Le Crépuscule des dieux au T.C.E. : le Walhalla s’embrase avenue Montaigne !

Le Crépuscule des dieux, Paris, Théâtre des Champs-Elysées, dimanche 13 septembre 2026

Cinq ans après le début de cette aventure wagnérienne historiquement informée, Kent Nagano et le Concerto Köln abordent le Crépuscule des dieux dans un concert porté par une distribution vocale qui bouscule elle aussi les habitudes. Une Götterdämmerung incandescente !

Cela fait maintenant cinq ans que nous suivons avec attention et intérêt l’aventure d’un Ring historiquement informé, porté par le Concerto Köln (auquel viennent s’ajouter les forces du Dresdner Festspielorchester) sous la direction de Kent Nagano. Après Siegfried, donné à la Philharmonie en avril 2025, voici Le Crépuscule des dieux, présenté cette fois au Théâtre des Champs-Élysées, en ce dimanche 13 septembre 2026.

Plus encore que certains détails, dont certains peuvent immédiatement frapper l’oreille — le choix d’un diapason inhabituel, à 435 Hz, ou de certains tempi parfois plus rapides qu’à l’accoutumée, l’étonnant quasi parlando de certaines scènes, comme lors de l’échange entre Siegfried et Brünnhilde lorsque le héros apparaît à la Walkyrie sous les traits de Gunther, ou encore la sonorité inhabituelle de certains instruments (l’éoliphone, les Wagnertuben, ainsi que, plus généralement, celle des cuivres[1]) —, c’est l’impression d’ensemble qui se trouve profondément transformée par ces choix musicologiques.

Ce sont notamment la balance et la texture orchestrales qui se trouvent considérablement modifiées. L’orchestre ne perd nullement en puissance ni en éclat. Mais, même dans les pages les plus intenses, il ne perd jamais en transparence. L’équilibre entre les différents pupitres est constamment respecté. Les cuivres ne couvrent plus les bois ni les chanteurs, tout en conservant leur éclat et leur force. Et les voix donnent l’impression d’avoir beaucoup moins à forcer pour franchir le mur orchestral, ce qui permet, par conséquent, une remarquable intelligibilité du texte.

De fait, la surprise vient aussi, et dans une très large mesure, de l’interprétation vocale et des typologies de voix réunies pour ce concert.

Young Woo Kim – © Oper Köln – Teresa Rothwangl
Asa Jager – © Lars-Ekelund

Certes, la soprano suédoise Åsa Jäger est familière des rôles wagnériens, et la notice de présentation la présente comme une digne héritière de Birgit Nilsson. Sa voix, pourtant, du moins lors de ce concert du 13 septembre, sonne éminemment différente de celle de son illustre devancière. Beaucoup plus claire, beaucoup plus lumineuse, beaucoup plus transparente également, elle possède une fraîcheur, presque une juvénilité, que l’on entend bien rarement chez les titulaires de ce rôle. Tout au plus pourra-t-on reprocher à la soprano certains aigus qui plafonnent — et que la chanteuse se trouve de ce fait contrainte d’écourter —, notamment le dernier « Heil » de son duo avec Siegfried au premier acte, ou encore certains aigus de l’Immolation. Mais la chanteuse séduit par sa capacité à franchir naturellement, comme sans effort, la masse orchestrale, par la fraîcheur de son interprétation, par son attention aux nuances et par un certain raffinement, trop souvent négligé par certaines de ses consœurs : nuances piano, trilles, subtilités d’accentuation…

L’interprétation de Young Woo Kim est peut-être plus surprenante encore. Après avoir entendu tant de Siegfried gâcher leur mort en éructant leurs aigus, entendre dans le gosier du ténor coréen des raffinements parfois presque mozartiens est un véritable miel pour les oreilles. Les aigus sont bien là, vaillants et héroïques, mais on est très loin d’une certaine image du Heldentenor traditionnel, tout en muscles, et, in fine, bien loin également de l’image d’un héros parfois à la limite de l’antipathie en raison d’une absence d’émotion, voire d’une certaine déshumanisation. Le « Brünnhilde, heilige Braut » du dernier acte sera d’ailleurs l’un des plus beaux moments de la soirée.

Autour de ces deux premiers rôles, la distribution réunie pour ce concert est des plus satisfaisantes. Les Nornes et les Filles du Rhin offrent des voix bien individualisées, tout en opérant (dans le cas des Rheintöchter) une belle fusion entre elles. Daniel Schmutzhard compose un Alberich solide, tandis que Sophia Brommer, en Gutrune, se montre émouvante et très impliquée.

