Tarare de Salieri (1787) : un cas rare à Versailles

Tarare, Opéra de Versailles, samedi 10 octobre 2026
Amour et pouvoir, turquerie et tyrannie : Tarare est un cas rare sur scène comme en concert. Car l’œuvre n’a jamais été gravée dans le marbre des programmes lyriques. Pensez : l’opéra qui connut un immense succès sous la Révolution Française (et pour cause, comme nous le verrons) n’a plus été représenté sur les scènes lyriques françaises depuis… 1820 – sauf une fois, à Strasbourg en 1991. Pauvre Salieri, dont le syndrome est l’ombre portée de Mozart. Une légende noire que déclina le film Amadeus, inspiré du fameux Mozart et Salieri de Pouchkine (1830), que Rimsky Korsakov mit en musique en 1898[1].
Depuis le grand succès de ses Danaïdes en 1784, Salieri avait le statut de favori de Marie-Antoinette. Il s’adjoignit les bons offices d’Augustin Caron de Beaumarchais pour son Tarare. Trois années après son Mariage de Figaro, critique acide et ironique de l’aristocratie, Beaumarchais donnait, avec son seul livret d’opéra, une violente dénonciation des excès du despotisme. Ce fut un triomphe à l’Opéra de Paris avant la refonte de l’œuvre par le compositeur et Da Ponte pour Axur, Roi d’Ormuz, une version italienne créée à Vienne pour l’Empereur et qui fit ensuite le tour du monde.
Alors oui, cette recréation était attendue et c’est une grande réussite. Salieri apparait pour ce qu’il fut : un grand, porté par un magnifique spectacle, une mise en scène inventive signée Jean-Romain Vesperini, de superbes vidéos bien venues d’Étienne Guiol et des interprètes engagés, à commencer par le violoniste fait chef, Théotime Langlois de Swarte qui imprime un élan et une énergie dramatique sans faille.
Le canevas de cette turquerie est classique. Sauf pour son prologue mettant en scène la Nature qui créé sous nos yeux, avec son attirail de petit chimiste, les personnages de l’opéra, en compagnie du génie du feu – un procédé que Mondonville avait déjà utilisé dans Titon et l’aurore en 1753.
L’action débute quarante années après cet étonnant prologue, près du détroit d’Ormuz, dans un orientalisme approximatif puisqu’on y révère Brama… Le roi Atar enlève la belle Astasie et rêve de conquérir son cœur. Mais la belle le méprise, restant fidèle à ses sentiments pour son amant, le glorieux général Tarare qui, jadis, a sauvé la vie de son roi. Voulant ravir le commandement, Altamort, le fils du Grand Prêtre, est tué en duel par Tarare qui ensuite, grâce à la complicité de l’eunuque Calpigi, se rend furtivement dans le harem, déguisé en mendiant muet. Il se fait alors capturer par Atar qui veut d’abord le tuer, puis décide de lui faire épouser Astasie (qu’il appelle Irza) afin d’humilier celle qui le repousse. C’est compter sans la ruse de Spinette, la suivante d’Irza : elle se fait passer pour sa maîtresse. Quiproquo sur fond de vengeance meurtrière d’Atar, lequel s’est finalement résolu à tuer le visiteur du soir, sans savoir qui il est vraiment. Alors Calpigi dévoile la véritable identité sous les acclamations des soldats qui portent Tarare sur le trône. Les amants se retrouvent tandis qu’Atar se donne la mort. Happy end…
L’idée de projeter des vidéos dépassant le simple cadre de scène immerge immédiatement le spectateur dans un vaste monde onirique. C’est à Étienne Guiol que l’on doit cette magie où les lumières de Christophe Chaupin jouent tout leur rôle. Nous voici tour à tour dans l’espace, dans un somptueux harem oriental, dans les flammes qui consument virtuellement le lieu… Il est clair que la vraie réussite du spectacle tient beaucoup à cette imagerie faisant vivre un théâtre inspiré. Aucun temps mort, un jeu d’acteurs mêlant vaillance et humour, pathétique et amour. Et si le livret de Beaumarchais est efficace, la musique de Salieri nous tient en haleine avec cette façon durchkomponiert avant la lettre. Pas de récitatifs et airs séparés comme dans l’opera seria mozartien, ni d’alternance texte / musique comme dans le singspiel, mais un enchainement fluide rendant la partition très souple et moderne. Il y aussi ces clins d’œil vers le style, la déclamation et les chœurs de Gluck comme vers Mozart et son Enlèvement au sérail. Mais les atours musicaux de la turquerie restent discrets, alors qu’à plus d’un moment s’ouvrent des chemins que les musiques révolutionnaires vont mettre à profit quelques années plus tard.
