Falstaff, Rome, Teatro Costanzi, dimanche 11 octobre 2026
Le testament de Verdi retrouve la scène romaine après une absence d’un peu plus de quinze ans et la nouvelle production de Tatjana Gürbaca vient remplacer la mythique conception de Franco Zeffirelli
De Windsor à Milan, en passant par Sant’Agata
Généralement on identifie géographiquement Verdi à la région d’Émilie et plus particulièrement à la province de Parme. Né sous l’occupation napoléonienne dans ce qui fut brièvement le département du Taro, il grandit, certes, dans le duché de Parme et Plaisance mais pour sa formation culturelle il se tourne vite vers l’autre rive du Pô, sachant que son épanouissement artistique devra passer par Milan. Plus tard, sa propriété de Sant’Agata se trouvant à la frontière avec l’empire austro-hongrois, c’est le plus souvent vers Crémone qu’il se focalise afin de faciliter ses déplacements et ceux de ses hôtes. Quoique conflictuelle, sa relation avec Milan, et surtout avec la Scala, restera toujours privilégiée, ses dernières années marquant une réconciliation sans réserve. Sans vouloir prendre le contre-pied de la mise en scène de Giorgio Strehler – qui faisait de Falstaff un personnage de la Plaine du Pô –, pour ses débuts à la fois romains et italiens, Tatjana Gürbaca préfère situer l’action de sa conception dans la capitale lombarde, Windsor étant un « paysage mental », nous confie-t-elle dans le programme de salle. C’est donc une « version onirique du Grand Hôtel et de Milan » qu’elle nous propose, l’endroit même où mourut le compositeur, bien que les enseignes affichent « Hôtel Milano », alors que l’établissement existe toujours sous son nom français, voire vernaculaire, « Milan » étant aussi le nom de la ville en milanais (et notamment celui de l’une de ses deux équipes de football). Personnalité cosmopolite aux multiples facettes, la réalisatrice allemande ne semble pas vouloir tout à fait rejeter le Regietheater, sans toutefois imposer aux opéras « quelque chose d’étranger ».
C’est donc dans un hall assez quelconque que se passe le premier tableau où des chaises sont empilées à l’arrière-plan, une table sur le devant (décors de Henrik Ahr), tandis que le plateau tournant nous mène, à l’acte II, dans le bar de l’hôtel dont l’architecture n’est pas sans rappeler certaines perspectives à la De Chirico, une horloge se découpant en hauteur. L’envers du décor étale un canapé pour la rencontre entre Falstaff et Ford/Fontana. Pour la demeure des Ford on revient à la scène initiale, deux canapés partageant maintenant la vedette avec un paravent et la malle à linge. Ce n’est que pour l’épilogue dans le parc que s’ouvre une quatrième façade, sorte d’abside au chêne de Herne stylisé, les fées déroulant une banderole « Tremate, tremate, le streghe son tornate », l’un des mots d’ordre du féminisme des années 1970 en Italie : tremblez, tremblez, voilà les sorcières de retour !!! On déverse de l’essence et on prépare la potence pour le coupable.
Les costumes (Silke Willrett) flottent entre les années 1950 et 1970, à l’exception de ceux du pancione, d’abord en robe de chambre à l’ancienne, arborant ensuite une étole léopard et enfin des pattes d’ours.
Rechercher le théâtre dans la musique
Si nos sources sont bonnes, Michele Mariotti, directeur musical de l’Opéra de Rome, n’avait dirigé l’ouvrage qu’une seule fois, en 2020, à Munich. Réfutant l’idée qu’il faille être âgé pour diriger le testament verdien, le chef italien souligne l’extrême jeunesse de la partition et ajoute que l’orchestre doit sonner transparent, qu’il doit souligner « la finesse de la trame et les intuitions chambristes » de la partition, et surtout que son objectif consiste dans la recherche du « théâtre dans la musique », en secondant la situation dramatique par des « sonorités adéquates », en travaillant les pauses, les accents, la prononciation, les volumes. « Torniamo all’antico e sarà un progresso », écrivait Verdi en 1871, « Revenons à l’ancien, ce sera un progrès » : et c’est en ce sens que Michele Mariotti entend lire Falstaff, un titre qui nous permet de comprendre l’importance du passé, sans s’y endormir. La musique doit donc couler « agile et libre » et c’est bien ce que nous entendons ce soir : un art des pizzicati de premier ordre, des clarinettes titillant la parole, des percussions dialoguant avec le héros, tout particulièrement lors de son apparition dans le bois.
