A l’Opéra de Nice, une rentrée de folie avec Orlando de Haendel

Orlando, Opéra Nice Côte d’Azur, mercredi 30 septembre 2026

Après de nombreuses réussites et la création française de Satyagraha de Philip Glass l’année dernière dans une production marquante, les ouvertures de saison de l’Opéra de Nice sont particulièrement attendues. Nouveau choix audacieux, Orlando, le chef-d’œuvre baroque de Haendel joué pour la première fois à Nice, va un peu plus loin dans la folie, au sens premier du terme !

Oser, oser Orlando, opéra de folie

Dans le renouveau moderne du répertoire baroque, Orlando de Haendel a mis davantage de temps à s’imposer sur les scènes internationales, le livret inspiré de L’Arioste n’offrant que peu d’action aux héros contrairement à Rinaldo, Alcina ou Giulio Cesare. Orlando (le célèbre Roland de Roncevaux) est amoureux de la belle Angelica intimement liée au fier Medoro qui a éconduit la bergère Dorinda, résignée, tout cela sous le regard démiurge du magicien Zoroastro. Avec des situations vaudevillesques assez limitées, la force de l’opéra tient surtout sur une scène de folie particulièrement impressionnante qui n’intervient qu’aux deux-tiers de l’œuvre. Même servies par Robert Carsen (dans une mémorable scénographie au Théâtre des Champs-Élysées, en 1994) ou récemment par Jeanne Desoubeaux dans une jolie nuit au musée (au Théâtre du Châtelet en 2025), les tentatives théâtrales n’ont pas toujours réussi à sortir les spectateurs d’un léger ennui que peuvent provoquer les arias da capo, surtout lorsqu’ils ne sont pas les plus connus. Oser Orlando pour une ouverture de saison est un défi parfaitement relevé à l’Opéra Nice Côte d’Azur par Bertrand Rossi, actuellement l’un des directeurs les plus créatifs d’opéra en France. En choisissant de coproduire avec l’Opéra de Lausanne un spectacle emmené par Mariame Clément dans une distribution inédite avec la direction inattendue de Jean-Christophe Spinosi, il transforme brillamment ce pari risqué en véritable événement lyrique.

Orlando, le héros qui a vraiment un pète au casque

Dès les premières notes de l’ouverture, l’élégance de Jean-Christophe Spinosi crée une agréable surprise (grand vivaldien, le chef qui nous avait plutôt habitués au dynamisme de ses attaques et à une fougue parfois rageuse, jouera de raffinements tout au long de la soirée). En surimpression, on peut lire tout d’abord sur le rideau de scène des pages du journal intime d’Angelica qui narre un épisode étonnant : un jeune homme se présente à elle comme son sauveur et lui offre un bracelet en or. D’une tout autre teneur, la version décrite par Orlando, le jeune homme en question paranoïaque et complotiste, ne laisse aucun doute sur le chancellement prononcé de sa santé mentale. Lorsque le rideau se lève, le décor impressionnant signé Kaspar Glarner (un immense casque médiéval occupe tout le plateau) offre le second choc esthétique, après la musique, en donnant le ton d’un spectacle qui jouera habilement sur plusieurs tableaux.
Mariame Clément part d’un postulat simple et redoutable, Orlando vit dans un monde parallèle où se côtoient donjons et dragons, princesses en hennin et héros en heaume, l’épée à la main. La mise en scène, d’une grande intelligence, suivra quasi à la lettre le livret d’après L’Arioste, modernisant l’action placée dans un café tenu par Dorinda, avec des clins d’œil délicieux. Cherchant à fuir le harceleur, Angelica et Medoro prennent un vol de la compagnie Arioste Airlines. Sur leur pas, Orlando s’engouffre dans le tapis à bagage pour ressortir dans un décor sylvestre issu de sa représentation mentale. Les mélomanes sourcilleux chercheront à coincer Mariame Clément en vain, aucune incohérence ne venant contrarier son travail qui procure énormément de plaisir.

