des arie traditionnelles faisant entendre cavatines et cabalettes avec reprises ornées. Il s’agit au demeurant plus de scènes que de véritables airs, tant les interventions des autres personnages dialoguant avec l’interprète principal y sont importantes. Parmi ces « airs », la scène finale chantée par Ermione est sans doute l’une des plus impressionnantes et des plus hautement tragiques jamais composées par Rossini.
NOTRE SÉLECTION POUR VOIR ET ÉCOUTER L'ŒUVRE
Les CD
Scimone / Gasdia, Zimmermann, Palacio, Merritt. Orchestre philharmonique de Monte-Carlo et Chœur Philharmonique de Prague. 2 CD Erato, 1986.
Kuhn / Caballé, Horne, Blake, Merritt. Coro di Radio Budapest, Orchestra Giovanile Italiana. 2CD Legato Classics, 1987.
Parry / Carmen Giannattasio, Patricia Bardon, Paul Nilon, Colin Lee. Orchestre philharmonique de Londres et le Chœur Geoffrey Mitchell. 2 CD Opera Rara, 2009.
Fogliani / Farnocchia, Faggioli, Marin, Kabongo. Krakow Philharmonic Chorus and Orchestra. 2 CD Naxos, 2022.
Streaming
Kuhn, De Simone / Caballé, Horne, Blake, Merritt. Pesaro 1987
Davis, Vick / Antonacci, Montague, López Yáñez, Ford. Glyndebourne, 1995
Zedda / Meade, Spyres, Pizzolato, Banks. Coruna, 2015 (version de concert)
R. Abbado, D. Abbado / Ganassi, Pizzolato, Kunde, Siragusa. Pesaro, 2008
DVD et Blu-ray
Davis, Vick / Antonacci, Montague, López Yáñez, Ford. Orchestre philharmonique de Londres et Chœur du Festival de Glyndebourne. 1 DVD Kultur Video, 1995.
R. Abbado, D. Abbado / Ganassi, Pizzolato, Kunde, Siragusa. Teatro Comunale de Bologne, Orchestre et Chœur de Chambre de Prague. 1 DVD Dynamic, 2008.
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Spectacles
- Bad Wildbad, juillet 2022
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