Le Crépuscule des dieux de Wagner à Bastille pour les voix et la musique

Le Crépuscule des dieux, Opéra Bastille, jeudi 8 octobre 2026

Avant les deux cycles complets de L’Anneau du Nibelung de Wagner programmés en novembre 2026, l’Opéra national de Paris présente Le Crépuscule des dieux, dernier chapitre de la tétralogie. Même assagie, la mise en scène confiée à l’iconoclaste Calixto Bieito continue de dérouter les uns et de réjouir les autres, tous unanimes sur la qualité des voix et de l’orchestre.

Pour bien mettre en scène L’Anneau du Nibelung en 2026, année des 150 ans

2026 est la grande année de la Tétralogie de Wagner. Créée à l’été 1876 au Festival de Bayreuth, cette œuvre monumentale, qui totalise près de 17 heures de musique réparties entre un prologue et trois journées, constitue un incontournable pour les grandes maisons d’opéra. En cette année anniversaire, l’Opéra national de Paris se devait d’être présent pour asseoir sa réputation de première scène de France et de fleuron de l’art lyrique international. L’histoire du Ring est jalonnée de scandales. Le plus retentissant reste celui de 1976, autre année de célébration. La production de Patrice Chéreau a enflammé les wagnériens de tout poil avant de devenir un standard de la mise en scène contemporaine. En démystifiant les héros et les dieux du Walhalla, l’artiste de génie a définitivement imposé le théâtre à l’opéra pour le meilleur et pour le pire. Après la révolution Chéreau, que faire cinquante ans plus tard ? Suivre l’exemple en creusant encore plus la psychologie des personnages, revenir aux mythes et légendes germano-nordiques ou recréer les conditions du scandale pour faire parler de soi ?
Lorsque Stéphane Lissner, alors à la tête de l’institution, a choisi Calixto Bieito pour illustrer ce nouveau Ring parisien, il a laissé un cadeau empoisonné à Alexander Neef, actuel directeur de l’Opéra national de Paris. En effet, une nouvelle production de quatre opéras entraîne toujours des frais considérables et une pression d’autant plus forte qu’elle est alimentée par l’attente fiévreuse des mélomanes passionnés du monde entier. Après Das Rheingold (L’Or du Rhin) placé dans le fouillis d’un vaste data center délabré, Die Walküre (La Walkyrie) en pleine guerre nucléaire et Siegfried dans une forêt par-dessus tête, Götterdämmerung (Le Crépuscule des dieux) devait apporter des réponses aux nombreuses questions soulevées.

Bieito entre beauté plastique et esthétique du moche

Estimant qu’un salut intermédiaire n’a pas de sens artistique tant que le cycle complet n’est pas parvenu à son terme, le metteur en scène avait prévenu, il ne viendrait pas sur scène avant le dernier épisode. Une déclaration que l’on pouvait traduire par : « attendez de voir ce que vous allez voir » ! Il faut bien évidemment considérer l’œuvre comme une entité unique et indissociable mais alors pourquoi n’est-il pas apparu à la fin de la représentation du 8 octobre 2026 ? Les mauvaises langues penchent pour le manque de courage ; les autres attendent la fin des représentations du Ring en novembre 2026 pour voir les réactions du public. En attendant, il est entendu que ces productions n’ont pas fait l’unanimité mais elles ont donné à réfléchir. Comme souvent, il fallait lire le programme de salle pour comprendre que l’effondrement du monde des dieux, cupides et avides de pouvoir, devait symboliser, dans cette mise en scène transhumaniste, le délabrement progressif et constant de notre planète.
Dans Le Crépuscule des dieux, Bieito fait quelques citations des précédents spectacles où la psychologie des personnages a été la grande absente de son travail. Après les échafaudages, les tuyaux, la forêt électrique des précédents volets, les décors de Rebecca Ringst abandonnent leur trivialité au profit de l’élégance d’une salle de réunion (ou salle à manger) où, sur de gigantesques panneaux lumineux, défilent des vidéos assez belles, sans doute générées par l’IA. Le monde des Gibichungen est celui de la finance et des dirigeants plus dégénérés les uns que les autres. Les personnages gesticulent beaucoup et se contorsionnent en tous sens, sur et sous la table, pour signifier que les problèmes du monde actuel viennent d’une bande de décérébrés aux manettes. Bien que très convenu (« tout ça pour ça » pourrait-on dire !), le propos est défendable mais le principal reproche que l’on peut adresser à Bieito est de n’avoir fait aucun cas du livret écrit par Wagner. Toutes les difficultés que rencontrent les metteurs en scène pour représenter les scènes fantastiques ou intimes ont été contournées, voire escamotées, comme si Bieito adressait un pied de nez aux wagnériens pur jus. Brünnhilde, fière guerrière réduite à une petite fille à califourchon sur son cheval bâton, Siegfried, plouc à l’idiotie appuyée, n’évoquent au mieux qu’une gêne, au pire, un agacement qui va croissant. Celui-ci est entretenu par des provocations gratuites comme lorsque le héros, tranquille, grignote sa carotte.

