Madama Butterfly, Deutsche Oper, Berlin, samedi 10 janvier 2026
Le retour d’Asmik Grigorian à la Deutsche Oper dans Madama Butterfly marque un triomphe. Dans une mise en scène traditionnelle de bon goût, la direction inspirée de Friedrich Praetorius et une distribution homogène culminent dans une Butterfly tragique, bouleversante dès le premier instant, unanimement ovationnée.
Pour deux représentations seulement, Asmik Grigorian faisait son retour à la Deutsche Oper de Berlin dans le rôle-titre de Madama Butterfly, en alternance avec Barno Ismatullaeva et Elena Stikhina. L’événement était d’autant plus attendu qu’il s’inscrivait dans une production ancienne, conçue il y a près de quarante ans par Pier Luigi Samaritani et applaudie à l’Opéra Garnier dans les années 1980. Une surprise, dans une maison réputée pour ses mises en scène radicales et déconstructivistes : ici, point de provocation ni de relecture conceptuelle, mais une vision résolument traditionnelle.
Et pourtant, loin de sentir la naphtaline, le spectacle demeure d’une grande beauté plastique. Esthétiquement soignée, parfaitement lisible, la mise en scène épouse le drame avec une intelligence qui dément l’idée selon laquelle seules les lectures modernes seraient vectrices d’émotion. L’accueil extrêmement chaleureux du public en témoigne. Bien sûr, un tel spectacle ne pourrait constituer une norme permanente, au risque de lasser… Mais des productions traditionnelles de cette qualité restent indispensables, notamment pour permettre aux néophytes de découvrir les œuvres dans leur forme première : on ne peut apprécier pleinement la transgression que si l’on connaît la norme. À ce titre, cette Madama Butterfly constitue une porte d’entrée idéale dans l’univers de Puccini, d’autant que la reprise s’avère remarquablement soignée, jusque dans la direction d’acteurs, chaque interprète se montrant pleinement investi.
À la tête de l’orchestre, le jeune chef Friedrich Praetorius, très applaudi, signe une direction très remarquée. Attentif à la luxuriance de l’écriture orchestrale, il évite tout maniérisme tout en se distinguant, paradoxalement, par un sens aigu du détail. Certains moments frappent particulièrement, comme cette impression de temps suspendu — presque une marche funèbre — lorsque Sharpless annonce à Butterfly que Pinkerton ne reviendra pas. Les forces de la maison répondent avec un engagement exemplaire : l’orchestre se montre somptueux, et le chœur livre, à la fin du deuxième acte, un chœur à bouche fermée d’une poésie et d’une nostalgie bouleversantes.
La distribution, très homogène, ne faiblit à aucun moment, jusque dans les rôles secondaires (tout au plus pourra-t-on reprocher à Goro, Burkhard Ulrich, un vibrato parfois un peu trop appuyé). Mention spéciale pour la Suzuki de Martina Baroni : très beau timbre, élégance du chant, profondeur expressive — une artiste que l’on souhaiterait entendre bientôt dans des rôles de plus grande envergure. Pinkerton trouve en Dmytro Popov un interprète solide et intelligent. Le ténor maîtrise parfaitement ce rôle ingrat, vocalement exigeant, et parvient à en restituer toute l’ambiguïté : la superficialité et la lâcheté du personnage, mais aussi son repentir tardif.
Germán Olvera campe un Sharpless d’une humanité devenue rare sur les scènes actuelles. À rebours de certaines mises en scène contemporaines qui semblent s’acharner à nier toute empathie masculine — jusqu’aux excès assumés de certaines relectures récentes : les Germont père et fils interdits de repentir par Silvia Paoli, ou Des Grieux jouissant de voir Manon mourir de soif et refusant de lui porter l’eau qu’elle réclame, dans la Manon Lescaut pragoise mise en scène par Sláva Daubnerová —, ce Sharpless manifeste une véritable émotion face au destin de la jeune geisha – une émotion sincère, qui se communique immédiatement au public. Vocalement irréprochable, le baryton restitue toute la noblesse morale du personnage, sans jamais tomber dans la sentimentalité.
