Festival Verdi 2026 1/3 – Parme réveille ALZIRA, belle endormie du répertoire verdien

Alzira, Teatro regio di Parma, jeudi 1er octobre 2026
Pour son édition 2026, le Festival Verdi de Parme place les Mondi lontani au cœur de sa programmation. Entre Nabucco et Aïda, deux piliers du répertoire verdien, le Teatro Regio exhume Alzira, ouvrage rare et longtemps délaissé, créé en 1845. Sous la baguette de James Conlon, cette résurrection permet de redécouvrir une partition plus riche et plus singulière qu’une réputation peu flatteuse ne pourrait le laisser penser.
Une partition sauvée de l’oubli
Pour son édition 2026, le Festival Verdi de Parme a retenu pour thématique les Mondi lontani, ces « mondes lointains » qui nourrissent l’imaginaire exotique du théâtre lyrique du XIXᵉ siècle. Aux côtés de deux des ouvrages les plus célèbres de Verdi, Nabucco et Aïda, le festival, après l’Opéra Royal de Wallonie-Liège en 2022, propose une rareté : Alzira, sans doute l’un des opéras les moins connus et peut-être aussi les moins appréciés du compositeur.
Lorsqu’on entreprend courageusement de ressusciter une œuvre aussi peu fréquentée, il est prudent de s’assurer une affiche suffisamment prestigieuse pour susciter la curiosité d’un public parfois quelque peu frileux face aux redécouvertes. Le choix de James Conlon pour mener à bien cette entreprise constitue à cet égard un atout de taille. Le chef américain, que le public français a quelque peu perdu de vue depuis son départ de l’Opéra de Paris, retrouve ici avec beaucoup de plaisir un répertoire qui, a priori, n’est pas celui auquel on l’associe le plus spontanément. Il s’y montre pourtant particulièrement à son aise et défend avec conviction une partition qu’il dit aimer profondément.
« Alzira ne mérite pas l’oubli qui a marqué son histoire pendant près de deux siècles, mais devrait retrouver la place qui lui revient parmi les autres œuvres qui lui sont apparentées », écrit-il dans le programme de salle. Sa direction témoigne effectivement de cet attachement. Loin du clinquant facile qui peut rapidement faire sombrer les œuvres des années dites « de galère » dans une forme de vulgarité, James Conlon privilégie une construction dramatique resserrée, tout en mettant en valeur les puissantes envolées lyriques qui jalonnent la partition, notamment le grand finale du deuxième acte. Le chef sait aussi suspendre le temps, comme lorsque Álvaro chante « Nella polve, genuflesso / ecco un padre », installant une gravité saisissante avant que la musique ne s’élargisse progressivement en un ample ensemble lyrique, selon un procédé dont Verdi fera bientôt son miel.
Conlon fait également entendre les détails les plus délicats de l’écriture. Est ainsi superbement mise en valeur, lors de la mort de Gusmano, la clarinette dont la ligne douce et chantante, profondément humaine, dialogue avec le registre grave et chaleureux du violoncelle soutenant et accompagnant la voix du mourant. La très belle introduction de la scène 6 du deuxième acte met elle aussi en lumière une clarinette particulièrement expressive, qui n’est pas sans évoquer son intervention dans la scène de la lettre à l’acte II de Traviata. Sous la baguette de Conlon, certaines pages d’Alzira semblent d’ailleurs annoncer certains chefs-d’œuvre à venir. Le duo plein de fougue entre Gusmano et Alzira, au début du deuxième acte, alors que l’héroïne accepte d’épouser un homme qu’elle déteste pour sauver celui qu’elle aime, fait ainsi songer à la confrontation entre Leonora et le comte de Luna dans la dernière partie du Trouvère.
L’équilibre entre fosse et plateau est par ailleurs constamment maîtrisé et sous la direction de Conlon, le Filarmonica Arturo Toscanini déploie des couleurs chatoyantes, tandis que le Coro del Teatro Regio di Parma fait preuve d’une précision et d’une implication sans faille – notamment les pupitres masculins, particulièrement sollicités dans cet ouvrage.
