Festival Verdi 2026 3/3 – À Parme, Nabucco a le titre, Abigaïlle a la couronne

Nabucco, Teatro regio di Parma, samedi 3 octobre 2026

Pour son troisième rendez-vous d’importance, le Festival Verdi « Mondes lointains » retrouve le Teatro Regio de Parme avec Nabucco, dans une production signée Pier Luigi Pizzi. Une soirée marquée par la sobriété de la mise en scène, la remarquable prestation du chœur et de l’Orchestre de Bologne, mais surtout par l’incarnation éblouissante d’Abigaïlle par Lidia Fridman, véritable triomphatrice de la soirée.

Un Nabucco aux couleurs de Pizzi

Cette nouvelle production (qui sera reprise prochainement à Bologne et Gênes) a été pensée par Pier Luigi Pizzi, qui en signe la mise en scène, les décors et les costumes, avec la collaboration de Massimo Gasparon Cantarini, qui a également réglé les lumières. Fidèle à son esthétique, le metteur en scène italien propose un spectacle d’une grande sobriété, avec un plateau très dépouillé d’où se détachent quelques éléments particulièrement signifiants, à commencer par cet immense menorah (candélabre à sept branches) que les soldats assyriens renversent brutalement. La scénographie s’organise autour d’un grand escalier placé au fond de la scène et d’un vaste panneau dont les teintes évoluent en fonction des différentes ambiances du drame.

Pizzi joue d’ailleurs largement sur le symbolisme des couleurs et leur opposition, notamment pour distinguer les deux peuples : les Hébreux sont principalement vêtus de noir et de blanc, tandis que les Assyriens arborent le rouge. Les costumes sont dans l’ensemble d’une grande élégance, même si l’on s’interroge quelque peu sur ceux des soldats assyriens, affublés de curieux petits shorts de cuir noir et d’une grande cape rouge. L’ensemble produit un effet assez singulier lorsque les soldats sont amenés à courir sur le plateau !

La direction d’acteurs s’applique à rendre lisible la progression du drame et ménage plusieurs moments saillants. On retiendra notamment l’entrée en scène d’Abigaïlle, vêtue du même uniforme et coiffée du même casque que ses soldats. Sa longue chevelure blonde encore dissimulée sous ce dernier, accentue alors son allure androgyne, presque guerrière, qui évoque celle d’une amazone ; ou encore la scène où la couronne passe symboliquement de la tête de Fenena à celle d’Abigaïlle, puis à celle de Nabucco, matérialisant les conflits et rapports de pouvoir qui traversent le drame. Autre moment marquant : après le blasphème de Nabucco, qui le conduira à la folie, les personnages s’affaissent sur le sol tandis que la scène est intégralement plongée dans le noir.

Le spectacle a manifestement donné pleinement satisfaction au public, visiblement ému de retrouver Pier Luigi Pizzi, qui fête en ce 4 octobre 2026 ses 96 ans, mais demeure toujours aussi actif sur les scènes lyriques !

Un écrin orchestral et choral de grande qualité

Après Alzira et Aïda, nous retrouvons le chœur du Teatro Regio, qui délivre une nouvelle fois une superbe performance grandiose. Préparé, comme à son habitude, par Martino Faggiani, il impressionne notamment dans le chœur d’ouverture du premier acte, électrisant. Le célébrissime « Va, pensiero » est entonné dans une mezza voce saisissante et  distille toute l’émotion attendue, même si l’on regrette  que quelques voix un peu saillantes, notamment chez les ténors, ne se fondent pas parfaitement dans la masse.
L’Orchestre de Bologne délivre quant à lui une interprétation parfaitement idiomatique de l’œuvre, la musique de Verdi semblant couler dans les veines de ces musiciens ! Les couleurs sont chatoyantes, la palette de nuances semble infinie… Certaines interventions solistes sont par ailleurs remarquables, à l’image du chant du violoncelle accompagnant la mort d’Abigaïlle, d’un raffinement et d’une poésie extrêmes.
On peut évidemment compter sur le Festival Verdi en général, et sur Francesco Lanzillotta en particulier, pour que la partition de Verdi soit respectée dans son intégrité. Le fait, notamment, d’entendre toutes les reprises, contrairement à une mauvaise tradition française qui les coupe systématiquement sans vergogne, rappelle à quel point elles font partie intégrante de l’esthétique du premier ottocento, et à  quel point un interprète de talent peut trouver de quoi les justifier, musicalement et dramatiquement. La reprise avec variations de « Salgo già » montre en quoi Abigaille gagne progressivement en détermination et en fureur, tandis que celle de « Deh perdona », chantée à fleur de lèvres par un Nabucco suppliant, suggère tout à la fois l’effondrement du monarque et la sincérité de sa supplique. Sous la direction de Francesco Lanzillotta, les effusions lyriques ne versent pas dans le sentimentalisme, les pages énergiques évitent toute trivialité, les scènes les plus dramatiques le sont sans jamais céder à certains excès stylistiquement hors de propos. Bref, l’élégance, l’absence de vulgarité conjuguées à une efficacité dramatique constante sont le signe de fabrique d’un chef décidément excellent dans le répertoire du premier Ottocento – même s’il est loin de se cantonner à ce seul répertoire !

Lidia Fridman, une Abigaïlle en état de grâce

La distribution vocale a fait l’objet de soins tout particuliers, jusque dans les plus petits rôles. Le Grand Prêtre est tenu par Adriano Gramigni, au chant percutant, tandis que Simone Fenotti campe un Abdallo à la belle assurance vocale. Les aigus de Maria Cristina Bellantuono (Anna) se déploient quant à eux sans peine au-dessus de la prière finale, « Immenso Jehovah ».