Deux artistes se distinguent toutefois tout particulièrement : Annika Schlicht, en Waltraute, et Johannes Kammler, en Gunther. La première fait de sa confrontation avec Brünnhilde une scène éminemment marquante, grâce à un timbre extrêmement séduisant et à un véritable charisme vocal qui attire immédiatement l’oreille. Quant à Johannes Kammler, il fait peut-être entendre l’interprétation la plus noble de la soirée, avec un chant constamment soigné, élégant, ennemi de tout excès ou de tout histrionisme déplacé.

Reste enfin l’étonnant Hagen de Patrick Zielke. La basse allemande compose un Hagen noir et cynique à souhait, et ses Appels de l’acte II impressionnent comme il se doit. Pourtant, là encore, sa voix est étonnamment plus claire et plus légère que celle des grands Hagen dont nous avons gardé la mémoire, ceux de Martti Talvela ou de Matti Salminen, par exemple. Ce choix vocal permet de conférer au personnage une autre dimension que l’exclusive et univoque noirceur : Patrick Zielke parvient à exprimer jusque dans sa physionomie le côté infiniment désabusé, et parfois presque triste, du personnage. Il restitue ainsi au personnage, trop souvent cantonné à la figure d’un monstre presque caricatural, une profondeur humaine particulièrement bienvenue. Cette expressivité, à la fois vocale et physique — sa physionomie est particulièrement éloquente — donne d’ailleurs envie de le retrouver dans un spectacle mis en scène, qui permettrait d’apprécier pleinement ses dons d’acteur.

À l’issue de la représentation demeurent les éternelles questions liées aux interprétations « historiquement informées ». A-t-on véritablement renoué avec ce que les spectateurs de Wagner pouvaient entendre ? De telles démarches ne risquent-elles pas, à terme, de devenir des formes de « muséification[2] » ? Nous ne le pensons pas : cette démarche participe pleinement du renouveau de la recherche musicologique et de la réflexion sur l’interprétation wagnérienne. Elle permet surtout de remettre en question certaines habitudes d’écoute et de redécouvrir une œuvre sous un jour absolument nouveau. Une chose est certaine en tout cas : le public a pris à cette expérience un immense plaisir, à en croire les acclamations qui ont salué l’ensemble des artistes à la fin du spectacle, et tout particulièrement le Concerto Köln et Kent Nagano.

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[1] Rappelons qu’à cette époque, les systèmes de pistons étaient en pleine évolution : les instrumentistes alternaient entre l’usage des lèvres et l’utilisation de mécanismes de pistons primitifs (piston viennois ou rotatif).

[2] À ce sujet, Kent Nagano, dans un entretien retranscrit dans le programme de salle, se pose une question particulièrement intéressante : si ce Ring devait faire l’objet d’une production scénique, par exemple à Bayreuth, ne faudrait pas également renouer avec une mise en scène « historiquement informée » ? C’est une question proche des réflexions que nous nous faisions dans l’un de nos récents éditoriaux, où l’on se demandait pourquoi les « retours aux sources » ne concernaient jamais que les interprétations musicales, jamais – ou si rarement – les lectures scéniques, en tout cas pour ce qui est du répertoire du XIXe siècle.

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Les artistes

Siegfried : Young Woo Kim
Brünnhilde : Asa Jäger
Hagen : Patrick Zielke
Gunther : Johannes Kammler
Gutrune : Sophia Brommer
Alberich : Daniel Schmutzhard
Waltraute : Annika Schlicht
Woglinde : Ania Vegry
Welgunde : Ida Aldrian
Flosshilde : Eva Vogel
Première norne : Jasmin Etminan
Deuxième norne : Marie-Luise Dreßen
Troisième norne : Valentina Farcas

Dresdner Festspielorchester & Concerto Köln Dresdner Festspielchor der Richard-Wagner, Akademie & Chor der KlangVerwaltung, dir. Kent Nagano

Le programme

Götterdammerung (Le Crépuscule des dieux)

Opéra en un prologue et trois actes de Richard Wagner, créé le 17 août 1876 au Bayreuther Festspielhaus. Troisième journée du Ring des Nibelungen.
Paris, Théâtre des Champs-Élysées, concert du dimanche 13 septembre 2026.