Il Trovatore à Monte-Carlo, un opéra de chef… aussi !

Le Trouvère, Opéra de Monte Carlo, dimanche 22 mars 2026
Pour réussir une soirée d’opéra avec rien moins qu’Il trovatore (Le Trouvère) à l’affiche, il faut, au-delà d’un quatuor vocal d’exception, une flamboyance dans l’orchestre, apanage d’un véritable maestro concertatore e di canto : avec Giacomo Sagripanti, le compte y est et, de ce point de vue, ce Trouvère nous aura comblés !
Une efficace collaboration entre metteur en scène et scénographe
Comme on le sait, Il trovatore n’est pas, dans la production verdienne de la maturité, l’opéra qui se préoccupe le plus de cohérence et de psychologie des personnages ! Le pari du metteur en scène et de son scénographe consiste donc ici, avant tout, à mettre en relief des images fortes et à ne pas gêner l’avancée musicale, absolument irrésistible, dans l’écriture du cygne de Busseto.
On ne peut donc que rendre grâce à Francisco Negrin et à son scénographe Louis Désiré – signataire également de costumes sobres mais parfaitement stylisés – de nous donner à voir, à partir d’un minimalisme bienvenu, une succession de tableaux à la dominante crépusculaire. Utilisant judicieusement un plateau incliné et une structure scénique en métal qui, à l’occasion, peut s’élever au-dessus de la scène, cette mise en scène sait créer de beaux mouvements chez les principaux personnages et donne un véritable tempo à l’évolution inexorable d’un drame pouvant être, soudain, impacté par la présence du drapé bleuté ou du rouge écarlate de la robe de Leonora et, comme il se doit dans cet ouvrage, par la flamme omniprésente d’un brasier, associé à la présence muette et omnisciente du malheureux enfant d’Azucena.
De même, on doit citer le beau travail sur les contrastes de lumières préparées par Bruno Poet, particulièrement mis en évidence lors de la scène du couvent, à la fin de l’acte II. Parmi les idées originales de cette co-production avec le Teatro Real de Madrid et le Royal Danish Opera, on est frappé, lors de l’introduction, par la scène muette de duel entre Manrico et De Luna où le fils de la gitane voit son bras mystérieusement arrêté en l’air, alors qu’il va porter un coup fatal à son rival et… frère. De même, le récit de Ferrando sur la destinée des fils de la famille De Luna (« Di due figli vivea, padre beato, il buon conte di Luna ») s’adresse directement à de jeunes enfants qui, médusés, écoutent le capitaine de la Garde aragonaise leur parler de ces personnages que l’on ne connait qu’à travers cet air, et qui sont à l’origine d’évènements capitaux pour la compréhension (?) de ce qui va suivre…
Une mise en scène et une scénographie qui parviennent à « bien » nous raconter le Trouvère n’est pas si fréquente pour que celle de Negrin/Désiré ne rallie pas les suffrages.
Une direction d’orchestre vif argent
Dire que Giacomo Sagripanti compte aujourd’hui parmi les chefs les plus doués de sa génération est devenu une évidence tant le maestro originaire des Abruzzes embrasse un répertoire, lyrique comme symphonique, d’une impressionnante ampleur. Du récit inquiétant de Ferrando jusqu’à la révélation finale par la gitane Azucena, l’énergie, pleine de noble retenue, qui émane de sa direction de l’orchestre philharmonique de Monte-Carlo est un pur bonheur d’écoute ! On se délecte ainsi d’une battue qui « avance » avec autant de flamboyance, ne laissant la place à aucun temps mort, maîtrisant la science d’accelerandi qui savent alterner avec des ralentissements bienvenus pour s’inscrire, finalement, dans le projet du compositeur qui, avec cet ouvrage, voulait faire une œuvre d’une seule pièce ! De fait, ce qui manque d’incarnation psychologique dans les personnages du livret de ce drame noir, ce sont les couleurs de l’orchestre, particulièrement attentif à la moindre intention du maestro, qui l’apportent. On ne peut que s’en réjouir !
D’une matinée de première au cours de laquelle, grâce au chef d’orchestre, la tension ne retombera jamais, on retiendra plus particulièrement les scènes d’ensemble – avec les gitans, les nonnes, les soldats – rendues irrésistibles, à la fois, par la préparation au cordeau prodiguée par Stefano Visconti pour son chœur maison et par le travail de recherche d’une couleur commune entre les forces musicales et chorales. Quant au IVème acte, il est, dans sa totalité, mémorable du point de vue orchestral, mêlant magnifiquement aux contrastes crépusculaires de la partition, un chœur et des solistes particulièrement engagés, totalement happés par une direction d’orchestre que l’on espère retrouver encore dans la fosse monégasque.
Du plateau vocal réuni pour ce dernier spectacle lyrique de la saison, les interventions de Reinaldo Macias en Ruiz et d’Annunziata Vestri en Inez – un peu du luxe tout de même ! – permettent d’entendre les lignes de chant d’authentiques artistes sachant ce que chanter Verdi veut dire.
Du Ferrando de la fort belle basse russe Evgeny Stavinsky, on retiendra, dès les premiers « All’erta ! », une autorité vocale évidente et un récit aux modulations particulièrement bienvenues. Une voix à suivre, sans nul doute.
