Faust à Tours : quand Vannina va, tout va !

Faust, Opéra de Tours, vendredi 6 mars 2026.
Un spectacle très attendu qui convainc surtout musicalement, avec notamment la très belle Marguerite de Vannina Santoni.
Quatrième des cinq spectacles lyriques programmés cette saison à l’Opéra de Tours, Faust était particulièrement attendu, notamment en raison d’une distribution alléchante. Cette production, donnée du 2 au 8 mars avant une reprise prévue à l’Opéra royal de Versailles, a-t-elle tenu toutes ses promesses ? La réponse est nuancée : seulement en partie.
Premier motif de perplexité : la mise en scène signée Jean-Claude Berutti, qui ne nous a guère convaincu. Pendant une longue première partie – couvrant les trois premiers actes –, on s’interroge sur les intentions du metteur en scène. S’agit-il d’une volonté affichée de revenir à une conception traditionnelle du spectacle lyrique, avec une gestuelle attendue et des costumes d’époque ? Pas si sûr, car dès le lever de rideau, des techniciennes et des techniciens sont présents sur scène pour déplacer à vue des éléments de décor montés sur roulettes, selon un procédé devenu extrêmement fréquent sur les scènes actuelles. Cherche-t-on ainsi à donner un vernis de modernité à une mise en scène par ailleurs très classique ? Ou s’agit-il plutôt de dénoncer l’illusion théâtrale, de tuer l’effet de réel, voire de souligner l’artificialité du genre ? Par moments, certains costumes ou une gestuelle très traditionnelle (celle des choristes pendant la kermesse, par exemple) nous ont même fait nous demander s’il ne s’agissait pas d’une forme de mise à distance ironique du genre… Heureusement, la seconde partie du spectacle s’avère nettement plus convaincante. Les décors mobiles se font plus discrets, la direction d’acteurs gagne en précision et l’ensemble devient plus sobre. Quelques moments visuellement réussis retiennent alors l’attention, notamment lorsque le rideau semble s’embraser pour évoquer la nuit de Walpurgis, ou lorsque Marguerite disparaît au dernier tableau, sans qu’on sache tout de suite qui de Dieu ou de Satan l’a emporté…
Musicalement, la soirée présente en revanche plusieurs motifs de satisfaction. Les chœurs de l’Opéra de Tours auxquels se sont joints ceux de l’Opéra de Versailles se sont montrés en très belle forme, de même que l’orchestre placé sous la direction de Laurent Campellone, qui en tire des couleurs variées et veille constamment à l’équilibre entre la fosse et le plateau. Le chef rattrape avec habileté quelques petits décalages survenus ici ou là, notamment lorsque certains chanteurs diffèrent malencontreusement leur entrée. On apprécie également le choix d’une version particulièrement complète de l’ouvrage. On y retrouve notamment la romance de Marguerite « Il ne revient pas » à l’acte IV, suivie de l’air de Siébel « Si le bonheur », pages longtemps coupées mais qui semblent aujourd’hui retrouver toute leur place dans la partition. Le ballet est également (partiellement) maintenu.
Du côté des voix, la soirée laisse une impression plus contrastée. Thomas Bettinger, dans le rôle-titre, a quelque peu déçu — peut-être était-il simplement en méforme. Sa ligne vocale a manqué de stabilité et la nuance piano s’est révélée parfois capricieuse, dès le « Ô merveille ! » du premier acte, ou dans « Salut ! demeure chaste et pure » : le chanteur y tente courageusement un diminuendo sur le contre-ut final, avec un résultat un peu incertain… Espérons que le ténor retrouvera rapidement toute sa forme, car son engagement vocal et scénique demeure indéniable.
