Se préparer à DER STURM, Martin (1956) – dossier

Opéra en trois actes de Frank Martin, livret d’August Wilhelm von Schlegel et Johann Ludwig Tieck d’après la pièce de Shakespeare The Tempest, créé à la Wiener Staatsoper le 17 juin 1956.

Table des matières

LES AUTEURS

Le compositeur

Frank Martin en 1960, par Herbert Bäckström

Frank Martin (1890–1974)

Frank Martin est un compositeur suisse né à Genève le 15 septembre 1890 et mort à Naarden, aux Pays-Bas, le 21 novembre 1974. Issu d’une famille protestante, il manifeste très tôt des dispositions exceptionnelles pour la musique. À douze ans, l’audition de la Passion selon saint Matthieu de Jean-Sébastien Bach marque profondément son parcours artistique.

Bien que ses parents l’aient initialement orienté vers les études scientifiques, Martin étudie parallèlement le piano, l’harmonie et la composition auprès du compositeur genevois Joseph Lauber. Il séjourne ensuite à Zurich, Rome et Paris, avant de revenir à Genève en 1926. Il y enseigne notamment la théorie musicale, l’improvisation et la musique de chambre. Il poursuit ensuite ses activités d’enseignement à Amsterdam, Naarden puis Cologne, avant de se consacrer essentiellement à la composition.
Son langage musical se caractérise par une remarquable synthèse entre tradition et modernité. Profondément marqué par Bach, il s’inspire également de la musique française, du jazz, des musiques anciennes et populaires, ainsi que du dodécaphonisme de Schoenberg, qu’il adapte librement à son propre univers.
Parmi ses œuvres les plus importantes figurent la Messe pour double chœur a cappella (1922-1926), Le Vin herbé (1938), In terra pax (1944), un Requiem (1971-1972), un opéra (Der Sturm, 1956) et plusieurs concertos et œuvres de musique de chambre. Son œuvre, d’une grande richesse harmonique, rythmique et expressive, fait aujourd’hui de lui l’un des compositeurs suisses majeurs du XXᵉ siècle.

Les librettistes

August Wilhelm von Schlegel (1767–1845)

August Wilhelm von Schlegel est un écrivain, poète, critique et traducteur allemand, né à Hanovre en 1767 et mort à Bonn en 1845. Il est, avec son frère Friedrich, l’une des figures fondatrices du romantisme allemand. Après des études de philologie à Göttingen, il s’installe à Iéna, où il fréquente Goethe, Schiller, Novalis et Ludwig Tieck. En 1798, il fonde avec son frère la revue Athenaeum, qui devient l’un des principaux organes du romantisme allemand.

Schlegel est surtout célèbre pour ses traductions de Shakespeare, qui jouent un rôle majeur dans la diffusion de l’œuvre du dramaturge anglais en Allemagne. Il traduit également Calderón, Dante et plusieurs autres grands auteurs européens. Ses réflexions sur la littérature et l’art contribuent à définir l’esthétique romantique et à promouvoir une conception européenne et comparée de la littérature. À partir de 1819, il enseigne à l’université de Bonn et se consacre notamment à l’étude du sanskrit et des cultures indiennes.

Ludwig Tieck

Ludwig Tieck (1773–1853)

Ludwig Tieck est un écrivain, poète, dramaturge, traducteur et critique allemand, né à Berlin en 1773 et mort dans la même ville en 1853. Il est l’une des figures majeures de la première génération du romantisme allemand. Après des études à Halle, Göttingen et Erlangen, il se rapproche des frères Schlegel, de Novalis et de Wackenroder. Il s’installe à Iéna en 1799, au cœur du mouvement romantique.

Tieck développe un univers littéraire marqué par le fantastique, le merveilleux, l’ironie et la fascination pour le Moyen Âge. Parmi ses œuvres les plus célèbres figurent Eckbert le Blond, Le Chat botté, Le Petit Chaperon rouge et Les Pérégrinations de Franz Sternbald. Son recueil Phantasus rassemble plusieurs de ses contes et drames romantiques. Il joue également un rôle important dans la redécouverte et la traduction de Shakespeare, Cervantès et Calderón.

