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Madrid – Flamboyante ouverture de saison au Teatro Real avec OTELLO

par Stéphane Lelièvre 27 septembre 2025
par Stéphane Lelièvre 27 septembre 2025
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Otello, Teatro Real de Madrid, jeudi 25 septembre 2025

Le Teatro Real de Madrid a ouvert sa saison avec un Otello marquant, porté par une distribution de haut vol, une mise en scène sombre et une direction musicale profondément habitée.

Pour son ouverture de saison, le Teatro Real a vu les choses en grand : un chef-d’œuvre du répertoire dont le rôle-titre est particulièrement délicat à distribuer, nécessitant un chœur et un orchestre au mieux de leur forme ; la présence d’une soprano que toutes les scènes du monde s’arrachent ; une retransmission en direct sur la place Isabelle II, juste devant l’Opéra, ainsi que sur Mezzo live, My Opera Player ou encore Medici TV. À en croire l’accueil du public, qui salue debout les artistes au rideau final, le Teatro Real a eu raison !

Asmik Grigorian tout d’abord. Au cœur de la soirée, sa Desdemona s’impose comme une incarnation inoubliable, que nous attendions évidemment avec impatience… tout en nous interrogeant sur l’adéquation de ce rôle, certes sublime musicalement mais un peu terne dramatiquement, avec le tempérament passionné de la soprano lituanienne. Nous avions tort. La Desdemona de Grigorian brûle les planches et accapare constamment  l’attention du spectateur – et ce dès le lever de rideau où, face à la salle, elle fixe anxieusement l’arrivée du navire de son époux, pris en pleine tempête. Loin de la figure passive de victime qu’induit plus ou moins le rôle, elle fait face à la violence de son époux avec force et dignité, tout en exprimant avec une sincérité bouleversante la peur de sa fin imminente. La voix, d’une homogénéité rare sur toute la tessiture, se prête aussi bien aux nuances les plus délicates qu’aux élans les plus tragiques (bouleversant « Guarda le prime lagrime » au III)… Son Air du Saule émeut aux larmes, et l’Ave Maria, couronné d’un aigu pianissimo lumineux, a plongé la salle dans un silence recueilli. Une prestation d’exception, dans la continuité d’un parcours sans faille.

En Otello, Brian Jagde affronte l’un des rôles les plus redoutables du répertoire. Un rôle presque impossible par la vaillance qu’il exige, sa longueur, les talents dramatiques requis, et d’autant plus difficile à incarner que de nombreux ténors de légende l’ont marqué de leur empreinte de façon indélébile. Or le ténor Brian Jagde parvient ici à tirer son épingle du jeu. Faisant preuve d’une vaillance à toute épreuve, il n’esquive aucune difficulté (l’impossible aigu de « l’uragano », qui cueille le ténor à froid à son entrée en scène, est ici véritablement chanté alors qu’il est presque toujours plus ou moins escamoté). Peut-être peut-on regretter, aux deux premiers actes, une incarnation assez sage, ne laissant rien paraître – ou si peu – de la fêlure psychologique du personnage, ni la folie qui commence à le gagner. Mais le contraste avec les deux derniers actes, où le ténor fait preuve d’une implication croissante, n’en est que plus fort.

Le Iago de Gabriele Viviani constitue une autre belle réussite : ce baryton très présent sur les scènes internationales (Paris l’a entendu en Marcello, Fra Melitone, Dulcamara) mais dont la notoriété n’est peut-être pas encore à la hauteur de son talent, possède une projection arrogante, un timbre solide aux aigus éclatants. Il campe un traître glaçant, dont le Credo résonne avec la puissance terrifiante attendue.

Les seconds rôles donnent pleine satisfaction, notamment Airam Hernández qui séduit par sa clarté vocale comme sa belle présence scénique, tandis que l’émouvante Emilia d’Enkelejda Shkoza tient vaillamment sa partie dans la scène finale mais aussi dans le finale du troisième acte. Mentionnons également Fernando Radó, dont les interventions en Montano et en Héraut se distinguent, malgré leur brièveté, par leur belle assurance.

La mise en scène de David Alden, transposée au XIXe siècle, plonge l’action dans une atmosphère étouffante. Les décors sinistres de Jon Morrell, magnifiés par les lumières d’Adam Silverman (lesquelles permettent de savants et significatifs jeux d’ombre), accentuent la noirceur du drame. Quelques images frappent durablement : Otello et Iago devenant « frères de sang » à la fin du troisième acte, ou encore – et surtout – le tableau final où Iago, resté seul en scène avec le cadavre de Desdemona et Otello, assiste immobile, impassible, au suicide du Maure. Glaçant…

La direction musicale de Nicola Luisotti est à l’image de la mise en scène : sombre, tourmentée, profondément émouvante. Elle convainc aussi bien dans les éclats du premier tableau (la scène de la tempête cloue littéralement le spectateur dans son fauteuil) que dans les pages plus recueillies, telles la tendre et poétique ambiance nocturne qui introduit le duo d’amour du premier acte, ou encore l’ambiance mystérieuse, lourde de tension et de nostalgie qui ouvre le dernier acte. On y admire la très raffinée intervention du cor anglais, mais aussi le superbe accompagnement de l’Air du Saule, traduisant admirablement tantôt l’accablante tristesse de Desdemona, tantôt son angoisse devant sa mort imminente. Les chœurs du Teatro Real, excellemment préparés par José Luis Basso, sont à l’avenant : tantôt puissamment dramatiques (la scène de la tempête, impressionnante de puissance), tantôt espiègles, délicats, virevoltants (« Fuoco di gioia ! » ).

En somme, une ouverture de saison flamboyante, où se conjuguent intensité vocale, vision scénique sobre et sombre et souffle orchestral !

Les artistes

Otello : Brian Jagde
Iago : Gabriele Viviani
Cassio : Airam Hernandez
Roderigo : Albert Casals
Lodovico : In Sung Sim
Montano / Un héraut : Fernando Radó
Desdémone : Asmik Grigorian 
Emilia : Enkelejda Shkoza

Chœur et Orchestre du Théâtre Royal, Petits Chanteurs d’ORCAM, dir. Nicola Luisotti 
Chef de chœur :  José Luis Basso
Cheffe du chœur d’enfants :  Ana González

Mise en scène :  David Alden
Scénographie et costumes : Jon Morrell
Éclairage :  Adam Silverman
Chorégraphie :  Maxine Braham

Le programme

Otello

Dramma lirico en quatre actes de Giuseppe Verdi, livret d’Arrigo Boito d’après la tragédie de Shakespeare, créé au Teatro alla Scala de Milan le 5 février 1887.
Teatro Real de Madrid, représentation du jeudi 25 septembre 2025.


 

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Asmik GrigorianGabriele VivianiDavid AldenBrian JagdeAiram HernándezNicola Luisotti
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Stéphane Lelièvre

Stéphane Lelièvre est maître de conférences en littérature comparée, responsable de l’équipe « Littérature et Musique » du Centre de Recherche en Littérature Comparée de la Faculté des Lettres de Sorbonne-Université. Il a publié plusieurs ouvrages et articles dans des revues comparatistes ou musicologiques et collabore fréquemment avec divers opéras pour la rédaction de programmes de salle (Opéra national de Paris, Opéra-Comique, Opéra national du Rhin,...) Il est co-fondateur et rédacteur en chef de Première Loge.

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