Une distribution à la hauteur de la redécouverte
Vocalement, Alzira est une œuvre assez difficile à distribuer. Elle réclame un ténor et une soprano de tout premier plan, un baryton solide, mais aussi des seconds rôles de qualité : le moindre maillon faible risquerait de compromettre l’équilibre de l’ensemble. Le Teatro Regio a réussi cette gageure, notamment en faisant appel à plusieurs anciens élèves de l’Accademia Verdiana. Parmi eux, Long Ning, dans le rôle d’Otumbo, et Erica Cortese, dans celui de Zuma, se distinguent tout particulièrement.
Alessio Cacciamani, dans le rôle d’Álvaro, éprouve lors de ses premières interventions quelque difficulté à maîtriser un vibrato un peu trop présent. Il canalise cependant rapidement ses moyens et livre ensuite un portrait à la fois autoritaire et humain, qualité essentielle pour un personnage dont l’autorité ne doit jamais faire oublier la dimension paternelle.
Marta Torbidoni, qui poursuit une belle carrière internationale, principalement centrée sur l’Italie, nous avait été révélée à l’occasion d’une belle Luisa Miller proposée par Angers-Nantes Opéra. Elle affronte ici le rôle particulièrement exigeant d’Alzira. La partition requiert une certaine virtuosité dès l’air d’entrée, mais aussi de puissants élans lyriques et dramatiques qui parcourent tout l’ouvrage. La soprano italienne paraît davantage à son aise dans ce second versant. Si sa cavatine et sa cabalette sont de qualité, elle éprouve parfois quelque difficulté à alléger ses beaux moyens et les aigus plafonnent parfois légèrement. Mais les pages les plus dramatiques de l’ouvrage la trouvent particulièrement à son aise. À l’entracte, nous apprendrons que la chanteuse est en méforme mais qu’elle a malgré tout choisi de poursuivre la représentation jusqu’à son terme. Le public ne pourra évidemment que lui en être reconnaissant. Les quelques réserves mentionnées ci-dessus n’empêchent pas son incarnation de recueillir les suffrages, grâce notamment à une implication vocale et scénique constante.
Gusmano est interprété par Daniel Luis De Vicente. Ce baryton hispano-américain, installé en Allemagne et très régulièrement présent sur les scènes allemandes et autrichiennes, demeure encore peu connu du public français, ce qui est regrettable au vu de ses qualités. Il dispose d’un matériau vocal de premier plan : une voix saine et puissante, mais surtout capable d’associer autorité et humanité. Cette dualité est indispensable pour donner toute sa crédibilité au personnage. Réduire Gusmano à une simple brute épaisse rendrait en effet difficilement compréhensible son évolution finale et son pardon envers celui qui l’a assassiné. De Vicente propose quoi qu’il en soit une incarnation de premier ordre, qui donne envie de retrouver prochainement ce baryton sur une scène française.
C’est toutefois Antonio Poli qui remportera le plus grand succès au rideau final. En superbe forme, le jeune ténor italien livre une magnifique interprétation de Zamoro, dont il possède toutes les qualités : jeunesse, fougue, élan vocal, sensibilité (son superbe « Ahi ! che debil rende amore » de l’acte II laisse s’épanouir une ligne d’une grande intensité lyrique). Il y a chez lui une franchise de l’accent et une générosité dans le chant qui ne sont pas sans rappeler José Carreras. Antonio Poli n’en soigne pas moins admirablement les nuances. Dans la scène 6 du deuxième acte, son « Misererandi avanzi di caduta grandezza » fait entendre une morbidezza superbe, avant de déployer toute la fougue nécessaire pour l’électrisante cabalette « Non di codarde lagrime ».
Une mise en scène entre intelligence et surcharge
Visuellement, le spectacle conçu par Manuel Renga pour la mise en scène, avec les décors et costumes d’Aurelio Colombo, a été chaleureusement accueilli par le public. Il nous a personnellement davantage partagé.
Les intentions du metteur en scène sont claires et intelligentes. Il évite heureusement deux écueils : celui d’une improbable reconstitution historique qui risquerait de faire sombrer l’œuvre dans le kitsch, et celui, encore plus facile, d’une transposition dans le monde contemporain. Il choisit une voie médiane, sans époque précisément définie. Certains costumes peuvent évoquer le temps des conquistadors, mais c’est surtout l’époque de Verdi et de Cammarano qui affleure, voire par moments le XXᵉ siècle, avec par exemple la reconstitution de certaines salles de musée renvoyant moins à une réalité historique ou géographique qu’à la manière dont les Occidentaux ont eux-mêmes représenté la civilisation inca.