Un travail d’équipe exceptionnel
Vétéran du rôle, Luca Salsi s’investit corps et âme dans Sir John. Dès son premier monologue, son incarnation se singularise par l’étendue de l’instrument et par la variété des teintes. Fin diseur, il projette son élocution de manière ductile et sait savamment doser éclat et murmure. Bon comédien, il amorce un pas de danse devant symboliser la joie de son triomphe. Dépité, au début de l’acte III, il conjugue avec bonheur la verve du personnage et la tristesse amère de son destin, à l’image du sort de l’humanité. À la fois galant et maladroit avec Quickly, il oppose à Alice un chant tout en agilité et une longueur de souffle saisissante, pour aboutir à un finale monumental.
Il trouve en George Petean un Ford d’exception, au phrasé rare et à la ligne prodigieuse. Très intense, leur duo de l’acte II, idiomatique à souhait, révèle la meilleure entente entre les deux interprètes : c’est un de ces moments de « théâtre dans la musique » qu’évoque également le chef.
En prise de rôle, Maria Agresta campe une Mrs. Alice Ford charismatique et déjà très aboutie, aux notes filées séduisantes, à la souplesse captivante et aux couleurs variées. Espiègle dans son jeu d’actrice, elle oppose à son suborneur la fraîcheur d’un accent juvénile. Virtuose dans les trilles, elle ne manque pas de brillant, notamment dans son récit de l’acte III.
Si l’usure des moyens est indéniable au bout d’une glorieuse carrière, Violeta Urmana étale tout de même une Mrs. Quickly au grave impressionnant, ce qui ressort davantage dans la scène de l’intercession où soumission et séduction se relaient sur le plan aussi bien scénique que vocal. Elle fait un sort aux mots en rendant compte de sa mission « all’Albergo della Giarrettiera » qu’elle agrémente à son tour de notes piquées.
C’est aux jeunes gens, on le sait, qu’est dévolue la parenthèse belcantiste de l’œuvre et ce soir ils nous en donnent une illustration remarquable. Débutant dans le rôle elle aussi, Marina Monzò donne vie à une Nannetta virtuose, prolongeant la note sans fin, reine de fées au chant de velours et à la colorature alléchante. Dave Monaco est un Fenton mélodieux dans leur duo de l’acte I, au legato unique dans sa romanza de l’épilogue.
Cajus bien chantant, Carlo Bosi a parfois maille à partir avec la justesse. Meg à l’ampleur parfois sur la réserve, Carmen Artaza s’intègre à la perfection dans les scènes d’ensemble, tel le quatuor désopilant de l’acte I. C’est d’ailleurs un travail d’équipe exceptionnel qu’il faut saluer à l’issue de cette représentation, auquel viennent s’ajouter admirablement le Bardolfo et le Pistola de Paolo Antognetti et de Gabriele Sagona.
Le lever de rideau sur l’acte III en constitue quelque peu la synthèse, tous les intervenants gesticulant et souriant autour du héros désabusé. Ce n’est pas sans rappeler le finale central de Don Giovanni, « Tutto, tutto, già si sa », allusion bienvenue, lorsqu’on connaît la vénération que vouait Verdi au chef-d’œuvre mozartien. La maîtrise des onomatopées, surtout chez les femmes, puis une fugue magistrale viendront corroborer ce propos dans les dernières pages.
Applaudissements nourris pour tous les artistes, ovation pour Michele Mariotti, quelques huées sporadiques pour la production. Il fallait quand même dépoussiérer l’ouvrage qui était absent de la scène romaine depuis plus de quinze ans, joué à l’époque dans la reprise de la mythique conception de Franco Zeffirelli, datant de 1963. Luca Salsi y incarnait Ford.
Retransmis en direct sur Rai Radio 3, la captation vidéo sera diffusée sur Rai 3 le 1er novembre, puis elle sera disponible sur RaiPlay.
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Sir John Falstaff : Luca Salsi
Ford : George Petean
Fenton : Dave Monaco
Dottor Cajus : Carlo Bosi
Bardolfo : Paolo Antognetti
Pistola : Gabriele Sagona
Mrs. Alice Ford : Maria Agresta
Nannetta : Marina Monzò
Mrs. Quickly : Violeta Urmana
Mrs. Meg Page : Carmen Artaza
Orchestra del Teatro dell’Opera di Roma, dir. Michele Mariotti
Coro del Teatro dell’Opera di Roma, dir. Ciro Visco
Mise en scène : Tatjana Gürbaca
Décors : Henrik Ahr
Costumes : Silke Willrett
Lumières : Stefan Bolliger
Falstaff
Commedia lirica en trois actes de Giuseppe Verdi, livret d’Arrigo Boito, créé au Teatro alla Scala de Milan le 9 février 1893.
Rome, Teatro Costanzi, représentation du dimanche 11 octobre 2026