Mais la soirée restera avant tout marquée par la Butterfly d’Asmik Grigorian. On attend la soprano lituanienne dans des rôles plus incandescents, plus ouvertement tragiques, Madama Butterfly étant souvent perçue comme « l’opéra de l’attente ». Or Grigorian en livre une lecture profondément bouleversante, précisément parce qu’elle en fait une tragédie dès le premier instant. Aucune minauderie, ni scénique ni vocale, pour souligner l’adolescence du personnage. Vocalement, elle aborde le premier acte avec une voix pleinement lyrique, sans chercher à l’alléger artificiellement. Dramatiquement surtout, son incarnation est saisissante : le visage, l’attitude, le regard contredisent sans cesse les paroles d’espoir du livret. Cette Butterfly semble convaincue dès le début de la trahison de Pinkerton. Elle n’attend pas vraiment ; elle sait…
Cette lecture confère à l’œuvre un poids tragique écrasant. Même dans le duo des fleurs, rare moment où un sourire affleure, celui-ci est réservé à l’enfant. Butterfly paraît alors chercher moins à croire elle-même qu’à protéger son fils, à lui donner l’illusion d’un bonheur possible. Annoncée souffrante, Asmik Grigorian ne laisse transparaître aucun signe de faiblesse. Peut-être une très légère économie au premier acte, quelques piani un peu moins aisés qu’à l’ordinaire, mais la voix reste saine, ample, glorieuse. Aucune difficulté n’est esquivée : ni le difficile aigu qui couronne l’aigu des geishas, ni le pianissimo redoutable de « ed io col mio dolore » au dernier acte.
Quant aux éclats vocaux de la scène finale, ils sidèrent littéralement. Mais au-delà de la puissance vocale, c’est la richesse des nuances qui impressionne. Dans le hara-kiri final Grigorian conjugue déchaînement sonore et infinie tendresse, rappelant que ce chant de mort est aussi un chant de consolation adressé à l’enfant. Le chant, ici, devient geste d’amour ultime. Du très grand art.
Enfin, impossible de ne pas saluer les dons de tragédienne d’Asmik Grigorian. Là où beaucoup essaient de nous convaincre de leur talent de comédien par l’excès et l’agitation, elle impose une sobriété d’une efficacité redoutable. Le moindre geste, la moindre expression du visage fait sens. Des jumelles s’avèrent presque indispensables pour mesurer à quel point son visage raconte la tragédie. Après le suicide, lorsque le rideau se rouvre, la réaction du public est immédiate : une standing ovation totale, spontanée, unanime. Toute la Deutsche Oper se lève d’un seul mouvement pour acclamer longuement une interprétation qui, de toute évidence, a profondément bouleversé la salle.
Un très grand moment d’opéra.
Cio-Cio-San : Asmik Grigorian
Suzuki : Martina Baroni
Kate Pinkerton : Lucy Baker
Benjamin Franklin Pinkerton : Dmytro Popov
Sharpless : Germán Olvera
Goro : Burkhard Ulrich
Prince Yamadori : Jörg Schörner
Le Bonze : Byung Gil Kim
Le Commissaire imperial : Navasard Hakobyan
L’Officier du register : Benjamin Dickerson
La Mère de Cio-Cio-San : Seungeun Oh
Cousine : Yuuki Tamai
Tante : Asahi Wada
Orchestre et Chœur du Deutschen Oper Berlin, dir. Friedrich Praetorius
Chef de chœur : Thomas Richter
Mise en scène, Décors, Costumes : Pier Luigi Samaritani
Madama Butterly
Tragedia giapponese en trois actes de Giacomo Puccini, livret de Luigi Illica et Giuseppe Giacosa, créé à la Scala de Milan le 17 février 1904 (version remaniée : Teatro Grande de Brescia, le 28 mai 1904).
Berlin, Deutsche Oper, représentation du samedi 10 janvier 2026.