L’ŒUVRE

La création et la fortune de l’œuvre 

Commencée en 1952, La Tempête (Der Sturm) est le seul opéra de Frank Martin. Le compositeur choisit de mettre en musique le texte de Shakespeare dans la traduction allemande d’August Wilhelm von Schlegel, avec l’aide de Ludwig Tieck, dont il admirait tout particulièrement la qualité poétique.
L’œuvre est créée le 17 juin 1956 à l’Opéra de Vienne : il s’agit du premier ouvrage contemporain programmé par l’institution après sa réouverture en 1955. Tout est mis en œuvre pour assurer le succès du spectacle : Ernest Ansermet dirige, Heinz Arnold assure la mise en scène, et la distribution comprend les noms d’Eberhard Wächter (remplaçant Dietrich Fischer-Dieskau initialement prévu dans le rôle de Prospero), Christa Ludwig (Miranda), Anton Dermota (Ferdinand).
Malgré un accueil chaleureux de la part du public, l’opéra disparaît raîdement de l’affiche et ne sera repris qu’à Vienne en 1957 et 1958, puis à Genève en 1967 dans une traduction française. L’œuvre connaît ensuite une longue période d’oubli, avant de bénéficier d’un regain d’intérêt au XXIᵉ siècle, notamment grâce à sa création intégrale en concert à Amsterdam en 2008 et à son premier enregistrement complet, paru en 2011-2012 sous la direction de Thierry Fischer. En septembre 2026, l’Opéra de Genève propose de nouveau la version française de l’ouvrage pour inaugurer tout à la fois sa saison et le mandant d’Alain Perroux, nouvellement nommé à la tête de l’institution. 

Le livret

N.B. : à Genève, l’œuvre sera chantée en français, dans la traduction de Pauline Martin.

Les sources

Le livret est tiré de la traduction allemande, par Schlegel et Tieck, de l’une des dernières prièces de Shakespeare, La Tempête (The Tempest), pièce en cinq actes écrite vers 1610-1611.

L’intrigue

Acte I — Le naufrage et les retrouvailles

 

L’opéra s’ouvre sur une violente tempête : le navire du roi Alonso de Naples (basse) fait naufrage près de l’île où vivent Prospero (baryton), ancien duc de Milan, et sa fille Miranda (soprano). Un « esprit positif aérien », Ariel (danseur), seconde les désirs de Prospero, tout en rêvant de recouvrer un jour sa liberté.

Prospero révèle que la tempête est volontaire : douze ans auparavant, son frère Antonio (ténor), avec l’aide d’Alonso, lui avait volé son duché et l’avait contraint à l’exil.
Grâce à sa magie et à l’esprit Ariel, Prospero rassemble ses anciens ennemis sur l’île afin de se venger.

« Prospero et Ariel » (William Hamilton)


PROSPERO.
Accours, serviteur, accours, me voici prêt. — Approche, mon Ariel, viens. Entre Ariel. ARIEL.
Salut, grand maître ! grave seigneur, salut ! je viens — pour satisfaire ton meilleur désir : qu’il s’agisse de voler, — de nager, de plonger dans le feu, de chevaucher — sur les nuages frisés ! À ton service impérieux emploie — Ariel et toute sa bande. PROSPERO.
Esprit, as-tu — exécuté minutieusement la tempête que je t’ai commandée ? 

ARIEL.
De point en point. — J’ai abordé le vaisseau du roi : tantôt sur l’avant, — tantôt au centre, sur le pont, dans chaque cabine, — j’ai fait flamboyer l’épouvante. Parfois je me divisais — et je brûlais en différentes places : au mât de hune, — aux vergues, au beaupré, je me partageais enflammes distinctes, — puis me réunissais en une seule. Les éclairs de Jupiter, précurseurs — des effrayants coups de tonnerre, ne sont pas plus rapides, — ni plus brusquement évanouis : le feu et le fracas — des rugissements sulfureux semblaient assiéger — le très-puissant Neptune et, en faisant trembler ses vagues hardies, — ébranler même son trident redouté.