Habitué de la scène monégasque, Artur Rucinski donne à entendre, une nouvelle fois, une voix à la souplesse à toute épreuve, ce qui, dans cet emploi à la lisière du bel canto romantique et du Verdi de la maturité, en fait très logiquement la voix du rôle. Composant un comte de Luna de grande école, le baryton polonais maîtrise superbement le phrasé verdien, comme on peut s’en apercevoir dès son récitatif d’entrée « Tace la notte ! », mais c’est avec sa romance « Il balen del suo sorriso », parfaitement ciselée et irisée d’aigus périlleux (en particulier sur le mot « la tempesta »…), puis dans un duo du IVème acte électrisant, face à une Leonora au meilleur de sa forme, que cet artiste rigoureux achève de convaincre quant à son adéquation à cet emploi verdien des plus exigeants.
Belle prestation, également, que celle de Varduhi Abrahamyan qui trouve en Azucena un emploi lui correspondant mieux, selon nous, que ses dernières Eboli, à Marseille et sur cette même scène. Dès un « Stride la vampa ! » mettant en valeur les couleurs moirées du médium puis, plus encore, dans un « Condotta ell’era in ceppi » soulignant les extrêmes des registres grave et aigu, on est conquis par une totale adéquation scénique et vocale à l’un des personnages parmi les plus « payants » du répertoire auprès du public. Et quel bonheur d’écoute dans la manière d’énoncer, au dernier acte, ces mots glaçants « Troveranno un cadavere muto, gelido, anzi uno scheletro ! » sans que jamais, pour faire de l’effet, la voix ne se réfugie dans des sons gutturaux.
Remplaçant Pretty Yende pour l’ensemble des représentations – alors qu’elle n’était prévue, en alternance, que pour une seule soirée -, la française Alexandra Marcellier se mesure donc à l’un des emplois de soprano spinto verdien les plus fameux du répertoire. Voix foncièrement lyrique, a priori pas forcément en adéquation avec la catégorisation vocale désignée, Alexandra Marcellier parvient pourtant très vite à convaincre. Grâce à un chant engagé et à ce timbre personnel qui nous a déjà si souvent séduit dans Madama Butterfly, les deux airs attendus, « Tacea la notte placida » et « D’amor sull’ali rosee », sont particulièrement bien négociés avec, en particulier, une assise dans le médium très confortable à l’écoute. Si la virtuosité n’est pas l’adjectif qui vient immédiatement à l’esprit pour qualifier l’interprétation des deux redoutables cabalettes des actes I et IV, la chanteuse sait cependant y prendre tous les risques et, par les qualités de projection d’une voix souple, parvient à en venir à bout sans dommage. En outre, la psychologie du personnage a vraisemblablement séduit Alexandra Marcellier qui, en particulier au dernier acte, parvient à réellement émouvoir, d’abord dans un Miserere au bas-médium de belle facture puis dans la scène finale face à Manrico, et à donner de l’héroïne verdienne une caractérisation pas si fréquente chez nombre de ses titulaires.
Rôle des rôles pour un grand ténor lyrique, Manrico permet à Piero Pretti de confirmer, comme on pouvait s’en douter, qu’il est l’un des meilleurs ténors de la Péninsule, ce que nous avions pressenti, au cours des dernières saisons, au teatro San Carlo de Naples dans I Vespri siciliani puis, plus récemment, dans Un ballo in maschera. Certains n’auront peut-être pas apprécié une technique qui émet les aigus dans le masque et qui, personnellement, nous fait songer irrésistiblement à la voix du regretté Veriano Luchetti. Rendons-nous cependant à l’évidence : rares sont aujourd’hui les interprètes d’un rôle aussi exigeant, dotés de l’endurance nécessaire et d’un style de grande école leur permettant d’enchaîner les airs avec les modulations et les variations de couleur indispensables. Ici, le « Di quella pira » est chanté dans la tonalité originale et, même sans sa reprise, l’ut est bien au rendez-vous ! On n’oublie pas cependant que, dans Manrico, la vaillance est souvent vaine si elle n’est pas soutenue par l’élégance vocale – en particulier dans « Mal reggendo » et, surtout, « Ah si ben mio » – qualité dont dispose largement le chant classieux de ce ténor attachant. Malgré une carrière internationale depuis quelque vingt ans, il est regrettable que ce ténor de tradition, au sens noble de la parole, soit si peu connu dans l’hexagone.
Beau succès au rideau final pour tous les interprètes et pour la direction d’orchestre qui aura permis de constater que le mélodrame lyrique le plus populaire du répertoire est également un opéra de chef !
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Leonora : Alexandra Marcellier
Azucena : Varduhi Abrahamyan
Inez : Annunziata Vestri
Manrico : Piero Pretti
Le comte de Luna : Artur Rucinski
Ferrando : Evgeny Stavinsky
Ruiz : Reinaldo Macias
Le messager : Benoit Gunalons
Mère d’Azucena (rôle muet) : Morena Di Vico
Orchestre philharmonique de Monte-Carlo, dir. Giacomo Sagripanti
Chœur de l’opéra de Monte-Carlo, dir. Stefano Visconti
Mise en scène : Francisco Negrin
Décors et costumes : Louis Désiré
Lumières : Bruno Poe
Il Trovatore
Opéra en quatre actes de Guiseppe Verdi, livret de Salvatore Cammarano, complété par Leone Emmanuele Bardare, d’après le drame espagnol El Trovador d’Antonio García Gutiérrez, créé au Teatro Apollo de Rome le 19 janvier 1853.
Opéra de Monte Carlo, représentation du dimanche 22 mars 2026.