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ProductionCompte rendu

Don Quichotte se meurt à l’Opéra de Tours…

par Stéphane Lelièvre 11 mars 2020
par Stéphane Lelièvre 11 mars 2020
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Crédits photos : Sandra Daveau

Ô mon maître, ô mon Grand ! dans des splendeurs de songe
Que ton âme s’élève aux cieux loin du mensonge,
Et que ton cœur si doux plane dans les clartés,
Où tout ce qu’il rêva devient réalité !

Louis Désiré semble avoir pris appui sur cette phrase par laquelle Sancho ouvre le dernier acte de l’opéra de Massenet pour construire sa mise en scène : Don Quichotte se meurt, et revit sous la forme de scènes rêvées, peut-être fantasmées, les épisodes de sa vie qui l’ont le plus marqué… Le procédé n’est pas nouveau (un certain Visconti ne l’avait-il pas déjà utilisé il y a quelque soixante-dix ans, pour une Traviata entrée dans l’histoire de l’Opéra ?), mais il est poétique et globalement très efficace. Certes, l’effervescence musicale de la première scène ne trouve pas son équivalent scénique dans le décor sobre, presque exclusivement constitué du grand lit dans lequel Don Quichotte agonise. Mais d’autres tableaux s’avèrent extrêmement touchants, tel celui au cours duquel le chevalier à la longue figure, au début du cinquième acte, affaissé sans force sur une chaise, contemple tristement une petite sculpture le représentant au temps de sa gloire au demeurant illusoire, campé sur Rossinante, sa lance à la main…

La direction d’acteurs est extrêmement soignée et tous les interprètes sont de remarquables comédiens, même si vocalement les choses sont parfois un peu inégales… Julie Robard-Gendre est une Dulcinée séduisante en diable, et vraiment touchante lorsqu’elle éconduit le chevalier avec bienveillance à la fin du quatrième acte. Mais la voix est-elle bien celle de la bien-aimée du chevalier ? Le timbre, de couleur sombre, les graves opulents semblent destiner la chanteuse à des rôles plus sombres que celui-ci, lequel requiert une ligne de chant moins angulaire, plus souple, et une morbidezza qui lui est assez étrangère. L’intelligibilité du texte est par ailleurs souvent prise en défaut, et un vibrato trop prononcé nuit au legato de « Lorsque le temps d’amour a fui », que le violoncelle extraordinairement chantant et nuancé de Maryse Castello rétablira merveilleusement dans l’interlude du cinquième acte. Pierre-Yves Pruvot est un Sancho attendrissant, empli d’un amour inconditionnel pour son maître, le protégeant, le plaignant, l’admirant tout à la fois. En dépit d’un vibrato un peu prononcé dans le forte, le chanteur parvient à traduire la douceur et la tendresse aussi bien que la noblesse teintée d’emphase de « Riez, allez, riez du pauvre idéologue ». L’incarnation de Nicolas Cavallier, enfin, est impressionnante de vérité. Hagard, le visage défait, s’abandonnant lentement à la mort, le portrait qu’il brosse du chevalier est saisissant. C’est peut-être dans le tendre « Quand apparaissent les étoiles » que la basse se montre le moins à son aise, la voix, ample et un peu rugueuse, devant faire quelques efforts pour se plier au délicat cantabile de la page. Mais les autres facettes du personnage sont superbement rendues, et l’incarnation culmine dans une mort bouleversante d’intensité.  

Le choix des seconds rôles s’avère particulièrement heureux, Marie Petit-Despierres, Marielou Jaquard, Carl Ghazarossian et Olivier Trommenschlager constituant un impeccable quatuor de soupirants, présents, drôles, bien chantants.

Est-ce pour contrebalancer un certain statisme de l’œuvre, sans doute plus poétique que dramatique ? Toujours est-il que le jeune chef Gwennolé Rufet accentue parfois exagérément certains contrastes et déclenche ici ou là un torrent de décibels un peu superfétatoires (le commentaire de l’orchestre après « Le joyau, lui, n’est rien, mais la cause est sacrée ! », la conclusion de l’air de Sancho) ; en revanche, les moments de poésie sont superbement rendus (magnifique introduction de la scène entre Dulcinée et ses soupirants au début de l’acte IV) et la lecture générale de l’œuvre forte et cohérente.

L’Orchestre Symphonique Région Centre-Val de Loire/Tours a paru en excellente forme – malgré la période trouble qu’il semble traverser…(1) –, et les chœurs de l’Opéra de Tours ont rarement paru aussi éclatants et riches de nuances.

Le public, légèrement restreint pour cause de coronavirus, très attentif – y compris pendant les merveilleux interludes des actes III et V (2) –, réserve un accueil extrêmement chaleureux à l’ensemble des interprètes.

——————————————–

(1) Depuis le lancement de la saison 2019-2020, plusieurs dates ont été déprogrammées, et la nouvelle convention pluriannuelle, signée par tous les partenaires de l’Orchestre symphonique de la Région Centre-Val de Loire, a mis au jour un autre problème : jusqu’à présent, six opéras sont proposés chaque saison au Grand Théâtre, mais la nouvelle convention n’en prévoit que quatre…

(2) Lors de la dernière reprise de l’œuvre à l’Opéra de Paris il y a tout juste vingt ans, ce sont évidemment ces pages particulièrement délicates que choisissaient tous les souffreteux de la Bastille pour tousser et se râcler la gorge, rendant quasi inaudibles ces purs moments de poésie…

Les artistes

Don Quichotte   Nicolas Cavallier
Sancho   Pierre-Yves Pruvot
Juan   Olivier Trommenschlager
Rodriguez   Carl Ghazarossian
Dulcinée   Julie Robard-Gendre
Pedro   Marie Petit-Despierres 
Garcias   Marielou Jacquard

Choeur de l’Opéra de Tours, orchestre Symphonique Région Centre-Val de Loire/Tours, dir. Gwennolé Rufet

Mise en scène Louis Désiré

Le programme

Don Quichotte

Opéra en cinq actes de Jules Massenet, livret d’Henri Cain, créé à l’Opéra de Monte-Carlo le 24 février 1010.

Grand Théâtre de Tours, représentation du 10 mars 2020.

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MassenetOpéra de ToursNicolas CavallierJulie Robard-GendreLouis DésiréPierre-Yves Pruvot
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Stéphane Lelièvre

Stéphane Lelièvre est maître de conférences en littérature comparée, responsable de l’équipe « Littérature et Musique » du Centre de Recherche en Littérature Comparée de la Faculté des Lettres de Sorbonne-Université. Il a publié plusieurs ouvrages et articles dans des revues comparatistes ou musicologiques et collabore fréquemment avec divers opéras pour la rédaction de programmes de salle (Opéra national de Paris, Opéra-Comique, Opéra national du Rhin,...) Il est co-fondateur et rédacteur en chef de Première Loge.

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