Tours, Concerts d’automne : la merveille du Livre Vermeil portée par Jordi Savall

Le Llibre Vermell de Montserrat, Concerts d’automne, Tours, Cathédrale Saint-Gatien, vendredi 2 octobre 2026

Pour Jordi Savall, ce concert est un peu un retour aux sources de son engagement musical. Aller l’écouter diriger Le Livre Vermeil de Montserrat ressemble à une plongée dans le temps. La version qu’il enregistrait, il y a presque 50 ans, en 1978, enregistré en l’église romane de Saint-Savinien en Saintonge, a beaucoup marqué les esprit par sa profondeur et disons le mot, par sa magie, nous introduisant dans un monde musical alors disparu. Il s’agissait là d’un moment essentiel dans la redécouverte d’une Atlantide que l’on croyait figée, disparue. D’autres visions et enregistrements ont ensuite emprunté la voie défrichée par Savall et ses complices de l’époque parmi lesquels la voix d’ange de Montserrat Figuerras.

Depuis, Jordi  Savall ne compte plus le nombre de fois où, avec ses complices d’Hesperion XXI, il a repris l’œuvre. « Bien plus d’une centaine », me disait-il hier soir après le concert. Entre le Festival d’Ambronay et celui de Iasi en Roumanie, les musiciens s’arrêtaient dans la vaste cathédrale Saint-Gatien, habilement sonorisée pour l’occasion.

Ce précieux manuscrit, qui doit son nom à sa couverture en velours rouge est un des chefs-d’œuvre des musiques médiévales. Il connut un destin hors du commun puisque sauvé – presque par hasard – de l’invasion napoléonienne par un savant de Barcelone qui, en 1811, mit le Livre Vermeil à l’abri des exactions qui touchèrent violemment l’abbaye, les troupes françaises ayant mis le feu à l’une des plus fabuleuses bibliothèques du temps.

Rassemblé dans les dernières années du XIVe siècle, c’est à dire à la suite des plus importants afflux de pèlerins que l’église ait connus, ce recueil fut conçu pour faire chanter et danser les pèlerins passant par l’église de la Vierge Marie de Montserrat, mais de façon à les dissuader de se commettre dans des mélodies légères ou des postures indécentes. Il s’agissait de rompre avec les airs et traditions populaires en apportant un viatique décent et pieux estampillé par le clergé régulier, ces moines savants et gardiens de la foi et du culte marial.

Pour l’essentiel, cette dizaine de compositions multiformes, en latin, catalan et occitan, faites pour être chantées en chœur par les pèlerins, diversifient les climats, de la prière à l’exaltation joyeuse via quelques danses en rond. Dues à plusieurs compositeurs anonymes, elles s’inspirent directement de l’Ars Nova alors à la mode. La moitié sont des virelais mais toutes chantent la « Vierge étincelante », « l’étoile resplendissante », « Marie, asile du monde ».

Logiquement, dans ce souci permanent de communion musicale qu’on lui connaît, le jeune chef de 85 ans invitait le public à chanter l’Avec Maria du second bis de la soirée, ce qui donna lieu à un beau moment et clôturait un moment hors du temps. Seul le O Virgo splendens qui introduisait et refermait le concert utilisa l’espace de la cathédrale, car pour le reste, les chanteurs se trouvaient sur le podium, devant le percussionniste et derrière les cinq autres musiciens. Ce retour aux sources se faisait dans une version épurée car de la douzaine d’instrumentistes de la version princeps, il en reste six et les chœur nombreux sont remplacés par sept excellents solistes, préparés par le ténor Lluis Vilamajo. Les voix seules ou tuilées étaient au rendez-vous de l’événement, recueillies, aériennes. Les cloches étaient très présentes tout comme le tambour bienvenu de David Mayoral qui jouait aussi du xylophone imageant le bruit des os dans le premier exemple connu de danse macabre (très dansante), le fameux Ad mortem festinamus. La viole de Jordi Savall se mêle au luth médiéval ou à la vielle à roue d’Efrén Lopez. Les flûtes de Pierre Hamon soulignent tour à tour le mystère et la grâce, l’improvisation amenant des transitions délicates, musiques que le santur, cette cithare persane jouée par Dmitri Psonis, colorait de sons orientaux. Et les deux harpes comme le psalterion d’Andrew Lawrence-King semblaient souvent mener la danse. Quelle émotion d’ailleurs de retrouver la crème des instrumentistes, fidèles compagnons de Jordi Savall depuis si longtemps. Le flûtiste Pierre Hamon, toujours aussi inspiré, me disait ensuite, non sans humour, le plaisir qu’ils avaient à reformer un Hespèrion Vintage !

Que manquait-il alors pour que tout devienne magique ? Quelques contrastes plus assumés, quelques lenteurs moins dolentes (le Polorum regina), des voix encore plus diaphanes (Mariam matrem virginem) ? Mais ce ne sont là que quelques remarques déplacées d’un auditeur ensorcelé par l’enregistrement de 1978 qui aurait tort d’oublier la réussite de ce premier concert d’automne, à la programmation si riche, s’étalant jusqu’au 11 octobre. Ce soir, l’ensemble choisi mettait en valeur un dialogue harmonieux entre instruments et voix, tissant de multiples moments de contrepoint délicat et de polyphonie rayonnante. Loin du monde et du bruit.
Dehors, un hélicoptère rasait longtemps le toit des maisons, faisceau lumineux braqué sur les rues. En cette soirée de concert, le centre de Tours avait connu des accrochages violents…

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Retrouvez ici Alessandro di Profio, le directeur des Concerts d’automne, en interview.

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Les artistes

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Le programme

Le Llibre Vermell de Montserrat

Recueil de textes religieux, dont le manuscrit a été réalisé au XIVe siècle à l’abbaye de Montserrat, en Catalogne.

 Tours, Cathédrale Saint-Gatien, vendredi 2 octobre 2026