Tosca à Bruxelles : Scarpia, le parfait Salo ?

Tosca, Monnaie de Bruxelles, mercredi 17 juin 2026

En inscrivant l’action de Tosca dans l’univers pasolinien de Salò ou les 120 Journées de Sodome de Pasolini, Rafael R. Villalobos, propose un spectacle intéressant mais inégal. Une belle distribution, d’où se distingue Leah Hawkins.

De Victorien Sardou à Pier Paolo Pasolini

Ce n’est certes pas la première fois que Tosca est transposée dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale, avec sur scène nazis ou fascistes dont Scarpia serait l’un des représentants. On se souvient notamment des productions de Giancarlo del Monaco à Lausanne ou de celle de Josh Bell à Sydney en 2013. L’originalité — mais aussi les limites — de la lecture proposée par Rafael R. Villalobos (proposée dès 2021 à la Monnaie mais en pleine pandémie, puis applaudie à Montpellier) réside cependant dans l’inscription de l’intrigue dans l’univers de Salò ou les 120 Journées de Sodome de Pasolini.

Les limites de cette approche apparaissent assez rapidement. Le parallèle établi entre Mario Cavaradossi et Pasolini convainc moyennement et finit par tourner court. Certes, Mario peut être considéré comme un artiste engagé — encore que cet engagement ne se manifeste guère dans la peinture à laquelle il travaille au premier acte ! Certes encore, il proclame à plusieurs reprises son attachement à Bonaparte et au vent de liberté que le général français était supposé apporter à l’Italie. Mais cet engagement politique ne constitue jamais le véritable moteur du livret de Tosca, qui demeure avant tout un drame de la passion amoureuse, et plus généralement des passions humaines avec la mise en exergue du sadisme prédateur d’un homme dénué de toute morale et de tout scrupule.
Le rapprochement paraît ainsi souvent forcé. Certains partis pris ne fonctionnent qu’imparfaitement, à l’image de la présence simultanée de Mario et de son double pasolinien au troisième acte. Plus problématique encore, Villalobos recourt à un procédé devenu fort à la mode : une longue interruption de l’opéra afin d’y insérer un monologue et une pantomime. En l’occurrence, il s’agit d’un texte attribué à Pasolini mettant en scène sa rencontre avec son assassin présumé, Giuseppe Pelosi. Cette parenthèse brise inutilement la tension dramatique patiemment construite jusque-là. On pouvait espérer que la référence à Salò conférerait au deuxième acte une violence visuelle à la hauteur de celle de la musique de Puccini et de l’insoutenable tension qu’elle distille. Mais l’ensemble demeure finalement assez sage et bien peu dérangeant. La mise en scène ne suscite d’ailleurs, à l’issue de l’acte, que des applaudissements sobres et polis. Il faut aujourd’hui davantage qu’une jeune fille et trois jeunes hommes nus — avatars des adolescents martyrisés par les fascistes dans le film de Pasolini — pour choquer ou simplement interpeller le spectateur…

Pour autant, la production ne manque pas d’idées fortes. Le Scarpia imaginé par Villalobos, double du Duc incarné par Paolo Bonacelli dans le film de Pasolini, possède une psychologie fascinante. Sadique, certes, mais également masochiste : il se brûle lui-même avec la cire d’une bougie, se passe les menottes aux poignets pour s’offrir avec jouissance au couteau de Tosca. On apprécie également la transformation du jeune Pâtre du troisième acte en Giuseppe Pelosi, jeune prostitué chantant l’aube romaine à celui qui deviendra sa future victime. Autre image marquante : la mort de Mario, abattu d’un coup de revolver par l’avatar de Madame Vaccari — interprétée dans le film par Hélène Surgère — alors qu’il clame une dernière fois son amour de la liberté, le poing levé dans un geste rappelant celui du jeune homme nu surpris avec une jeune servante noire et exécuté dans Salò.

Au final, le spectacle laisse une impression contrastée. On y trouve de belles intuitions et quelques images durablement gravées dans la mémoire, mais aussi des chutes de tension, parfois imputables à une scénographie un peu plate, notamment au début du troisième acte (et nous avouons nous lasser, surtout juste après avoir vu La traviata de Simon Stone à Bastille, des inévitables plateaux tournants…), ainsi que de certains choix discutables ou déjà vus : le chœur constamment maintenu hors scène, y compris durant le Te Deum, ou encore une Tosca qui, au lieu de se précipiter du haut du château Saint-Ange, quitte lentement le plateau en direction d’un halo de lumière – là encore, comme dans la Traviata pré-citée : simple hasard probablement, mais révélateur de certains tics un peu lassants.