Des voix et de la musique pour adoucir ce monde de brutes

Réduits à des caricatures ou à des êtres désincarnés évoluant dans un univers transhumaniste qui évacue toute psychologie, les chanteurs sont poussés à l’extravagance et ne peuvent pleinement exprimer leurs talents de comédiens. Le personnage de Gutrune est sans doute celui qui reçoit le traitement le plus désolant. Réduite à sa gestuelle, Sinead Campbell Wallace ne peut que grimacer pour exprimer ses sentiments. Le soprano de l’amoureuse de Siegfried plutôt léger et délicat n’a pas la surpuissance de ses partenaires qui lui suffirait pour se démarquer. Son frère Gunther est incarné par Johannes Martin Kränzle qui accuse parfois une fatigue vocale, notamment dans l’aigu. Le baryton allemand, entendu récemment dans Zaïde, possède un métier certain qui lui permet de briller dans un rôle de falot. La palme du plus impressionnant des méchants revient à Mika Kares, Hagen noir et solide qui fait trembler tout l’Opéra Bastille rien qu’au son de sa superbe voix de basse. Il ne fait qu’une bouchée du Siegfried d’Andreas Schager. L’admirable Heldentenor, l’un des meilleurs wagnériens actuels, accuse une certaine fatigue et des duretés qui ne l’empêchent pas de mener sa partie avec panache, et ce malgré des scènes où la bêtise du personnage est inutilement accentuée (a-t-on jamais vu un Siegfried se battre sans son épée ?). Avec des filles du Rhin de bonne facture (Margarita Polonskaya, Isabel Signoret, Katharina Magiera), les trois Nornes sont particulièrement convaincantes vocalement comme la mezzo Marie-Andrée Bouchard-Lesieur très à l’aise chez Wagner et surtout, Aude Extrémo que l’on n’attendait pas aussi marquante dans ce rôle secondaire. Celles qui sont censées régir les destins se retrouvent bien emberlificotées dans une énorme machine comparable à un laminoir à pâtes. Fricka dans L’Or du Rhin et La Walkyrie, Eve-Maud Hubeaux montre quelques limites dans le rôle de Waltraute mais livre une prestation vocale tout à fait digne alors qu’elle incarne une Walkyrie irradiée, estropiée et tremblant de tous les membres qui lui restent. Sa sœur Brünnhilde, personnage central à peu près épargné, est à nouveau la raison de voir ce spectacle car Tamara Wilson enchante de bout en bout. Certes, la soprano n’a pas encore la puissance des grandes artistes du passé mais elle déploie une intelligence vocale avec des couleurs, des nuances et une ligne de chant exceptionnelle. Elle est l’interprète idéale pour Pablo Heras-Casado. Sous sa direction, l’Orchestre de l’Opéra national de Paris sonne divinement wagnérien sans lourdeur et dans une délicatesse constante. L’on se surprend plus d’une fois à fermer les yeux et à être transporté par la beauté de sa direction. Ce Crépuscule des dieux qui clôt la dernière production événementielle de l’Opéra national de Paris laissera au moins le souvenir d’un aboutissement vocal et surtout musical.

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Les artistes

Siegfried : Andreas Schager
Gunther : Johannes Martin Kränzle
Alberich : Brian Mulligan
Hagen : Mika Kares
Brünnhilde : Tamara Wilson
Gutrune : Sinead Campbell Wallace
Waltraute : Eve-Maud Hubeaux
Première Norne : Aude Extrémo
Deuxième Norne : Marie-Andrée Bouchard-Lesieur
Troisième Norne : Sinead Campbell Wallace
Woglinde : Margarita Polonskaya
Wellgunde : Isabel Signoret
Flosshilde : Katharina Magiera

Mise en scène : Calixto Bieito
Décors : Rebecca Ringst
Costumes : Ingo Krügler
Lumières : Michael Bauer
Vidéo : Sarah Derendinger
Dramaturgie : Bettina Auer

Orchestre de l’Opéra national de Paris, dir : Pablo Heras-Casado
Cheffe des Chœurs : Ching-Lien Wu

Le programme

Götterdammerung (Le Crépuscule des dieux)

Opéra en un prologue et trois actes de Richard Wagner, créé le 17 août 1876 au Bayreuther Festspielhaus. Troisième journée du Ring des Nibelungen.
Paris, Opéra Bastille, représentation du 8 octobre 2026.