Gala de l’Opéra royal de Versailles aux Concerts d’automne – Stefan Plewniak, Paul-Antoine Bénos-Djian et Ann Hallenberg : un feu d’artifice baroque

Gala de l’Opéra royal de Versailles, « Concerts d’automne », Opéra de Tours, samedi 10 octobre 2026
Le gala de l’Opéra royal de Versailles, donné samedi 10 octobre au Grand Théâtre de Tours dans le cadre des Concerts d’automne, proposait un programme consacré pour l’essentiel à Haendel et Vivaldi, avec quelques incursions du côté de la fin du XVIIe siècle et de la musique française. Une soirée placée sous le signe de la virtuosité, de l’expressivité et de la diversité des affects, portée par un orchestre particulièrement en verve et deux chanteurs qui auront, à juste titre, soulevé l’enthousiasme du public.
La première réussite de ce concert tient sans doute à la pertinence de son programme, qui alterne avec bonheur pages virtuoses et moments plus retenus, voire élégiaques, tout en faisant se succéder des atmosphères extrêmement contrastées. À la fureur de « Crude furie » de Serse de Händel et aux tempêtes de « Venti, turbini » de Rinaldo répondent ainsi l’amertume désolée de « Sposa, son disprezzata » , extrait de Bajazet de Vivaldi, ou le désespoir de « Stille amare », tiré de Tolomeo de Händel. Autant de visages différents de l’opéra baroque, qui permettent de mesurer la richesse expressive de cette musique, capable de passer en quelques instants de la virtuosité la plus éblouissante à l’émotion la plus intériorisée.
Le programme fait la part belle à quelques-unes des plus belles pages du répertoire, parmi lesquelles le bouleversant « Scherza infida » d’Ariodante et le sublime « Son nata a lagrimar » de Giulio Cesare, sans oublier le célèbre air de Vivaldi « Sposa, son disprezzata ». Une sélection particulièrement judicieuse, qui évite l’écueil d’un simple défilé de morceaux de bravoure en ménageant de véritables respirations poétiques.
Un orchestre plein de feu, sous la direction de Stefan Plewniak
Le concert s’ouvre avec une petite incursion dans le répertoire de la fin du XVIIe siècle : la Marche pour la cérémonie des Turcs de Lully. L’entrée en matière est à l’image de la soirée : singulière et théâtrale. Plutôt que d’assister à la traditionnelle séance d’accord de l’orchestre, le public découvre d’abord la claveciniste seule sur scène, avant que les musiciens ne rejoignent progressivement leur place, un à un. Quatre instrumentistes prennent place sur des chaises — le théorbe, les deux violoncellistes et la claveciniste —, tandis que les autres jouent debout. Une disposition qui se révélera particulièrement adaptée à la personnalité du chef et violoniste Stefan Plewniak. Car celui-ci ne tient littéralement pas en place. Pendant toute la soirée, il arpente la scène de jardin à cour et de cour à jardin, notamment lorsqu’il intervient en tant que soliste. Cette énergie débordante, cette manière d’habiter physiquement la musique, insufflent au concert une vitalité communicative. Sa frénésie et son engagement auront manifestement conquis le public – même si cette agitation constante se fait parfois, ici ou là, au détriment d’une certaine justesse.
L’Orchestre royal de Versailles dispose de trois occasions privilégiées de faire valoir ses qualités. D’abord avec l’ouverture de Rinaldo de Haendel, puis avec le Concerto grosso en ré majeur, opus 6 n° 4, d’Arcangelo Corelli, qui met notamment en évidence la belle complicité des deux violons. Enfin, avec « L’Été » des Quatre Saisons de Vivaldi, donné en bis et qui déclenchera, comme attendu, une véritable salve d’applaudissements.
Tout au long du programme, l’ensemble fait preuve d’une vivacité, d’un enthousiasme et d’une précision qui emportent l’adhésion. La rigueur stylistique est également au rendez-vous : le jeu demeure incisif, les phrasés sont soignés et l’énergie ne se confond jamais avec la précipitation. Une petite réserve cependant : dans l’introduction de « Sposa, son disprezzata » les attaques des cordes, particulièrement sèches et tranchantes, contrastent avec les lectures plus « romantiques » que l’on entend parfois de cette page. Ce parti pris est parfaitement défendable… mais les attaques ne sont pas toujours d’une impeccable netteté. Une réserve ponctuelle qui ne saurait ternir le bilan très positif de la prestation orchestrale.
Paul-Antoine Bénos-Djian : souplesse et sensibilité
C’est à Paul-Antoine Bénos-Djian que revient la tâche d’ouvrir le programme vocal, avec un choix particulièrement courageux : « Venti, turbini », l’air redoutable de Rinaldo, et ses vertigineuses vocalises, qu’il aborde à froid. L’exercice est périlleux, mais permet d’emblée de retrouver les belles qualités de cet interprète attachant.
