Rusalka au Capitole, quatre ans après, la magie de Poda demeure

Rusalka, Théâtre du Capitole de Toulouse, mardi 22 septembre 2026

Avec une distribution entièrement renouvelée, Giacomo Sagripanti à la tête de l’Orchestre national du Capitole et la spectaculaire mise en scène aquatique de Stefano Poda, le Théâtre du Capitole reprend sa Rusalka de 2022. Une reprise qui ne se contente pas de reproduire un succès, elle révèle l’œuvre sous un nouveau visage plus impressionnant encore.

En 2022, Rusalka d’Antonin Dvořák a fait son entrée au répertoire du Théâtre du Capitole de Toulouse. La production de Stefano Poda a été saluée pour l’ampleur de son dispositif scénique. Le plateau aquatique et l’extrême sophistication visuelle avaient fait de cette première un événement. Quatre ans plus tard, le décor n’a pas changé, mais les interprètes et le chef sont différents. Découvert le 22 septembre 2026, le nouveau spectacle, proposé en ouverture de saison 2026-2027, montre à quel point une grande mise en scène peut supporter le changement des interprètes et, mieux encore, se renouveler grâce à eux.

Une Rusalka qui n’a rien perdu de son pouvoir d’éblouissement

Il y a quelque chose de profondément paradoxal dans Rusalka. Dvořák raconte une histoire que l’on pourrait croire destinée à l’enfance (comme la petite sirène, une créature des eaux tombe amoureuse d’un prince, cherche à devenir humaine, perd sa voix, connaît la déception et retourne vers son élément) mais, plus l’opéra avance, plus le conte s’assombrit. Ce qui semblait être une histoire de métamorphose devient une histoire d’incompatibilité. Rusalka ne parvient pas à devenir ce qu’elle désire et, surtout, ne peut plus retrouver ce qu’elle était. C’est cette fracture que la reprise toulousaine permet de regarder autrement.

Stefano Poda est un artiste qui prend le risque de l’abondance et de l’esthétisme. Le spectacle impose immédiatement son univers. L’eau envahit le plateau, les corps y évoluent, les personnages déshumanisés semblent appartenir à une matière différente.

Avec d’un côté (au premier et au troisième acte), un monde liquide, où les corps n’obéissent pas aux mêmes règles, et de l’autre (deuxième acte), une société humaine autrement déshumanisée dans une structure symbolisée par un décor de composés électroniques, le metteur en scène dresse une frontière et articule son travail sur l’impossibilité de la franchir. C’est là que la production de Poda gagne en profondeur lorsqu’on la débarrasse de son caractère spectaculaire. Les images ne sont pas seulement destinées à impressionner, elles rendent visible ce que la musique raconte.

Et les éclairages jouent un rôle essentiel dans cette transformation. La lumière ne se contente pas de magnifier l’eau ; elle change la nature des espaces et fait progressivement disparaître l’impression de refuge qui caractérisait le premier monde.

Une distribution entièrement renouvelée, proche de l’idéal

La principale nouveauté de cette reprise est musicale. Giacomo Sagripanti que l’on associe davantage au répertoire italien est installé à Prague depuis 2016 où il a développé une connaissance approfondie de la culture tchèque. Il ne cherche pas à transformer Dvořák en un Wagner slave, ni à accentuer artificiellement le caractère folklorique de la partition mais fait plutôt ressortir la coexistence permanente de plusieurs langages musicaux, en donnant sans doute une couleur italienne personnelle. L’Orchestre national du Capitole se montre particulièrement à son avantage dans cette partition.

La soprano Ruzan Mantashyan donne au rôle-titre une dimension de fragilité avec une voix remarquée pour sa souplesse, la netteté des aigus et surtout pour la manière dont elle transforme vocalement le personnage au fil de l’œuvre, passant de la légèreté à l’autorité dans le dernier acte. Alexander Roslavets donne à Vodník une tout autre densité. La basse russe connaît particulièrement bien le rôle pour l’avoir notamment chanté à Glyndebourne. Il compose un personnage profondément humain mais la figure paternelle sait se montrer impressionnante et menaçante. La voix sonore de Roslavets possède cette profondeur sombre qui donne au personnage une véritable gravité.

Le ténor Pavol Breslik qui connaît intimement le répertoire tchèque et slave possède le lyrisme et une gamme aigue très sollicitée dans l’œuvre qu’il défend avec brio. Familier du rôle du Prince, sa partenaire Ricarda Merbeth aborde elle le rôle de La Princesse étrangère pour la première fois. Le souvenir de son Elektra toulousaine saluée pour la puissance de l’incarnation et l’éclat des aigus plane encore de ce rôle relativement court. Elle l’habite avec son timbre plus dense qui crée un contraste saisissant avec la voix de Ruzan Mantashyan. Autre voix puissante, Agnieszka Rehlis possède des moyens qui interdisent les demi-mesures. Ses graves corsés et des aigus projetés avec vigueur impressionnent dans un rôle où le grotesque cède rapidement sa place à l’effroi. Marianne Croux au soprano clair, Marion Vergez-Pascal avec sa ligne élégante et Svetlana Lifar, déjà présente dans la production de 2022, chantent le trio des sœurs de Rusalka qui possède une certaine homogénéité sans perdre les personnalités individuelles. Timothée Varon et Anne-Lise Polchlopek complètent l’équipe vocale avec talent.

Sous les images magnifiques de Poda, l’eau, les costumes, les corps et les lumières, les personnages prennent vie. Sa production ayant marqué les esprits en 2022 par son caractère exceptionnel et par une prouesse scénique devenue l’une des signatures du Capitole, la reprise était sans doute risquée car à force d’être admirée, une scénographie risque de devenir le spectacle lui-même. La nouvelle distribution qui avoisine l’idéal évite cet écueil et c’est peut-être là la véritable réussite de cette reprise, elle permet de regarder moins la prouesse et davantage l’œuvre.

  • Si vous souhaitez publier un commentaire (dans l’encadré ci-dessous, en bas de page), merci de prendre connaissance auparavant de la « Charte des commentaires » ! / If you wish to post a comment (in the box below, at the bottom of the page), please read the “Comment Policy” first!

Les artistes

Rusalka : Ruzan Mantashyan
Vodnik, l’esprit des eaux : Alexander Roslavets
Le Prince : Pavol Breslik
La Princesse étrangère : Ricarda Merbeth
Ježibaba : Agnieszka Rehlis
Première Nymphe : Marianne Croux
Deuxième Nymphe : Marion Vergez-Pascal
Troisième Nymphe : Svetlana Lifar
Le Garde Forestier / Le Chasseur : Timothée Varon
Le Cuistot : Anne-Lise Polchlopek

Chœur de l’Opéra national du Capitole, dir. : Gabriel Bourgoin
Orchestre national du Capitole, dir. : Giacomo Sagripanti

Mise en scène, décors, costumes, lumières, chorégraphie : Stefano Poda
Collaboration artistique : Paolo Giani

Le programme

Rusalka

Conte lyrique en trois actes d’Antonín Dvořák (1841-1904), livret de Jaroslav Kvapil d’après Friedrich de La Motte-Fouqué (Ondine) et Hans-Christian Andersen (La Petite Sirène), crée le 31 mars 1901 au théâtre national de Prague.
Théâtre du Capitole de Toulouse, représentation du 22 septembre 2026