Opéra Bastille, La traviata toujours : Pretty Yende retrouve la production de ses débuts dans le rôle de Violetta

La traviata, Opéra Bastille, samedi 13 juin 2026

Seconde distribution, avant le retour de la première en juillet

La vache ou le raisin

Nos collègues ayant déjà rendu compte de la mise en scène de Simon Stone le soir de la première d’il y a une dizaine de jours, ainsi que lors de la reprise dans ces mêmes lieux à l’hiver 2023, focalisons-nous sur la seconde distribution des trois rôles principaux – la première reviendra néanmoins à partir du 1er juillet –, les autres interprètes restant inchangés. Bornons-nous à rappeler qu’à sa création, en 2019, la mise en scène nous avait paru tout particulièrement gauche, voire énervante, et à constater qu’en passant du Palais Garnier à l’Opéra Bastille elle gomme quand même quelques détails (sans rien lui enlever de son côté exaspérant) : elle remplace le vélo Jump, agaçant, nonchalamment abandonné Place des Pyramides, sans doute parce que le modèle a été retiré, et surtout elle nous épargne la scène affligeante qui obligeait Benjamin Bernheim à traire une vache pendant son air de l’acte II. Puisque la production semble vouloir jouer à tout prix la carte de l’immédiateté, il va de soi que l’anachronisme se révélait flagrant à une époque où l’opération ne se fait plus à la main depuis au moins un siècle. À la place, Alfredo est amené à presser du raisin dans une cuve avec ses pieds – sans trop de conviction, par ailleurs –, ce qui, en matière d’inconséquence, n’est pas mieux.

Une héroïne profondément mûrie

Mais venons-en à nos chanteurs. Oserions-nous avouer que, à sa prise de rôle, Pretty Yende ne nous avait pas entièrement convaincu ? Entre temps, elle a eu tout loisir de mûrir son personnage et de parvenir à une incarnation en tous points remarquable. Dès son apparition, à la fête chez Flora, c’est l’ampleur de l’instrument qui impose une interprétation privilégiant l’éclat et le brillant. Son air de l’acte I se singularise par la pureté de la ligne et par une excellente articulation dès le récitatif, l’andantino affichant une longueur de souffle époustouflante, ainsi que des variations de couleurs captivantes ; encore plus étincelante dans sa reprise, la cabalette est un prodige de contrôle des transitions et un festival de trilles et de vocalises. Tandis que le récitatif précédant l’air de l’acte III fait un sort à l’élocution – la manière dont elle s’adresse à Grenvil : « Oh, la bugia pietosa / a’ medici è concessa » –, avant de donner vie à une romanza tout particulièrement dramatique, au legato fabuleux et à la rondeur saisissante de l’expression, culminant dans une note filée épatante.

Des débuts périlleux et une confirmation éclatante

Remplaçant René Barbera annoncé souffrant, Thomas Atkins a surtout le mérite de sauver la soirée et fait ainsi ses débuts à l’Opéra national de Paris. Comme pour toute production trop iconique, ce sont néanmoins les images de son confrère qui défilent à l’arrière-plan, ce qui, si on voulait pinailler, pourrait sous-entendre un ménage à trois… Dès le duo de l’introduction, il apparaît quelque peu en retrait, à peine audible lors du brindisi. Sur le strict plan vocal, on ne peut rien lui reprocher : le timbre est agréable, la voix est bien chantante et la diction scrupuleuse. On pourrait même avancer qu’il possède un art exquis du murmure, bien que cela ne semble être qu’un corollaire inéluctable à son manque flagrant de moyens. À l’issue de la scène, on aurait pu croire qu’il était parvenu à se chauffer et qu’il allait enfin investir son personnage ; cela reste cependant sans suite. L’aria de l’acte II, joliment abordée en soi, est affectée d’un manque certain de projection et, par conséquent, pratiquement inaudible. Le décalage avec sa bien-aimée n’est donc que plus sensible, notamment dans le duettino de l’acte II, où sa consœur – effort louable – essaie de ne pas creuser davantage l’écart mais elle est quand même obligée de monter dans l’allegro assai mosso, s’adonnant à un « Amami, Alfredo » enivrant. De même, l’arietta du finale II et les insultes qui s’ensuivent tombent à plat, malgré un engagement scénique éprouvé et un jeu d’acteur généreux. Violetta, quant à elle, plane sur des sphères aériennes, malgré un costume qui la dessert totalement. À la scène des retrouvailles, on aurait presque l’impression qu’Alfredo chante en aparté, même lors de l’invitation à quitter la ville (« Parigi, o cara, noi lasceremo »), tandis que la mourante fait un rare étalage de demi-teintes dans l’allegro (« Gran dio!… morir sì giovane »).