Le timbre, d’une grande homogénéité, se déploie sans aspérité sur l’ensemble de la tessiture. Les vocalises sont souples, déliées, conduites avec une réelle aisance, sans que la virtuosité prenne jamais le pas sur la ligne musicale. On retrouve ces qualités dans « Dover, giustizia, amor », extrait d’Ariodante ; mais c’est peut-être dans les pages les plus recueillies que le chanteur révèle le mieux sa sensibilité. Son interprétation de « Stille amare », de Tolomeo, constitue ainsi l’un des moments suspendus de la soirée. Le temps semble littéralement s’arrêter, tant le chant se fait intériorisé, laissant affleurer toute la douleur contenue dans cette musique. Une prestation qui rappelle que la réussite d’un interprète baroque ne se mesure pas seulement à sa capacité à surmonter les difficultés techniques, mais aussi à son aptitude à faire vivre les affects les plus subtils.
Ann Hallenberg : l’élégance du chant au service de l’émotion
Déjà applaudie lors des Concerts d’automne en 2018 à l’occasion d’un brillant récital, Ann Hallenberg confirme une fois encore, avec cette nouvelle prestation, l’excellence de son art, qui se caractérise sans doute avant tout par une sûreté du goût jamais prise en défaut. Les trilles, les vocalises, les nuances les plus délicates, sont parfaitement intégrés à la ligne vocale. Le chant sur le souffle est impeccablement maîtrisé (Bajazet), et la virtuosité, bien réelle, ne tourne jamais à l’ostentation, les vocalises ne devenant pas un exercice de démonstration mais restant au service de l’expression musicale. À cette élégance s’ajoutent une diction d’une grande clarté et une remarquable intelligence du texte. Ann Hallenberg sait donner aux mots leur juste poids, souligner une inflexion, faire surgir un accent qui révèle soudain la profondeur d’un sentiment. Dans les passages les plus dramatiques, certains accents frôlent l’expressionnisme, sans jamais basculer pour autant dans la vulgarité ou l’excès.
L’incarnation passe également par l’expressivité de la physionomie. À peine entrée en scène pour aborder le célèbre « Scherza infida » d’Ariodante, la chanteuse affiche une gravité saisissante, qui annonce d’emblée l’intensité de ce qui va suivre. Cette capacité à faire exister un personnage avant même la première phrase musicale témoigne d’un véritable sens du théâtre. L’émotion naît autant de la précision du chant que de la justesse du geste et de l’expression.
Deux duos pour finir en beauté
Pour conclure le programme, les deux chanteurs se retrouvent dans deux duos aux caractères très différents. Le premier, « Son nata a lagrimar », extrait de Giulio Cesare, est sans conteste l’un des sommets de la soirée. La fusion des deux timbres, qui se marient idéalement, est absolument superbe. Le jeu des nuances, d’une grande poésie, et les messe di voce magnifiquement maîtrisées confèrent à cette page une intensité qui touche par sa délicatesse autant que par sa profondeur.
Le contraste est ensuite total avec « Ricordati, mio ben », tiré de Flavio, re de’ Longobardi, où les deux interprètes retrouvent une légèreté bienvenue. La complicité entre les chanteurs s’y exprime dans un registre plus souriant, offrant une conclusion pleine de charme au programme officiel.
Le public, manifestement conquis, réserve aux deux artistes de longues acclamations. La dernière section de ce duo est d’ailleurs reprise en bis, avant que ne survienne un ultime bis: l’Entrée des « Sauvages » des Indes galantes de Rameau (« Forêts paisibles »). Un choix inattendu, accueilli avec un enthousiasme communicatif : les spectateurs ne tardent pas à apporter leur contribution à l’interprétation de la page en battant spontanément des mains !
Voilà donc une soirée qui conclut — ou presque — de fort belle manière une édition des Concerts d’automne particulièrement riche. Presque, car deux ultimes rendez-vous musicaux auront encore lieu en ce dimanche 11 octobre : un récital Bach / Couperin (par le claveciniste Jean-Luc Ho), et le concert « Mozart Paradox », aux confins du classique et du jazz…
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Ann Hallenberg, mezzo-soprano
Paul-Antoine Bénos-Djian, contre-ténor
Orchestre de l’Opéra royal de Versailles, dir. Stefan Plewniak
Gala de l’Opéra royal de Versailles
Georg Friedrich Haendel
Rinaldo, Ouverture
Rinaldo, « Venti, turbini »
Ariodante, « Scherza infida »
Orlando, « Gia l’ebro mio ciglio »
Serse, « Crude furie »
Antonio Vivaldi
Juditha triumphans, « Armatae face et anguibus »
Georg Friedrich Haendel
Tolomeo, re d’Egitto, « Stille amare »
Antonio Vivaldi
Bajazet, « Sposa son disprezzata »
Georg Friedrich Haendel
Ariodante, « Dover, giustizia »
Arcangelo Corelli
Concerto grosso n° 4
Georg Friedrich Haendel
Giulio Cesare in Egitto, « Son nata a lagrimar »
Flavio, re de’ Longobardi, « Ricordati mio ben »
Bis
Vivaldi, Les Quatre Saisons (L’Eté)
Händel, Flavio, re de’ Longobardi, « Ricordati mio ben »
Rameau, Les Indes galantes (« Les Sauvages »)
Festival « Concerts d’automne »
Opéra de Tours, concert du samedi 10 octobre 2026.