Et si le plus fou de tous était le chef Jean-Christophe Spinosi ?

Zoroastro sera à la fois le magicien du délire d’Orlando mais également client du bar surveillant ses dérapages puis médecin psychiatre au chevet du malade. Le baryton Joan Martin-Royo possède l’autorité naturelle et une belle aisance dans les vocalises qui lui permettent d’habiter son personnage avec évidence. Même si le format vocal de l’ensemble de la distribution n’impressionne pas par sa puissance, il est néanmoins parfaitement homogène et équilibré. Le personnage de Medoro, créé à l’origine par la contralto Francesca Bertolli, est ici confié au contreténor Fernando Escalona. Le timbre sensuel du jeune artiste convient comme un gant au héros secondaire à qui il offre un panache appréciable. Mariame Clément donne de la chair à ses personnages qui passent facilement au premier plan comme la Dorinda vivante d’Emilie Rose Bry. Derrière son bar ou s’adressant à sa confidente avec caractère, la soprano brille tout particulièrement dans « Quando spieghi tuoi tormenti » grâce à sa voix expressive, piquante et délicieusement colorée. Au disque ou sur scène, Orlando de Haendel présente une complexité avec la caractérisation des deux héroïnes féminines, les tessitures de Dorinda et d’Angelica étant relativement proches.
Bien différenciée, Marie Lys s’attaque à un rôle tenu autrefois par Anna Maria Strada, créatrice, entre autres, de Ginevra dans Ariodante ou du rôle-titre d’Alcina. La soprano survole la partition avec une belle maîtrise des nuances et du style haendélien et toutefois, lors de cette première, un léger manque de couleurs, que l’assurance prise au fil des représentations devrait naturellement estomper. Autre rôle qui peut paraître écrasant lorsque l’on sait qu’il a été confié au castrat Senesino, superstar de l’époque, Orlando est incarné par Rémy Brès-Feuillet. Sans avoir les mêmes armes pour pouvoir rivaliser de puissance, il se confronte au souvenir des nombreuses mezzos qui ont accaparé le rôle. Même si la projection du contreténor peine parfois à soutenir la véhémence du personnage, ses vocalises sont impeccables et la caractérisation du personnage irréprochable. La ligne vocale est menée avec une grande intelligence, ménageant quelques surprises bienvenues comme ce grave lâché à la fin de « Cielo! se tu il consenti » du plus bel effet. Même si elle ne restera pas dans l’anthologie des plus délirantes, la grande scène de folie, si attendue, est très joliment chantée et surtout superbement accompagnée par Jean-Christophe Spinosi qui semble s’en être emparé. Accelerandos et accentuation des dissonances, le chef obtient des effets saisissants de l’Orchestre Philharmonique de Nice, très en forme, renforcé par plusieurs instrumentistes chevronnés de l’Ensemble Matheus. Folie sur scène et dans la fosse, l’Orlando marquant de l’Opéra Nice Côte d’Azur confirme que la vivacité de la scène méditerranéenne est un atout précieux pour la ville de Nice.

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Les artistes

Orlando : Rémy Brès Feuillet
Angelica : Marie Lys
Medoro : Fernando Escalona
Dorinda : Emilie Rose Bry
Zoroastro : Joan Martin-Royo

Orchestre Philharmonique de Nice, avec la participation de l’Ensemble Matheus, dir. : Jean-Christophe Spinosi

Mise en scène : Mariame Clément
Décors & costumes : Kaspar Glarner
Lumières : Valerio Tiberi
Vidéos : Gianfranco Bianchi

Le programme

Orlando

Opera seria en trois actes de Georg Friedrich Haendel d’après L’Arioste, créé le 27 janvier 1733 au King’s Theatre à Londres.
Opéra Nice Côte d’Azur, représentation du mercredi 30 septembre 2026.