L’Orchestre de l’Opéra royal (qui se démultipliait puisqu’en même temps en concert à Tours dans une autre formation) semblait en réel progrès grâce au travail au cordeau que fit Théotime Langlois de Swarte avec des violons qui crépitaient, virevoltaient, enflammaient l’action. La flûte de Gabrielle Rubio[2] apporta des moments bucoliques et poétiques à une action virevoltante où les cors naturels et les percussions prenaient toute leur place. Il reste que cette attention aux cordes déséquilibrait la cohérence d’un ensemble qui gagnerait à plus d’homogénéité.
Le plateau vocal était dominé par le Tarare tourmenté de Reinoud Van Mechelen qui, sans jamais forcer une voix au timbre toujours aussi charmeur et puissant, réussit dans la fougue amoureuse (« Aspasie est une déesse », acte II), dans le doute (« De quel nouveau malheur suis-je encore menacé ? », acte III) comme dans la révolte (« Quand je m’engageai sous tes lois », acte V) à camper un personnage attachant. Sachant doser ses aigus comme ses pianissimi avec une grande science de la voix, c’était bien lui le héros de la soirée et les spectateurs ne s’y sont pas trompés.
Très sollicité, le roi du baryton Jean-François Lapointe montrait parfois quelques signes de fatigue vocale malgré un jeu d’une rare prestance. Déséquilibré par une légère erreur de texte amenant le chef à interrompre le spectacle l’espace de deux secondes (bravo aux musiciens si réactifs !), il réussit à reprendre rapidement son rôle de tyran, grâce à des basses tonnantes et malgré un médium semblant parfois bien mat.
La basse Alexandre Adra dans le rôle Arthénée, le grand prêtre, confirmait ce que l’on avait déjà apprécié dans ses rôles baroques : une assurance et un timbre, une présence dramatique et une grande musicalité avec des graves puissants mais une prononciation encore à parfaire. Le noir Altamort du baryton-basse Alexandre Baldo possédait quant à lui de vraies qualités de noirceur et de présence.
Les voix mâles dominaient la partition et ces quatre personnages triomphaient dans la rare combinaison du quatuor final de l’acte II : un ténor et trois voix graves pour un moment de frisson musical.
Mais ce n’est pas tout : ajoutons le baryton Jean-Gabriel Saint-Martin, qui campait le Génie du feu avec truculence et le rôle d’Urson, le capitaine des gardes, avec fougue dans son impressionnant récit du duel de l’acte III en forme de mélodrame ou dans l’air guerrier du quatrième acte. Enfin, last but not least comme le montra justement l’applaudimètre final, le ténor Enguerrand de Hys interprétait l’eunuque Calpigi avec un grain de folie et beaucoup d’abattage, rôle comique qu’il connait bien pour l’avoir enregistré avec Christophe Rousset[3]. Son air inénarrable avec chœur au IIIe acte nous entraînait musicalement sur les tréteaux de la foire Saint-Germain, préfigurant déjà l’humour d’un Offenbach, dans une scène joyeuse de dance-floor où le ténor fit des merveilles tant vocales que théâtrales.