Luigi De Donato, plutôt inattendu en Méphistophélès, trouve ici une belle occasion de s’exprimer hors des terres baroques qu’il fréquente par ailleurs assidûment. On apprécie chez cette basse une diction d’une grande clarté — ce qui n’est guère surprenant pour un chanteur installé en France depuis plusieurs années. S’il privilégie scéniquement le côté bouffe du personnage, il en révèle les aspects inquiétants dans le chant, non pas en multipliant les rires sardoniques ou les graves tonitruants traditionnellement associés au rôle, mais plutôt par un art subtil de l’insinuation. On a ainsi particulièrement goûté, peut-être même davantage que la très attendue « Ronde du veau d’or », l’invocation à la nuit dans la scène du jardin (« Ô nuit, étends sur eux ton ombre »), la sobriété de « Vous qui faites l’endormie » — trop souvent surchargée par certains interprètes — ou encore le récitatif qui ouvre la dernière scène de l’opéra (« Le jour va luire, on dresse l’échafaud »), très élégamment phrasé.
Les seconds rôles ont fait l’objet d’un soin tout particulier. Julie Pasturaud privilégie le côté truculent de Dame Marthe, tandis qu’Anas Seguin campe un Valentin vaillant, avec une projection vocale percutante, peut-être même un peu trop dans la scène de la mort, où certaines répliques appellent sans doute un peu plus de retenue : « Merci de vos plaintes, faites-moi grâce », ou « La mort t’attend sur ton grabat »…
Éléonore Pancrazi aura à peine eu le temps de quitter les habits de Stéphano (chanté il y a quelques jours au T.C.E.) pour revêtir ceux d’un autre travesti, en l’occurrence Siébel, dont elle distille les couplets avec une grande justesse stylistique et beaucoup de poésie, notamment dans la romance « Si le bonheur ». Notons enfin la présence, en Wagner, du baryton Jean-Gabriel Saint-Martin, de toute évidence sous-distribué dans ce rôle : il semble de fait posséder pleinement les moyens d’un Valentin.
La grande triomphatrice de la soirée aura sans doute été Vannina Santoni, qui incarne ici une Marguerite d’une grande sensibilité. Les dimensions relativement modestes de l’Opéra de Tours lui permettent de ne jamais forcer ses moyens et de privilégier une interprétation fondée sur la nuance et l’émotion, sans pour autant sacrifier la puissance nécessaire aux élans lyriques — voire dramatiques — qui jalonnent le rôle. Si la Ballade du roi de Thulé et le célèbre Air des bijoux remportent naturellement tous les suffrages, c’est surtout dans l’aveu amoureux de la scène du jardin (« Je veux t’aimer »), la romance « Il ne revient pas », ainsi que dans la scène du cachot, que la chanteuse trouve ses plus beaux moments. Très applaudie au rideau final, elle remporte un succès pleinement mérité et confirme qu’elle compte aujourd’hui parmi les plus belles interprètes du rôle de Marguerite.
Rendez-vous désormais au mois de mai pour La Fille du régiment, dernier spectacle lyrique qui viendra clore la saison de l’Opéra de Tours.
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Faust : Thomas Bettinger
Marguerite : Vannina Santoni
Siébel : Éléonore Pancrazi
Marthe : Julie Pasturaud
Méphisto : Luigi De Donato
Valentin : Anas Seguin
Wagner : Jean-Gabriel Saint-Martin
Orchestre Symphonique Région Centre-Val de Loire/Tours, dir. Laurent Campellone
Chœur de l’Opéra de Tours
Chœur de l’Opéra Royal de Versailles
Chef de Chant : Martin Surot
Chef de Chœur : David Jackson
Académie de danse baroque de l’Opéra Royal
Mise en scène : Jean-Claude Berutti
Chorégraphie et assistant mise en scène : Reveriano Camil
Création costumes : Françoise Raybaud
Création décors : Rudy Sabounghi
Création lumières : Christophe Forey
Faust
Opéra en 5 actes de Charles Gounod, livret de Jules Barbier et Michel Carré, créé au Théâtre Lyrique (Paris) le 19 mars 1859.
Opéra de Tours, représentation du vendredi 6 mars 2026.