Manuel Renga choisit ainsi de concentrer son propos sur la dénonciation de la violence. Violence des colonisateurs envers les populations opprimées, bien sûr, mais aussi violence comme réalité tristement universelle, les Incas n’étant pas épargnés par cette logique. Une pantomime pendant l’ouverture le montre de manière particulièrement claire : tandis que les Incas torturent et menacent de tuer Álvaro, une autre forme de violence se déploie sur un second plan, alors qu’Alzira est contrainte d’apprendre et d’accomplir les gestes d’une religion qui n’est pas la sienne.
Le discours est donc plutôt objectif et évite la caricature ou toute lecture manichéenne, malgré une scène finale que le spectateur du XXIe siècle a toujours un peu de mal à appréhender (mais Manuel Renga n’y est évidemment pour rien !) : la conversion au christianisme, quasi instantanée, de Zamoro et d’Alzira lors de la scène finale.
Si les intentions de la mise en scène sont intelligentes et louables, leur réalisation nous a en revanche moins convaincu. Certains tableaux sont trop littéraux, notamment dans une direction d’acteurs un peu trop « premier degré », et surtout le spectacle souffre d’une volonté constante de meubler visuellement chaque page musicale. Comme si le metteur en scène ne faisait pas tout à fait confiance à la musique et ressentait la nécessité de capter en permanence l’attention du spectateur par des images. Ainsi chaque scène, chaque air, chaque duo se trouve quelque peu parasité par des actions scéniques ou des tableaux visuels annexes qui, sans renforcer la teneur dramatique du propos, détournent l’attention de la musique : c’est tantôt une procession qui traverse le plateau, tantôt des fleurs tombant des cintres, un ballet venant inutilement se superposer à la musique d’un duo, des entrées et sorties incessantes de figurants pendant que les personnages du drame interagissent et chantent… Quelques fautes de goût apparaissent également, liées à un symbolisme parfois trop appuyé. Était-il vraiment nécessaire, par exemple, de faire apparaître Gusmano en bermuda avec des porte-chaussettes à pinces pour signifier sa jeunesse et rappeler qu’il est un fils appelé à succéder à son père ? C’est finalement lorsque le spectacle se calme et que le metteur en scène opte pour la sobriété qu’il convainc le plus…
Ces quelques réserves n’empêchent pas le spectacle de remporter un beau succès. Surtout, cette résurrection nous aura permis de réentendre une œuvre aussi rare qu’intéressante et de constater, avec James Conlon, qu’Alzira ne mérite effectivement pas l’oubli dans lequel elle est tombée pendant près de deux siècles. À noter que l’exploration des « Mondes lointains » au sein de l’œuvre verdienne se poursuivra le 10 octobre, à l’occasion d’un gala verdien particulièrement prometteur, toujours sous la baguette de James Conlon. On pourra notamment entendre des pages du Corsaire, d’Il Guarany d’Antônio Carlos Gomes, et surtout de Jérusalem, superbe œuvre inexplicablement absente des scènes lyriques depuis trop longtemps.
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Alvaro : Alessio Cacciamani
Gusmano : Daniel Luis de Vicente
Don Federico Ovando : Federico Bonghi
Zamoro : Antonio Poli
Ataliba : Agostino Subacchi
Alzira : Marta Torbidoni
Zuma : Erika Cortese
Otumbo : Long Ning
Filarmonica Arturo Toscanini, dir. James Conlon
Coro del Teatro Regio di Parma, dir. Martino Faggiani
Mise en scène : Manuel Renga
Décors et costumes : Aurelio Colombo
Lumières : Emanuele Agliati
chorégraphie : Paola Lattanzi
Alzira
Tragédie lyrique en deux actes avec prologue de Giuseppe Verdi, livret de Salvatore Cammarano tiré de la tragédie de Voltaire Alzire ou les Américains (1736), créé au Teatro San Carlo de Naples le 12 août 1845.
Teatro regio di Parma, représentation du jeudi 1er octobre 2026.