PROSPERO.
Mon brave esprit ! — y a-t-il eu quelqu’un d’assez ferme, d’assez vaillant pour que ce vacarme — n’altérât pas sa raison ?

ARIEL.
Pas une âme — qui n’ait ressenti la fièvre de la folie et fait — des grimaces de désespoir. Tous, hormis les matelots, — ont plongé dans l’écume salée et quitté le vaisseau, — devenu tout flamme avec moi : le fils du roi, Ferdinand, — les cheveux dressés (plutôt comme des roseaux que comme des cheveux) — a sauté le premier en criant : L’enfer est vide — et tous les diables sont ici !

Shakespeare, La Tempête – Traduction François-Victor Hugo

Caliban (Joseph Noel Paton)

Parmi les naufragés se trouve Ferdinand (ténor), le fils d’Alonso. Il rencontre Miranda et les deux jeunes gens tombent immédiatement amoureux. Prospero, tout en se réjouissant de leur amour, décide de mettre Ferdinand à l’épreuve.
Parallèlement, Caliban (basse), « esprit négatif » et esclave de Prospero, rencontre les bouffons Trinculo et Stephano, qui vont bientôt l’entraîner dans un projet grotesque contre leur maître.

Acte II — Les intrigues et les épreuves

Les naufragés cherchent Ferdinand, qu’ils croient mort. Antonio et Sebastian complotent pour assassiner Alonso et prendre le pouvoir. Ariel déjoue leur tentative grâce à ses pouvoirs magiques.
De leur côté, Caliban, Stephano et Trinculo décident de renverser Prospero. Caliban promet l’île à Stephano s’il accepte de tuer son maître.

« Caliban, Stephano et Trinculo » (Johann Heinrich Ramberg)

CALIBAN.
Daigneras-tu écouter encore une fois la requête que je t’ai faite ?

STEPHANO.
Oui, morbleu ! mets-toi à genoux et répète-la. Je me tiendrai debout, ainsi que Trinculo.

Entre Ariel, invisible.
CALIBAN.
Comme je te l’ai dit — déjà, je suis soumis à un tyran, — un sorcier qui par artifice m’a — volé cette île. 

ARIEL.
Tu mens.

CALIBAN, à Trinculo.
C’est toi qui mens, singe moqueur, c’est toi ! — Je voudrais que mon vaillant maître te détruisît. — Je ne mens pas. —

STEPHANO.
Trinculo, si vous l’interrompez encore dans son histoire, par ce poignet ! je vous extirpe quelques dents.

TRINCULO.
Eh ! je n’ai rien dit.

STEPHANO.
Chut donc ! plus un mot. À Caliban.

Continue.

CALIBAN.
Je dis que c’est par sorcellerie qu’il a pris cette île, — et que c’est à moi qu’il l’a prise. Si ta grandeur veut — l’en punir, car je sais que tu as de l’audace, — tandis que cet être n’en a pas… —

STEPHANO.
Cela est très-certain.

CALIBAN.
Tu seras seigneur de cette île, et je te servirai. —

STEPHANO.
Maintenant, comment exécuter la chose ? Peux-tu me conduire à l’ennemi ? CALIBAN.
Oui, oui, monseigneur. Je te le livrerai endormi — et tu pourras lui enfoncer un clou dans la tête.

Shakespeare, La Tempête – Traduction François-Victor Hugo

Pendant ce temps, l’amour entre Miranda et Ferdinand s’affirme. Prospero comprend que leur union peut permettre une réconciliation entre les deux mondes.
Les naufragés sont ensuite confrontés à une apparition surnaturelle : Ariel leur fait comprendre qu’ils sont poursuivis par les conséquences de leur ancienne trahison envers Prospero.

Acte III — Le pardon et la libération

Prospero fait finalement comparaître tous ses ennemis devant lui. Il pourrait se venger, mais choisit finalement le pardon. Il révèle son identité à Alonso et retrouve son ancien statut de duc de Milan.
Ferdinand et Miranda sont réunis et leur mariage est accepté. Prospero renonce alors à ses pouvoirs magiques et décide de quitter l’île.
Ariel obtient sa liberté, tandis que Caliban, Stephano et Trinculo sont également libérés de l’emprise de Prospero. Tous se préparent à retourner à Naples et à Milan.
L’opéra s’achève ainsi sur une réconciliation générale et un adieu à la magie : Prospero abandonne son pouvoir pour retrouver le monde des hommes. Cette conclusion donne à l’œuvre une dimension profondément humaniste : le véritable pouvoir n’est finalement pas celui de la magie, mais celui du pardon.