Y aurait-il à Parme un méchant virus qui s’acharnerait sur les cordes vocales des chanteurs lyriques ? On pourrait le croire après la mésaventure vécue par Laura Verrecchia dans le rôle de Fenena. Comme son confrère Vincenzo Costanzo qui interprétait Radamès la veille au Teatro Verdi de Busseto, la mezzo-soprano commence à faire entendre un chant à l’intonation quelque peu incertaine dans sa belle scène de la quatrième partie, « Oh dischiuso è il firmamento ! », avant de devoir s’interrompre, prise d’une quinte de toux. Elle termine sa scène tant bien que mal, mais devra lutter jusqu’à la fin de l’œuvre contre de nouveaux accès de toux. Comme Vincenzo Costanzo la veille, Laura Verrecchia semble particulièrement mal à l’aise, presque effondrée, au moment des saluts. Il n’y a évidemment aucune honte à être malade, et le public a parfaitement compris qu’elle avait courageusement lutté contre une évidente méforme. Attendons de la retrouver en pleine possession de ses moyens pour pouvoir juger de ses véritables qualités vocales.

Andrés Moreno García est un Ismaël à la ligne de chant élégante et raffinée, auquel on pourra toutefois reprocher un léger manque de puissance.

Michele Pertusi demeure, lui, un Zaccaria de très grande classe. La projection vocale a conservé toute son autorité et la célèbre basse délivre une prière (« Tu sul labbro de’ veggenti ») de toute beauté, portée par un legato souverain, des demi-teintes soignées et un chant mezza voce parfaitement maîtrisé.

C’est le baryton mongol Ariunbaatar Ganbaatar qui incarne le rôle-titre, après l’avoir chanté cet été au Festival de Macerata ou, en juin 2024, à l’Opéra de Las Palmas. Lorsque nous l’avions découvert à Paris, à l’occasion d’une superbe Traviata donnée à la Philharmonie (décembre 2024), nous avions été frappés par la profonde d’humanité de son timbre et de son chant. Nous nous interrogions alors sur la capacité de l’artiste à changer de registre : saurait-il déployer le même talent au service d’incarnations plus énergiques, voire plus autoritaires ou plus violentes ? Nous voici pleinement rassurés : la scène du blasphème est interprétée avec toute l’arrogance attendue, et le chanteur possède l’aplomb et la vaillance nécessaires au personnage, notamment dans l’électrisante cabalette de la dernière partie, « O prodi miei ». Pourtant, c’est bien dans les passages cantabile, empreints de douceur, qu’il nous est apparu le plus remarquable. Sa prière finale, « Dio di Giuda », extrêmement nuancée et portée par un souffle très long, a remporté tous les suffrages. De même, sa supplique à Abigaïlle, « Deh perdona ad un padre che delira », chantée sur le souffle et irisée de subtiles variations dans les couleurs du timbre, a constitué un très beau moment d’émotion.

La triomphatrice de la soirée aura toutefois été sans aucun doute Lidia Fridman. Nous avons déjà entendu à plusieurs reprises cette excellente soprano, qui nous a laissé de forts beaux souvenirs, notamment dans Lady Macbeth, ici même à Parme, ou plus récemment à Turin sous la baguette de Riccardo Muti. Ses prestations antérieures restent pourtant loin derrière la performance époustouflante qu’elle a délivrée ce soir.
Dans une forme stratosphérique, Lidia Fridman vient à bout de toutes les difficultés dont est hérissé le rôle d’Abigaïlle, au point de faire paraître la partition dévolue au personnage d’une simplicité désarmante. Les sauts de tessiture meurtriers, les coloratures di forza, les graves abyssaux, les aigus foudroyants, le chant spianato et legato : tout est impeccablement maîtrisé. À cette virtuosité vocale s’ajoute un véritable soin apporté à l’incarnation dramatique, qui rend le personnage parfaitement convaincant. Plus encore que dans les pages les plus éclatantes, c’est dans le cantabile d’« Anch’io dischiuso un giorno » ou dans celui de la scène finale que le talent de la chanteuse s’est particulièrement révélé. « Anch’io dischiuso », dont le caractère délicat ne fait pas la page la plus propice à susciter les acclamations, a ainsi donné lieu à d’interminables applaudissements d’une salle visiblement conquise. On attend désormais avec impatience l’Odabella que doit incarner Lidia Fridman au Théâtre des Champs-Élysées en mars prochain, sous la baguette de Riccardo Muti. À ne pas rater !

Rappelons pour terminer que les « mondes lointains » de ce Festival Verdi 2026 se poursuivront lors d’un gala donné le 10 octobre prochain, au cours duquel on pourra notamment entendre des extraits du Corsaire et de Jérusalem, deux ouvrages trop rarement proposés. De quoi prolonger encore ce périple à travers les territoires moins familiers du théâtre verdien…

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Les artistes

Nabucodonosor
: Ariunbaatar Ganbaatar

Ismaele : Andrés Moreno García

Zaccaria : Michele Pertusi

Abigaille : Lidia Fridman
Fenena : Laura Verrecchia

Il gran sacerdote di Belo : Adriano Gramigni

Abdallo : Simone Fenotti

Anna : Maria Cristina Bellantuono

Orchestra del teatro comunale di Bologna, dir. Francesco Lanzillotta
Coro
del teatro regio di Parma,
dir.
Martino Faggiani
Mise
en scène, décors, costumes :
Pier Luigi Pizzi
Assistant à la mise en
scène et aux lumières
 :
Massimo Pizzi Gasparon Contarini
Mouvements scéniques : Marco Berriel

Le programme

Nabucco

Dramma lirico en quatre parties de Giuseppe Verdi, livret de Temistocle Solera, créé à la Scala de Milan le 9 mars 1842.
Teatro regio di Parma, représentation du samedi 3 octobre 2026.