Si toute l’action tourne autour de la possession d’une femme, ce ne sont donc pas les rôles féminins qui se trouvent au premier plan, bien que ce soit la soprano Gwendoline Blondeel qui ouvrait l’opéra dans le rôle truculent de la Nature. Là comme dans sa facétieuse incarnation de Spinette, sa voix ductile montrait quelques limites dans l’aigu, mais sa présence scénique imposait deux personnages aux costumes particulièrement déjantés. Signalons d’ailleurs la magnifique inspiration d’Alain Blanchot pour l’ensemble de la production, en lien étroit avec Laurence Couture et Mathilde Benmoussa pour les coiffures, perruques et maquillages. Ce réel travail d’équipe apporte une cohérence et contribue à la grande réussite de la soirée.
Au centre de l’intrigue, le personnage d’Astasie n’est pas musicalement le mieux servi, malgré quelques beaux moments et surtout ce très bel air qui ouvre le IVe acte. « O mort, termine mes douleurs » chante alors rageusement la mezzo Eleonore Pancrazi, accompagné par un orchestre vif-argent, dans l’un des grands moments de cette soirée.
Ainsi Tarare revit en majesté pour quatre représentation versaillaises, mêlant toutes sortes de situations et d’affects. Troublante soirée réussie dans ce cadre royal de l’Opéra de Versailles exaltant une œuvre majeure totalement en phase avec l’époque des Lumières. On y dénonce clairement la religion comme appui indéfectible du pouvoir despotique. On y chante « Égaux par la nature, que vous en serez loin par la société… Que rien n’altère notre touchante égalité » ou encore « l’abus du pouvoir suprême finit toujours par l’ébranler ». Et de fait, il y a deux façons d’entendre le chœur final qui chante « Homme, ta grandeur sur la terre n’appartient point à ton état ; elle est toute à ton caractère » : soit la légitimation d’une méritocratie chimérique ; soit la contextualisation de l’époque où « l’état » fait référence aux trois ordres qui clivent la France entre Clergé, Noblesse est Tiers État. Alors, ces mots revêtent une vraie nature sulfureuse. Celle dont se saisirent les révolutionnaires deux ans plus tard, à l’été 1789.
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[1] Voir David Christoffel : Le syndrome de Salieri (Éditions Premières Loges, 2025)
[2] Gabrielle Rubio vient de signer un très beau disque, La traversière, chez Harmonia Mundi.
[3] Tarare par Les Talens Lyriques dirigés par Christophe Rousset (2 CD Aparte, 2019)
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Tarare, Ombre de Tarare : Reinoud Van Mechelen
Astasie, Ombre d’Astasie : Éléonore Pancrazi
Atar, Ombre d’Atar : Jean-François Lapointe
La Nature, Spinette : Gwendoline Blondeel
Calpigi, Ombre de Calpigi : Enguerrand de Hys
Arthénée : Alexandre Adra*
Urson, Le Génie du feu : Jean-Gabriel Saint-Martin
Altamort, Ombre d’Altamort, Un Eunuque : Alexandre Baldo
Elamir, Ombre femelle : Clara Penalva*
Ombre de Spinette : Isaure Brunner
Ombre d’Arthénée, Un Esclave, Un Prêtre : Jérémie Delvert
Chœur de l’Opéra Royal – Orchestre de l’Opéra Royal, dir. Théotime Langlois de Swarte
Mise en scène : Jean-Romain Vesperini, assisté de Jean-Christophe Mast
Scénographie : Bruno de Lavenère
Costumes : Alain Blanchot
Lumières : Christophe Chaupin
Vidéo : Étienne Guiol
Maquillages, coiffures et perruques : Laurence Couture et Mathilde Benmoussa
* Membres de l’Académie de l’Opéra Royal – promotion 2025-2027.
Tarare
Tragédie lyrique en un prologue et cin actes d’Antonio Salieri, livret de Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, créé le 8 juin 1787 à l’Académie royale de musique, à Paris.
Opéra royal de Versailles, représentation du samedi 10 octobre 2026