De confirmations en découvertes…

À la tête des forces de la maison, le jeune chef canadien Jordan De Souza prend visiblement plaisir à exalter les couleurs et les contrastes dont regorge la partition de Puccini. Les cinq accords initiaux, qui personnifient Scarpia dès le début de l’œuvre, sont empreints d’un hiératisme absolument glaçant… mais la progression dramatique de l’ouvrage laisse toutefois quelque peu à désirer en raison de certains choix de tempi assez particuliers. Ainsi, par exemple, « L’alba vindince appar », qui suit le cri de triomphe de Cavaradossi au deuxième acte, est pris sur un tempo curieusement lent. De même, le duo des retrouvailles entre Tosca et Mario, au dernier acte, souffre-t-il d’une langueur quelque peu excessive. Quoi qu’il en soit, l’Orchestre de la Monnaie se montre, comme à son habitude, excellent, et les forces de la maison, tout comme le chef, reçoivent un accueil très chaleureux de la part du public.

Vocalement, on apprécie le soin tout particulier accordé à la distribution des comprimari. On retiendra notamment l’excellent Cesare Angelotti de Li Huanhong, dont la voix profonde et assurée confère à ce personnage bien davantage qu’une simple fonction secondaire. De la même façon, Sciarrone et Spoletta, habituellement confiés à des chanteurs de second plan, acquièrent ici un relief tout particulier grâce à leurs (excellents) interprètes respectifs, Kamil Ben Hsaïn Lachiri et Trystan Llŷr Griffiths. Enfin, si le choix de faire du Berger du troisième acte un avatar de Giuseppe Pelosi peut légitimement surprendre, force est de constater que le contre-ténor Pieter De Praetere interprète avec beaucoup de délicatesse les couplets du Pastorello.

Mais, bien sûr, la réussite de Tosca réside avant tout dans ses trois personnages principaux. Lucio Gallo, en dépit d’une petite fatigue perceptible dans le « Mi dicon venal » de l’acte II, compose un Scarpia à la fois cynique, vénéneux et profondément inquiétant. Dans son versant le plus glacial, il peut rappeler, dans une certaine mesure, le fameux Duc du film de Pasolini.

Stefano La Colla est fidèle à lui-même en Mario Cavaradossi, avec un timbre très nettement ancré dans l’aigu, dessinant ainsi un personnage sensiblement différent de celui qu’a pu proposer, par exemple, Jonas Kaufmann, beaucoup plus sombre. Là où ce dernier privilégie les teintes crépusculaires, La Colla offre une incarnation plus éclatante et plus solaire du peintre révolutionnaire. Il surmonte sans difficulté les exigences du rôle et fait valoir de beaux aigus, même si ceux-ci tendent parfois à devenir quelque peu fixes dans les passages forte. Tout au plus aurait-on pu souhaiter davantage de morbidezza dans certaines pages plus tendres, notamment le délicat « O dolci mani » du dernier acte.

Enfin, Leah Hawkins constitue une belle surprise dans le rôle de Floria Tosca. Encore peu présente sur les scènes européennes, nous avions néanmoins déjà pu l’entendre dans le spectacle 7 Deaths of Maria Callas, présenté au Palais Garnier en septembre 2021. La soprano frappe d’emblée par l’étonnante ressemblance de son timbre avec celui de Leontyne Price : un voix légèrement voilée, une certaine raucité dans les registres médium et grave, ainsi qu’un expressionnisme marqué, particulièrement perceptible dans les interjections « Giuro ! » (acte I) ou « Assassino ! » (acte II). Difficile de déterminer si la chanteuse cultive volontairement cette flatteuse parenté vocale ou si sa voix est naturellement proche de celle de son illustre devancière américaine. Toujours est-il qu’elle compose une Floria Tosca pleinement crédible, à la hauteur des exigences du rôle, avec notamment un « Vissi d’arte » soigné qui recueille de chaleureux applaudissements.

C’est avec ce spectacle fort applaudi que s’achève la saison 2025-2026 de la Monnaie de Bruxelles. Rendez-vous est d’ores et déjà pris en septembre pour le spectacle d’ouverture de la prochaine saison : un prometteur Roméo et Juliette de Gounod…

  • Si vous souhaitez publier un commentaire (dans l’encadré ci-dessous, en bas de page), merci de prendre connaissance auparavant de la « Charte des commentaires » ! / If you wish to post a comment (in the box below, at the bottom of the page), please read the “Comment Policy” first!

Les artistes

Floria Tosca : Leah Hawkins
Mario Cavaradossi : Stefano La Colla
Scarpia : Lucio Gallo
Cesare Angelotti : Li HuanHong
Il sagrestano : Paolo Orecchia
Spoletta : Trystan Llŷr Griffiths
Sciarrone : Kamil Ben Hsaïn Lachiri
Giuseppe Pelosi (Pastorello) : Pieter De Praetere
Un carceriere : René Laryea

Orchestre symphonique et chœurs de la Monnaie (chef de chœur : Emmanuel Trenque), dir. Jordan de Souza

Mise en scène & costumes : Rafael R. Villalobos
Décors : Emanuele Sinisi
Éclairages : Felipe Ramos
Avec la collaboration exceptionnelle de Santiago Ydáñez pour les peintures

Le programme

Tosca

Melodramma en trois actes de Giacomo Puccini, livret de Giuseppe Giacosa et Luigi Illica d’après la pièce de Victorien Sardou, créé au Teatro Costanzi de Rome le 14 janvier 1900.

Monnaie de Bruxelles, représentation du mercredi 17 juin 2026.