Succédant à lui-même – Germont aussi bien en 2019 qu’en 2023, il avait déjà endossé le rôle du père en 2014 et en 2018, sur ce même plateau, dans la conception de Benoît Jacquot –, Ludovic Tézier est tout d’abord un géniteur à l’accent autoritaire. Le grand duo avec la dévoyée est un chef-d’œuvre de portamento et de déclamation, assorti d’une présence dramatique attrayante, malgré la sacoche qu’on lui impose de porter constamment à la main et dont on peut supposer qu’il se passerait bien. À cela, s’ajoute la maîtrise irrésistible du smorzando, notamment dans l’issue du cantabile (« coraggio e il nobile ~ cor vincerà »). Sa victime lui répond par une émotion extrême, couronnée par la messa di voce prodigieuse de ce même moment : « Dite alla giovine ~ sì bella e pur ». Une complicité sans faille les transporte. L’andante de son solo, à l’adresse de son fils, est l’occasion de confirmer les vertus de fin diseur de notre baryton national, sachant doser à la perfection étendue du volume et nuance du phrasé. Caverneux à souhait, il trouve le ton adéquat dans le concertato de la mort.

Parfaits comme toujours, les Chœurs de l’Opéra national de Paris laissent percevoir leur impeccable coordination dès le lever du rideau, puis dans le crescendo des bohémiennes et des toréadors. Si la direction de Marta Gardolińska paraît avant tout opter pour la douceur, surtout dans l’adagio initial et dans le prélude de l’acte III, elle est aussi affectée d’une battue assez violente, par exemple dans la strette de l’introduction, les cordes sonnant parfois raides et les vents envahissants. Un manque d’équilibre que relevait déjà Nicolas Le Clerre il y a trois ans, à Nancy.

Assez indiscipliné, le public ne semble venu que pour applaudir. Il interrompt pratiquement tous les airs après le cantabile ; étonnamment, le premier de Violetta aussi où, ces derniers temps, on croyait pouvoir donner pour acquis que le numéro a une suite. Plus gênant, il oblige les chanteurs à suspendre leur entrevue juste au moment où se consume le sacrifice : « Or imponete ». Dès lors, ovation finale pour tous les artistes, triomphe pour Pretty Yende et Ludovic Tézier.

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Les artistes

Violetta Valéry : Pretty Yende
Flora Bervoix : Seray Pinar
Annina : Cassandre Berthon
Alfredo Germont : Thomas Atkins
Giorgio Germont : Ludovic Tézier
Gastone : Nicholas Jones
Barone Douphol : Luis-Felipe Sousa
Marchese d’Obigny : Florent Mbia
Dottore Grenvil : Amin Ahangaran

Orchestre de l’Opéra national de Paris, dir. Marta Gardolińska
Chœurs de l’Opéra national de Paris, dir. Alessandro Di Stefano
Mise en scène : Simon Stone
Décors : Bon Cousins
Costumes : Alice Babidge
Lumières : James Farncombe
Vidéo : Zakk Hein

Le programme

La traviata

Melodramma en trois actes de Giuseppe Verdi, livret de Francesco Maria Piave, créé au Teatro La Fenice de Venise le 6 mars 1853.
Paris, Opéra Bastille, représentation du samedi 13 juin 2026