PROSPERO, à Alonso.
Seigneur, j’invite votre altesse et sa suite — à entrer dans ma pauvre grotte ; vous vous y reposerez — pour cette seule nuit, dont j’emploierai une partie — à des récits qui, je n’en doute pas, la feront — passer vite. Je vous ferai l’histoire de ma vie — et des divers événements qui sont arrivés — depuis ma venue dans cette île. Dès le matin, — je vous conduirai à votre vaisseau, puis droit à Naples, — où j’espère voir célébrer — les noces de nos bien-aimés. — De là, je me retirerai à Milan, où — je donnerai à ma tombe une pensée sur trois.

ALONSO.
Il me tarde — d’entendre l’histoire de votre vie. Elle doit — surprendre merveilleusement l’oreille.

PROSPERO.
Je vous confierai tout. — Je vous promets des mers calmes, des brises favorables, — et des voiles rapides qui emporteront bien vite votre royale flotte. À part.

Ariel ! mon poussin ! — charge-toi de cela ! Puis, dans les éléments — sois libre ! Adieu !

Au roi et aux seigneurs.

Venez, je vous prie.

Ils sortent.

‌ÉPILOGUE
dit par Prospero

— Maintenant, tous mes charmes sont détruits. — Je suis réduit à ma propre force, — et elle est bien peu de chose… À présent, c’est vrai, — vous êtes maîtres de me confiner ici — ou de m’envoyer à Naples. Oh ! — puisque j’ai repris mon duché — et pardonné au traître, ne me laissez pas — demeurer sous le charme dans cette île nue ; — mais délivrez-moi de mes liens — à l’aide de vos mains complaisantes. — Il faut que vos murmures favorables — emplissent mes voiles ; sinon, adieu mon projet, — qui était de vous plaire. Je n’ai plus maintenant — d’esprit pour dominer, d’art pour enchanter, — et ma fin sera le désespoir, — si je ne suis sauvé par une prière, — assez irrésistible pour prendre d’assaut — la miséricorde même, et amnistier toutes les fautes. — Comme vous souhaitez être pardonnés, — daigne votre indulgence m’absoudre.

Shakespeare, La Tempête – Traduction François-Victor Hugo

La partition

Dans La Tempête, Frank Martin développe un langage musical profondément personnel, à la croisée de la tradition postromantique, de l’écriture moderne et du dodécaphonisme. Les principes sériels sont au service du matériau mélodique et harmonique, tout en assurant au langage musical une grande liberté expressive. L’écriture se caractérise également par une harmonie dense et très chromatique, des tensions fréquentes, une forte mobilité des couleurs orchestrales, offrant à l’auditeur une grande variété de styles, d’ambiances, d’émotions : on entend ainsi au fil de l’œuvre certaines réminiscences de Claude Debussy, de Kurt Weill – voire quelques emprunts au jazz.

L’orchestre joue un rôle essentiel dans la caractérisation dramatique. Martin associe différentes couleurs instrumentales aux personnages et aux situations : les sonorités mystérieuses et transparentes (avec par exemple l’utilisation d’un clavecin placé en coulisses) évoquent notamment la magie de Prospero et le monde surnaturel d’Ariel, tandis que des textures plus massives accompagnent les scènes de conflit ou l’évocation du déchaînement des éléments. L’écriture vocale reste étroitement liée au texte, avec un souci constant de la déclamation et de l’intelligibilité de la parole. Martin sait également ménager certains moments d’essence plus lyrique, notamment dans les scènes associées à Miranda et Ferdinand.

Ainsi, la musique traduit les deux dimensions fondamentales de la pièce : le monde réel et le monde magique, mais aussi le passage de la violence et de la vengeance vers le pardon et la réconciliation.

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